Hugo Victor


L'art d'être grand-père 

I

A GUERNESEY

I

L'EXILÉ SATISFAIT

Solitude! silence! oh! le désert me tente.
L'âme s'apaise là, sévèrement contente;
Là d'on ne sait quelle ombre on se sent l'éclaireur.
Je vais dans les forêts chercher la vague horreur;
La sauvage épaisseur des branches me procure
Une sorte de joie et d'épouvante obscure;
Et j'y trouve un oubli presque égal au tombeau.
Mais je ne m'éteins pas; on peut rester flambeau
Dans l'ombre, et, sous le ciel, sous la crypte sacrée,
Seul, frissonner au vent profond de l'empyrée.
Rien n'est diminué dans l'homme pour avoir
Jeté la sonde au fond ténébreux du devoir.
Qui voit de haut, voit bien; qui voit de loin, voit juste.
La conscience sait qu'une croissance auguste
Est possible pour elle, et va sur les hauts lieux
Rayonner et grandir, loin du monde oublieux.
Donc je vais au désert, mais sans quitter le monde.

Parce qu'un songeur vient, dans la forêt profonde
Ou sur l'escarpement des falaises, s'asseoir
Tranquille et méditant l'immensité du soir,
Il ne s'isole point de la terre où nous sommes.
Ne sentez-vous donc pas qu'ayant vu beaucoup d'hommes
On a besoin de fuir sous les arbres épais,
Et que toutes les soifs de vérité, de paix,
D'équité, de raison et de lumière, augmentent
Au fond d'une âme, après tant de choses qui mentent ?

Mes frères ont toujours tout mon coeur, et, lointain
Mais présent, je regarde et juge le destin;
Je tiens, pour compléter l'âme humaine ébauchée,
L'urne de la pitié sur les peuples penchée,
Je la vide sans cesse et je l'emplis toujours.
Mais je prends pour abri l'ombre des grands bois sourds.

Oh! j'ai vu de si près les foules misérables,

Les cris, les chocs, l'affront aux têtes vénérables,
Tant de lâches grandis par les troubles civils,
Des juges qu'on eût dû juger, des prêtres vils
Servant et souillant Dieu, prêchant pour, prouvant contre,
J'ai tant vu la laideur que notre beauté montre,
Dans notre bien le mal, dans notre vrai le faux,
Et le néant passant sous nos arcs triomphaux,
J'ai tant vu ce qui mord, ce qui fuit, ce qui ploie
Que, vieux, faible et vaincu, j'ai désormais pour joie
De rêver immobile en quelque sombre lieu;
Là, saignant, je médite; et, lors même qu'un dieu
M'offrirait pour rentrer dans les villes la gloire,
La jeunesse, l'amour, la force, la victoire,
Je trouve bon d'avoir un trou dans les forêts,
Car je ne sais pas trop si je consentirais.

II

Qu'est-ce que cette terre ? Une tempête d'âmes.
Dans cette ombre, où, nochers errants, nous n'abordâmes
Jamais qu'à des écueils, les prenant pour des ports;
Dans l'orage des cris, des désirs, des transports,
Des amours, des douleurs, des veux, tas de nuées;
Dans les fuyants baisers de ces prostituées
Que nous nommons fortune, ambition, succès;
Devant Job qui, souffrant, dit: Qu'est-ce que je sais?
Et Pascal qui, tremblant, dit: Qu'est-ce que je pense ?
Dans cette monstrueuse et féroce dépense
De papes, de césars, de rois, que fait Satan;
En présence du sort tournant son cabestan
Par qui toujours—de là l'effroi des philosophes—
Sortent des mêmes flots les mêmes catastrophes;
Dans ce néant qui mord, dans ce chaos qui ment,
Ce que l'homme finit par voir distinctement,
C'est, par-dessus nos deuils, nos chutes, nos descentes,
La souveraineté des choses innocentes.
Étant donnés le coeur humain, l'esprit humain,
Notre hier ténébreux, notre obscur lendemain,
Toutes les guerres, tous les chocs, toutes les haines,
Notre progrès coupé d'un traînement de chaînes,
Partout quelque remords, même chez les meilleurs,
Et par les vents soufflant du fond des cieux en pleurs
La foule des vivants sans fin bouleversée,
Certe, il est salutaire et bon pour la pensée,
Sous l'entre-croisement de tant de noirs rameaux,
De contempler parfois, à travers tous nos maux
Qui sont entre le ciel et nous comme des voiles,
Une profonde paix toute faite d'étoiles;
C'est à cela que Dieu songeait quand il a mis
Les poètes auprès des berceaux endormis.

III

JEANNE FAIT SON ENTRÉE

Jeanne parle; elle dit des choses qu'elle ignore;
Elle envoie à la mer qui gronde, au bois sonore,
A la nuée, aux fleurs, aux nids, au firmament,
A l'immense nature un doux gazouillement,
Tout un discours, profond peut-être, qu'elle achève
Par un sourire où flotte une âme, où tremble un rêve,
Murmure indistinct, vague, obscur, confus, brouillé,
Dieu, le bon vieux grand-père, écoute émerveillé.

IV

VICTOR, SED VICTUS

Je suis, dans notre temps de chocs et de fureurs,
Belluaire, et j'ai fait la guerre aux empereurs;
J'ai combattu la foule immonde des Sodomes,
Des millions de flots et des millions d'hommes
Ont rugi contre moi sans me faire céder;
Tout le gouffre est venu m'attaquer et gronder,
Et j'ai livré bataille aux vagues écumantes,
Et sous l'énorme assaut de l'ombre et des tourmentes
Je n'ai pas plus courbé la tête qu'un écueil;
Je ne suis pas de ceux qu'effraie un ciel en deuil,
Et qui, n'osant sonder les styx et les avernes,
Tremblent devant la bouche obscure des cavernes;
Quand les tyrans lançaient sur nous, du haut des airs,
Leur noir tonnerre ayant des crimes pour éclairs,
J'ai jeté mon vers sombre à ces passants sinistres;
J'ai traîné tous les rois avec tous leurs ministres,
Tous les faux dieux avec tous les principes faux,
Tous les trônes liés à tous les échafauds,
L'erreur, le glaive infâme et le sceptre sublime,
J'ai traîné tout cela pêle-mêle à l'abîme;
J'ai devant les césars, les princes, les géants
De la force debout sur l'amas des néants,
Devant tous ceux que l'homme adore, exècre, encense,
Devant les Jupiters de la toute-puissance,
Été quarante ans fier, indompté, triomphant;
Et me voilà vaincu par un petit enfant.

V

L'AUTRE

Viens, mon George. Ah! les fils de nos fils nous enchantent,
Ce sont de jeunes voix matinales qui chantent.
Ils sont dans nos logis lugubres le retour
Des roses, du printemps, de la vie et du jour!
Leur rire nous attire une larme aux paupières
Et de notre vieux seuil fait tressaillir les pierres;
De la tombe entr'ouverte et des ans lourds et froids
Leur regard radieux dissipe les effrois;
Ils ramènent notre âme aux premières années;
Ils font rouvrir en nous toutes nos fleurs fanées;
Nous nous retrouvons doux, naïfs, heureux de rien;
Le coeur serein s'emplit d'un vague aérien;
En les voyant on croit se voir soi-même éclore;
Oui, devenir aïeul, c'est rentrer dans l'aurore.
Le vieillard gai se mêle aux marmots triomphants.
Nous nous rapetissons dans les petits enfants.
Et, calmés, nous voyons s'envoler dans les branches
Notre âme sombre avec toutes ces âmes blanches.

VI

GEORGES ET JEANNE

Moi qu'un petit enfant rend tout à fait stupide,
J'en ai deux; George et Jeanne; et je prends l'un pour guide
Et l'autre pour lumière, et j'accours à leur voix,
Vu que George a deux ans et que Jeanne a dix mois.
Leurs essais d'exister sont divinement gauches;
On croit, dans leur parole où tremblent des ébauches,
Voir un reste de ciel qui se dissipe et fuit;
Et moi qui suis le soir, et moi qui suis la nuit,
Moi dont le destin pâle et froid se décolore,
J'ai l'attendrissement de dire: Ils sont l'aurore.
Leur dialogue obscur m'ouvre des horizons;
Ils s'entendent entr'eux, se donnent leurs raisons.
Jugez comme cela disperse mes pensées.
En moi, désirs, projets, les choses insensées,
Les choses sages, tout, à leur tendre lueur,
Tombe, et je ne suis plus qu'un bonhomme rêveur.
Je ne sens plus la trouble et secrète secousse
Du mal qui nous attire et du sort qui nous pousse.
Les enfants chancelants sont nos meilleurs appuis.
Je les regarde, et puis je les écoute, et puis
Je suis bon, et mon coeur s'apaise en leur présence;
J'accepte les conseils sacrés de l'innocence,
Je fus toute ma vie ainsi; je n'ai jamais
Rien connu, dans les deuils comme sur les sommets,
De plus doux que l'oubli qui nous envahit l'âme
Devant les êtres purs d'où monte une humble flamme;
Je contemple, en nos temps souvent noirs et ternis,
Ce point du jour qui sort des berceaux et des nids.

Le soir je vais les voir dormir. Sur leurs fronts calmes.
Je distingue ébloui l'ombre que font les palmes
Et comme une clarté d'étoile à son lever,
Et je me dis: À quoi peuvent-ils donc rêver ?
Georges songe aux gâteaux, aux beaux jouets étranges,
Au chien, au coq, au chat; et Jeanne pense aux anges.
Puis, au réveil, leurs yeux s'ouvrent, pleins de rayons.

Ils arrivent, hélas! à l'heure où nous fuyons.

Ils jasent. Parlent-ils ? Oui, comme la fleur parle
A la source des bois; comme leur père Charle,
Enfant, parlait jadis à leur tante Dédé;
Comme je vous parlais, de soleil inondé,
Ô mes frères, au temps où mon père, jeune homme,
Nous regardait jouer dans la caserne, à Rome,
A cheval sur sa grande épée, et tout petits.
Jeanne qui dans les yeux a le myosotis,
Et qui, pour saisir l'ombre entr'ouvrant ses doigts frêles,
N'a presque pas de bras ayant encor des ailes,
Jeanne harangue, avec des chants où flotte un mot,
Georges beau comme un dieu qui serait un marmot.
Ce n'est pas la parole, ô ciel bleu, c'est le verbe;
C'est la langue infinie, innocente et superbe
Que soupirent les vents, les forêts et les flots;
Les pilotes Jason, Palinure et Typhlos
Entendaient la sirène avec cette voix douce
Murmurer l'hymne obscur que l'eau profonde émousse;
C'est la musique éparse au fond du mois de mai
Qui fait que l'un dit: J'aime, et l'autre, hélas: J'aimai;
C'est le langage vague et lumineux des êtres
Nouveau-nés, que la vie attire à ses fenêtres,
Et qui, devant avril, éperdus, hésitants,
Bourdonnent à la vitre immense du printemps.
Ces mots mystérieux que Jeanne dit à George,
C'est l'idylle du cygne avec le rouge-gorge,
Ce sont les questions que les abeilles font,
Et que le lys naïf pose au moineau profond;
C'est ce dessous divin de la vaste harmonie,
Le chuchotement, l'ombre ineffable et bénie
Jasant, balbutiant des bruits de vision,
Et peut-être donnant une explication;
Car les petits enfants étaient hier encore
Dans le ciel, et savaient ce que la terre ignore.
Ô Jeanne! Georges! voix dont j'ai le coeur saisi !
Si les astres chantaient, ils bégaieraient ainsi.
Leur front tourné vers nous nous éclaire et nous dore.
Oh ! d'où venez-vous donc, inconnus qu'on adore ?
Jeanne a l'air étonné; Georges a les yeux hardis.
Ils trébuchent, encore ivres du paradis.

VII

Parfois, je me sens pris d'horreur pour cette terre;
Mon vers semble la bouche ouverte d'un cratère;
J'ai le farouche émoi
Que donne l'ouragan monstrueux au grand arbre;
Mon coeur prend feu; je sens tout ce que j'ai de marbre
Devenir lave en moi;

Quoi! rien de vrai ! le scribe a pour appui le reître;
Toutes les robes, juge et vierge, femme et prêtre,
Mentent ou mentiront;
Le dogme boit du sang, l'autel bénit le crime;
Toutes les vérités, groupe triste et sublime,
Ont la rougeur au front;

La sinistre lueur des rois est sur nos têtes;
Le temple est plein d'enfer; la clarté de nos fêtes
Obscurcit le ciel bleu;
L'âme a le penchement d'un navire qui sombre;
Et les religions, à tâtons, ont dans l'ombre
Pris le démon pour Dieu!

Oh ! qui me donnera des paroles terribles ?
Oh! je déchirerai ces chartes et ces bibles,
Ces codes, ces korans!
Je pousserai le cri profond des catastrophes;
Et je vous saisirai, sophistes, dans mes strophes,
Dans mes ongles, tyrans.

Ainsi, frémissant, pâle, indigné, je bouillonne;
On ne sait quel essaim d'aigles noirs tourbillonne
Dans mon ciel embrasé;
Deuil! guerre ! une euménide en mon âme est éclose !
Quoi! le mal est partout! Je regarde une rose
Et je suis apaisé.

VIII

LÆTITIA RERUM

Tout est pris d'un frisson subit.
L'hiver s'enfuit et se dérobe.
L'année ôte son vieil habit;
La terre met sa belle robe.

Tout est nouveau, tout est debout;
L'adolescence est dans les plaines;
La beauté du diable, partout,
Rayonne et se mire aux fontaines.

L'arbre est coquet; parmi les fleurs
C'est à qui sera la plus belle;
Toutes étalent leurs couleurs,
Et les plus laides ont du zèle.

Le bouquet jaillit du rocher;
L'air baise les feuilles légères;
Juin rit de voir s'endimancher
Le petit peuple des fougères.

C'est une fête en vérité,
Fête où vient le chardon, ce rustre;
Dans le grand palais de l'été
Les astres allument le lustre.

On fait les foins. Bientôt les blés.
Le faucheur dort sous la cépée;
Et tous les souffles sont mêlés
D'une senteur d'herbe coupée.

Qui chante là ? Le rossignol.
Les chrysalides sont parties.
Le ver de terre a pris son vol
Et jeté le froc aux orties;

L'aragne sur l'eau fait des ronds;
Ô ciel bleu! l'ombre est sous la treille;
Le jonc tremble, et les moucherons
Viennent vous parler à l'oreille;

On voit rôder l'abeille à jeun,
La guêpe court, le frelon guette;
A tous ces buveurs de parfum
Le printemps ouvre sa guinguette.

Le bourdon, aux excès enclin
Entre en chiffonnant sa chemise;
Un oeillet est un verre plein
Un lys est une nappe mise.

La mouche boit le vermillon
Et l'or dans les fleurs demi-closes,
Et l'ivrogne est le papillon,
Et les cabarets sont les roses.

De joie et d'extase on s'emplit,
L'ivresse, c'est la délivrance;
Sur aucune fleur on ne lit:
Société de tempérance.

Le faste providentiel
Partout brille, éclate et s'épanche
Et l'unique livre, le ciel,
Est par l'aube doré sur tranche.

Enfants, dans vos yeux éclatants
Je crois voir l'empyrée éclore;
Vous riez comme le printemps
Et vous pleurez comme l'aurore.

IX

Je prendrai par la main les deux petits enfants;
J'aime les bois où sont les chevreuils et les faons,
Où les cerfs tachetés suivent les biches blanches
Et se dressent dans l'ombre effrayés par les branches;
Car les fauves sont pleins d'une telle vapeur
Que le frais tremblement des feuilles leur fait peur.
Les arbres ont cela de profond qu'ils vous montrent
Que l'éden seul est vrai, que les coeurs s'y rencontrent,
Et que, hors les amours et les nids, tout est vain;
Théocrite souvent dans le hallier divin
Crut entendre marcher doucement la ménade.
C'est là que je ferai ma lente promenade
Avec les deux marmots. J'entendrai tour à tour
Ce que Georges conseille à Jeanne, doux amour,
Et ce que Jeanne enseigne à George. En patriarche
Que mènent les enfants, je réglerai ma marche
Sur le temps que prendront leurs jeux et leurs repas,
Et sur la petitesse aimable de leurs pas.
Ils cueilleront des fleurs, ils mangeront des mûres.
Ô vaste apaisement des forêts! ô murmures!
Avril vient calmer tout, venant tout embaumer.
Je n'ai point d'autre affaire ici-bas que d'aimer.

X

PRINTEMPS

Tout rayonne, tout luit, tout aime, tout est doux;
Les oiseaux semblent d'air et de lumière fous;
L'âme dans l'infini croit voir un grand sourire.
À quoi bon exiler, rois ? à quoi bon proscrire ?
Proscrivez-vous l'été ? m'exilez-vous des fleurs ?
Pouvez-vous empêcher les souffles, les chaleurs,
Les clartés, d'être là, sans joug, sans fin, sans nombre,
Et de me faire fête, à moi banni, dans l'ombre ?
Pouvez-vous m'amoindrir les grands flots haletants,
L'océan, la joyeuse écume, le printemps
Jetant les parfums comme un prodigue en démence,
Et m'ôter un rayon de ce soleil immense ?
Non. Et je vous pardonne. Allez, trônez, vivez,
Et tâchez d'être rois longtemps, si vous pouvez.
Moi, pendant ce temps-là, je maraude, et je cueille,
Comme vous un empire, un brin de chèvrefeuille,
Et je l'emporte, ayant pour conquête une fleur.
Quand, au-dessus de moi, dans l'arbre, un querelleur,
Un mâle, cherche noise à sa douce femelle,
Ce n'est pas mon affaire et pourtant je m'en mêle,
Je dis: Paix là, messieurs les oiseaux, dans les bois !
Je les réconcilie avec ma grosse voix;
Un peu de peur qu'on fait aux amants les rapproche.
Je n'ai point de ruisseau, de torrent, ni de roche;
Mon gazon est étroit, et, tout près de la mer,
Mon bassin n'est pas grand, mais il n'est pas amer.
Ce coin de terre est humble et me plaît; car l'espace
Est sur ma tête, et l'astre y brille, et l'aigle y passe,
Et le vaste Borée y plane éperdument.
Ce parterre modeste et ce haut firmament
Sont à moi; ces bouquets, ces feuillages, cette herbe
M'aiment, et je sens croître en moi l'oubli superbe.
Je voudrais bien savoir comment je m'y prendrais
Pour me souvenir, moi l'hôte de ces forêts
Qu'il est quelqu'un, là-bas, au loin, sur cette terre,
Qui s'amuse à proscrire, et règne, et fait la guerre,
Puisque je suis là seul devant l'immensité,
Et puisqu'ayant sur moi le profond ciel d'été
Où le vent souffle avec la douceur d'une lyre,
J'entends dans le jardin les petits enfants rire.

XI

FENÊTRES OUVERTES

LE MATIN. — EN DORMANT

J'entends des voix. Lueurs à travers ma paupière.
Une cloche est en branle à l'église Saint-Pierre .
Cris des baigneurs. Plus près! plus loin ! non, par ici !
Non, par là! Les oiseaux gazouillent, Jeanne aussi.
Georges l'appelle. Chant des coqs. Une truelle
Racle un toit. Des chevaux passent dans la ruelle.
Grincement d'une faulx qui coupe le gazon.
Chocs. Rumeurs. Des couvreurs marchent sur la maison.
Bruits du port. Sifflement des machines chauffées.
Musique militaire arrivant par bouffées.
Brouhaha sur le quai. Voix françaises. Merci.
Bonjour. Adieu. Sans doute il est tard, car voici
Que vient tout près de moi chanter mon rouge-gorge.
Vacarme de marteaux lointains dans une forge.
L'eau clapote. On entend haleter un steamer.
Une mouche entre. Souffle immense de la mer.

XII

UN MANQUE

Pourquoi donc s'en est-il allé, le doux amour ?
Ils viennent un moment nous faire un peu de jour,
Puis partent. Ces enfants, que nous croyons les nôtres,
Sont à quelqu'un qui n'est pas nous. Mais les deux autres,
Tu ne les vois donc pas, vieillard ? Oui, je les vois,
Tous les deux. Ils sont deux, ils pourraient être trois.
Voici l'heure d'aller se promener dans l'ombre
Des grands bois, pleins d'oiseaux dont Dieu seul sait le nombre
Et qui s'envoleront aussi dans l'inconnu.
Il a son chapeau blanc, elle montre un pied nu,
Tous deux sont côte à côte; on marche à l'aventure,
Et le ciel brille, et moi je pousse la voiture.
Toute la plaine en fleur a l'air d'un paradis;
Le lézard court au pied des vieux saules, tandis
Qu'au bout des branches vient chanter le rouge-gorge.
Mademoiselle Jeanne a quinze mois, et George
En a trente; il la garde; il est l'homme complet;
Des filles comme ça font son bonheur; il est
Dans l'admiration de ces jolis doigts roses,
Leur compare, en disant toutes sortes de choses,
Ses grosses mains à lui qui vont avoir trois ans,
Et rit; il montre Jeanne en route aux paysans.
Ah dame ! il marche, lui; cette mioche se traîne;
Et Jeanne rit de voir Georges rire; une reine
Sur un trône, c'est là Jeanne dans son panier;
Elle est belle; et le chêne en parle au marronnier,
Et l'orme la salue et la montre à l'érable,
Tant sous le ciel profond l'enfance est vénérable.
George a le sentiment de sa grandeur; il rit
Mais il protège, et Jeanne a foi dans son esprit;
Georges surveille avec un air assez farouche
Cette enfant qui parfois met un doigt dans sa bouche;
Les sentiers sont confus et nous nous embrouillons.
Comme tout le bois sombre est plein de papillons,
Courons, dit Georges. Il veut descendre. Jeanne est gaie.
Avec eux je chancelle, avec eux je bégaie.
Oh! l'adorable joie, et comme ils sont charmants!
Quel hymne auguste au fond de leurs gazouillements!
Jeanne voudrait avoir tous les oiseaux qui passent;
Georges vide un pantin dont les ressorts se cassent,
Et médite; et tous deux jasent; leurs cris joyeux
Semblent faire partout dans l'ombre ouvrir des yeux;
Georges, tout en mangeant des nèfles et des pommes,
M'apporte son jouet; moi qui connais les hommes
Mieux que Georges, et qui sait les secrets du destin,
Je raccommode avec un fil son vieux pantin.
Mon Georges, ne va pas dans l'herbe; elle est trempée.
Et le vent berce l'arbre, et Jeanne sa poupée.
On sent Dieu dans ce bois pensif dont la douceur
Se mêle à la gaîté du frère et de la soeur;
Nous obéissons, Jeanne et moi, Georges commande;
La nourrice leur chante une chanson normande,
De celles qu'on entend le soir sur les chemins,
Et Georges bat du pied, et Jeanne bat des mains.
Et je m'épanouis à leurs divins vacarmes,
Je ris; mais vous voyez sous mon rire mes larmes,
Vieux arbres, n'est-ce pas ? et vous n'avez pas cru
Que j'oublierai jamais le petit disparu.

I

JEANNE ENDORMIE. — I

LA SIESTE I

Elle fait au milieu du jour son petit somme;
Car l'enfant a besoin du rêve plus que l'homme,
Cette terre est si laide alors qu'on vient du ciel !
L'enfant cherche à revoir Chérubin, Ariel,
Ses camarades, Puck, Titania, les fées,
Et ses mains quand il dort sont par Dieu réchauffées.
Oh ! comme nous serions surpris si nous voyions,
Au fond de ce sommeil sacré, plein de rayons,
Ces paradis ouverts dans l'ombre, et ces passages
D'étoiles qui font signe aux enfants d'être sages,
Ces apparitions, ces éblouissements !
Donc, à l'heure où les feux du soleil sont calmants,
Quand toute la nature écoute et se recueille,
Vers midi, quand les nids se taisent, quand la feuille
La plus tremblante oublie un instant de frémir,
Jeanne a cette habitude aimable de dormir;
Et la mère un moment respire et se repose,
Car on se lasse, même à servir une rose.
Ses beaux petits pieds nus dont le pas est peu sûr
Dorment; et son berceau, qu'entoure un vague azur
Ainsi qu'une auréole entoure une immortelle,
Semble un nuage fait avec de la dentelle;
On croit, en la voyant dans ce frais berceau-là,
Voir une lueur rose au fond d'un falbala;
On la contemple, on rit, on sent fuir la tristesse,
Et c'est un astre, ayant de plus la petitesse;
L'ombre, amoureuse d'elle, a l'air de l'adorer;
Le vent retient son souffle et n'ose respirer.
Soudain, dans l'humble et chaste alcôve maternelle,
Versant tout le matin qu'elle a dans sa prunelle,
Elle ouvre la paupière, étend un bras charmant,
Agite un pied, puis l'autre, et, si divinement
Que des fronts dans l'azur se penchent pour l'entendre,
Elle gazouille...—Alors, de sa voix la plus tendre,
Couvrant des yeux l'enfant que Dieu fait rayonner,
Cherchant le plus doux nom qu'elle puisse donner
À sa joie, à son ange en fleur, à sa chimère:
—Te voilà réveillée, horreur! lui dit sa mère.


III

LA LUNE

I

Jeanne songeait, sur l'herbe assise, grave et rose;
Je m'approchai:—Dis-moi si tu veux quelque chose,
Jeanne ?—car j'obéis à ces charmants amours,
Je les guette, et je cherche à comprendre toujours
Tout ce qui peut passer par ces divines têtes.
Jeanne m'a répondu:—Je voudrais voir des bêtes.
Alors je lui montrai dans l'herbe une fourmi.
—Vois! Mais Jeanne ne fut contente qu'à demi.
—Non, les bêtes, c'est gros, me dit-elle.

Leur rêve,
C'est le grand. L'Océan les attire à sa grève,
Les berçant de son chant rauque, et les captivant
Par l'ombre, et par la fuite effrayante du vent;
Ils aiment l'épouvante, il leur faut le prodige.
—Je n'ai pas d'éléphant sous la main, répondis-je.
Veux-tu quelque autre chose ? ô Jeanne, on te le doit !
Parle.—Alors Jeanne au ciel leva son petit doigt.
—Ça, dit-elle.—C'était l'heure où le soir commence.
Je vis à l'horizon surgir la lune immense.

II

CHOSES DU SOIR

Le brouillard est froid, la bruyère est grise;
Les troupeaux de boeufs vont aux abreuvoirs;
La lune, sortant des nuages noirs,
Semble une clarté qui vient par surprise.

Je ne sais plus quand, je ne sais plus où,
Maître Yvon soufflait dans son biniou.

Le voyageur marche et la lande est brune;
Une ombre est derrière, une ombre est devant;
Blancheur au couchant, lueur au levant;
Ici crépuscule, et là clair de lune.

Je ne sais plus quand, je ne sais plus où,
Maître Yvon soufflait dans son biniou.

La sorcière assise allonge sa lippe;
L'araignée accroche au toit son filet;
Le lutin reluit dans le feu follet
Comme un pistil d'or dans une tulipe.

Je ne sais plus quand, je ne sais plus où,
Maître Yvon soufflait dans son biniou.

On voit sur la mer des chasse-marées;
Le naufrage guette un mât frissonnant;
Le vent dit: demain! l'eau dit: maintenant!
Les voix qu'on entend sont désespérées.

Je ne sais plus quand, je ne sais plus où,
Maître Yvon soufflait dans son biniou.

Le coche qui va d'Avranche à Fougère
Fait claquer son fouet comme un vif éclair;
Voici le moment où flottent dans l'air
Tous ces bruits confus que l'ombre exagère.

Je ne sais plus quand, je ne sais plus où,
Maître Yvon soufflait dans son biniou.

Dans les bois profonds brillent des flambées;
Un vieux cimetière est sur un sommet;
Où Dieu trouve-t-il tout ce noir qu'il met
Dans les coeurs brisés et les nuits tombées ?

Je ne sais plus quand, je ne sais plus où,
Maître Yvon soufflait dans son biniou.

Des flaques d'argent tremblent sur les sables;
L'orfraie est au bord des talus crayeux;
Le pâtre, à travers le vent, suit des yeux
Le vol monstrueux et vague des diables.

Je ne sais plus quand, je ne sais plus où,
Maître Yvon soufflait dans son biniou.

Un panache gris sort des cheminées;
Le bûcheron passe avec son fardeau;
On entend, parmi le bruit des cours d'eau,
Des frémissements de branches traînées.

Je ne sais plus quand, je ne sais plus où,
Maître Yvon soufflait dans son biniou.

La faim fait rêver les grands loups moroses;
La rivière court, le nuage fuit;
Derrière la vitre où la lampe luit,
Les petits enfants ont des têtes roses.

Je ne sais plus quand, je ne sais plus où,
Maître Yvon soufflait dans son biniou.

III

Ah ! vous voulez la lune ? Où ? dans le fond du puits ?
Non; dans le ciel. Eh bien, essayons. Je ne puis.
Et c'est ainsi toujours. Chers petits, il vous passe
Par l'esprit de vouloir la lune, et dans l'espace
J'étends mes mains, tâchant de prendre au vol Phoebé.
L'adorable hasard d'être aïeul est tombé
Sur ma tête, et m'a fait une douce fêlure.
Je sens en vous voyant que le sort put m'exclure
Du bonheur, sans m'avoir tout à fait abattu.
Mais causons. Voyez-vous, vois-tu, Georges, vois-tu,
Jeanne ? Dieu nous connaît, et sait ce qu'ose faire
Un aïeul, car il est lui-même un peu grand-père;
Le bon Dieu, qui toujours contre nous se défend,
Craint ceci: le vieillard qui veut plaire à l'enfant;
Il sait que c'est ma loi qui sort de votre bouche,
Et que j'obéirais; il ne veut pas qu'on touche
Aux étoiles, et c'est pour en être bien sûr
Qu'il les accroche aux clous les plus hauts de l'azur.

IV

—Oh! comme ils sont goulus! dit la mère parfois.
Il faut leur donner tout, les cerises des bois,
Les pommes du verger, les gâteaux de la table;
S'ils entendent la voix des vaches dans l'étable
Du lait! vite! et leurs cris sont comme une forêt
De Bondy quand un sac de bonbons apparaît.
Les voilà maintenant qui réclament la lune!

Pourquoi pas ? Le néant des géants m'importune;
Moi j'admire, ébloui, la grandeur des petits.
Ah! l'âme des enfants a de forts appétits,
Certes, et je suis pensif devant cette gourmande
Qui voit un univers dans l'ombre, et le demande.
La lune! Pourquoi pas? vous dis-je. Eh bien, après?
Pardieu! si je l'avais, je la leur donnerais.

C'est vrai, sans trop savoir ce qu'ils en pourraient faire,
Oui, je leur donnerais, lune, ta sombre sphère,
Ton ciel, d'où Swedenborg n'est jamais revenu,
Ton énigme, ton puits sans fond, ton inconnu!
Oui, je leur donnerais, en disant: Soyez sages!
Ton masque obscur qui fait le guet dans les nuages,
Tes cratères tordus par de noirs aquilons,
Tes solitudes d'ombre et d'oubli, tes vallons,
Peut-être heureux, peut-être affreux, édens ou bagnes,
Lune, et la vision de tes pâles montagnes.
Oui, je crois qu'après tout, des enfants à genoux
Sauraient mieux se servir de la lune que nous;
Ils y mettraient leurs voeux, leur espoir, leur prière;
Ils laisseraient mener par cette aventurière
Leurs petits coeurs pensifs vers le grand Dieu profond.
La nuit, quand l'enfant dort, quand ses rêves s'en vont,
Certes, ils vont plus loin et plus haut que les nôtres.
Je crois aux enfants comme on croyait aux apôtres;
Et quand je vois ces chers petits êtres sans fiel
Et sans peur, désirer quelque chose du ciel,
Je le leur donnerais, si je l'avais. La sphère
Que l'enfant veut, doit être à lui, s'il la préfère.
D'ailleurs, n'avez-vous rien au delà de vos droits?
Oh! je voudrais bien voir, par exemple, les rois
S'étonner que des nains puissent avoir un monde!
Oui, je vous donnerais, anges à tête blonde,
Si je pouvais, à vous qui régnez par l'amour,
Ces univers baignés d'un mystérieux jour,
Conduits par des esprits que l'ombre a pour ministres,
Et l'énorme rondeur des planètes sinistres.
Pourquoi pas ? Je me fie à vous, car je vous vois,
Et jamais vous n'avez fait de mal. Oui, parfois,
En songeant à quel point c'est grand, l'âme innocente,
Quand ma pensée au fond de l'infini s'absente,
Je me dis, dans l'extase et dans l'effroi sacré,
Que peut-être, là-haut, il est, dans l'Ignoré,
Un dieu supérieur aux dieux que nous rêvâmes,
Capable de donner des astres à des âmes.

IV

LE POÈME
DU JARDIN DES PLANTES

I

Le comte de Buffon fut bonhomme, il créa
Ce jardin imité d'Évandre et de Rhéa
Et plein d'ours plus savants que ceux de la Sorbonne,
Afin que Jeanne y puisse aller avec sa bonne;
Buffon avait prévu Jeanne, et je lui sais gré
De s'être dit qu'un jour Paris un peu tigré,
Complétant ses bourgeois par une variante,
La bête, enchanterait cette âme souriante;
Les enfants ont des yeux si profonds, que parfois
Ils cherchent vaguement la vision des bois;
Et Buffon paternel, c'est ainsi qu'il rachète
Sa phrase sur laquelle a traîné sa manchette,
Pour les marmots, de qui les anges sont jaloux,
A fait ce paradis suave, orné de loups.

J'approuve ce Buffon. Les enfants, purs visages,
Regardent l'invisible, et songent, et les sages
Tâchent toujours de plaire à quelqu'un de rêveur.

L'été dans ce jardin montre de la ferveur;
C'est un éden où juin rayonne, où les fleurs luisent,
Où l'ours bougonne, et Jeanne et Georges m'y conduisent.
C'est du vaste univers un raccourci complet.
Je vais dans ce jardin parce que cela plaît
À Jeanne, et que je suis contre elle sans défense.
J'y vais étudier deux gouffres, Dieu, l'enfance,
Le tremblant nouveau-né, le créateur flagrant,
L'infiniment charmant et l'infiniment grand,
La même chose au fond; car c'est la même flamme
Qui sort de l'astre immense et de la petite âme.

Je contemple, au milieu des arbres de Buffon,
Le bison trop bourru, le babouin trop bouffon,
Des bosses, des laideurs, des formes peu choisies,
Et j'apprends à passer à Dieu ses fantaisies.
Dieu, n'en déplaise au prêtre, au bonze, au caloyer,
Est capable de tout, lui qui fait balayer
Le bon goût, ce ruisseau, par Nisard, ce concierge,
Livre au singe excessif la forêt, cette vierge,
Et permet à Dupin de ressembler aux chiens.
(Pauvres chiens!)—Selon l'Inde et les manichéens,
Dieu doublé du démon expliquerait l'énigme;
Le paradis ayant l'enfer pour borborygme,
La Providence un peu servante d'Anankè,
L'infini mal rempli par l'univers manqué,
Le mal faisant toujours au bien quelque rature,
Telle serait la loi de l'aveugle nature;
De là les contresens de la création.
Dieu, certe, a des écarts d'imagination;
Il ne sait pas garder la mesure; il abuse
De son esprit jusqu'à faire l'oie et la buse;
Il ignore, auteur fauve et sans frein ni cordeau,
Ce point juste où Laharpe arrête Colardeau;
Il se croit tout permis. Malheur à qui l'imite!
Il n'a pas de frontière, il n'a pas de limite;
Et fait pousser l'ivraie au beau milieu du blé,
Sous prétexte qu'il est l'immense et l'étoilé;
Il a d'affreux vautours qui nous tombent des nues;
Il nous impose un tas d'inventions cornues,
Le bouc, l'auroch, l'isard et le colimaçon;
Il blesse le bon sens, il choque la raison;
Il nous raille; il nous fait avaler la couleuvre!
Au moment où, contents, examinant son oeuvre,
Rendant pleine justice à tant de qualités,
Nous admirons l'oeil d'or des tigres tachetés,
Le cygne, l'antilope à la prunelle bleue,
La constellation qu'un paon a dans sa queue,
D'une cage insensée il tire le verrou,
Et voilà qu'il nous jette au nez le kangourou!
Dieu défait et refait, ride, éborgne, essorille,
Exagère le nègre, hélas, jusqu'au gorille,
Fait des taupes et fait des lynx, se contredit,
Mêle dans les halliers l'histrion au bandit,
Le mandrille au jaguar, le perroquet à l'aigle,
Lie à la parodie insolente et sans règle
L'épopée, et les laisse errer toutes les deux
Sous l'âpre clair-obscur des branchages hideux;
Si bien qu'on ne sait plus s'il faut trembler ou rire,
Et qu'on croit voir rôder, dans l'ombre que déchire
Tantôt le rayon d'or, tantôt l'éclair d'acier,
Un spectre qui parfois avorte en grimacier.
Moi, je n'exige pas que Dieu toujours s'observe,
Il faut bien tolérer quelques excès de verve
Chez un si grand poète, et ne point se fâcher
Si celui qui nuance une fleur de pêcher
Et courbe l'arc-en-ciel sur l'Océan qu'il dompte,
Après un colibri nous donne un mastodonte!
C'est son humeur à lui d'être de mauvais goût,
D'ajouter l'hydre au gouffre et le ver à l'égout,
D'avoir en toute chose une stature étrange,
Et d'être un Rabelais d'où sort un Michel-Ange.
C'est Dieu; moi je l'accepte.

Et quant aux nouveau-nés,
De même. Les enfants ne nous sont pas donnés
Pour avoir en naissant les façons du grand monde;
Les petits en maillot, chez qui la sève abonde,
Poussent l'impolitesse assez loin quelquefois;
J'en conviens. Et parmi les cris, les pas, les voix,
Les ours et leurs cornacs, les marmots et leurs mères,
Dans ces réalités semblables aux chimères,
Ébahi par le monstre et le mioche, assourdi
Comme par la rumeur d'une ruche à midi,
Sentant qu'à force d'être aïeul on est apôtre,
Questionné par l'un, escaladé par l'autre,
Pardonnant aux bambins le bruit, la fiente aux nids,
Et le rugissement aux bêtes, je finis
Par ne plus être, au fond du grand jardin sonore,
Qu'un bonhomme attendri par l'enfance et l'aurore,
Aimant ce double feu, s'y plaisant, s'y chauffant,
Et pas moins indulgent pour Dieu que pour l'enfant.

II

Les bêtes, cela parle; et Dupont de Nemours
Les comprend, chants et cris, gaîté, colère, amours.
C'est dans Perrault un fait, dans Homère un prodige;
Phèdre prend leur parole au vol et la rédige;
La fontaine, dans l'herbe épaisse et le genêt
Rôdait, guettant, rêvant, et les espionnait;
Ésope, ce songeur bossu comme le Pinde,
Les entendait en Grèce, et Pilpaï dans l'Inde;
Les clairs étangs le soir offraient leurs noirs jargons
A monsieur Florian, officier de dragons;
Et l'âpre Ézéchiel, l'affreux prophète chauve,
Homme fauve, écoutait parler la bête fauve.
Les animaux naïfs dialoguent entr'eux.
Et toujours, que ce soit le hibou ténébreux,
L'ours qu'on entend gronder, l'âne qu'on entend braire,
Ou l'oie apostrophant le dindon, son grand frère,
Ou la guêpe insultant l'abeille sur l'Hybla,
Leur bêtise à l'esprit de l'homme ressembla.




CE QUE DIT LE PUBLIC

CINQ ANS
Les lions, c'est des loups.

SIX ANS

C'est très méchant, les bêtes.

CINQ ANS
Oui.

SIX ANS
Les petits oiseaux ce sont des malhonnêtes;
Ils sont des sales.

CINQ ANS
Oui.

SIX ANS, regardant les serpents.
Les serpents...

CINQ ANS, les examinant.
C'est en peau.

SIX ANS
Prends garde au singe; il va te prendre ton chapeau.

CINQ ANS, regardant le tigre.
Encore un loup !

SIX ANS
Viens voir l'ours avant qu'on le couche.

CINQ ANS, regardant l'ours.
Joli !

SIX ANS
Ça grimpe.

CINQ ANS, regardant l'éléphant.
Il a des cornes dans la bouche.

SIX ANS
Moi, j'aime l'éléphant, c'est gros.

SEPT ANS, survenant et les arrachant à la contemplation de l'éléphant.
Allons! venez!
Vous voyez bien qu'il va vous battre avec son nez.

IV

À GEORGES

Mon doux Georges, viens voir une ménagerie
Quelconque, chez Buffon, au cirque, n'importe où;
Sans sortir de Lutèce allons en Assyrie,
Et sans quitter Paris partons pour Tombouctou.

Viens voir les léopards de Tyr, les gypaètes,
L'ours grondant, le boa formidable sans bruit,
Le zèbre, le chacal, l'once, et ces deux poètes,
L'aigle ivre de soleil, le vautour plein de nuit.

Viens contempler le lynx sagace, l'amphisbène
À qui Job comparait son faux ami Sepher,
Et l'obscur tigre noir, dont le masque d'ébène
A deux trous flamboyants par où l'on voit l'enfer.

Voir de près l'oiseau fauve et le frisson des ailes,
C'est charmant; nous aurons, sous de très sûrs abris,
Le spectacle des loups, des jaguars, des gazelles,
Et l'éblouissement divin des colibris.

Sortons du bruit humain. Viens au jardin des plantes.
Penchons-nous, à travers l'ombre où nous étouffons
Sur les douleurs d'en bas, vaguement appelantes,
Et sur les pas confus des inconnus profonds.

L'animal, c'est de l'ombre errant dans les ténèbres;
On ne sait s'il écoute, on ne sait s'il entend;
Il a des cris hagards, il a des yeux funèbres;
Une affirmation sublime en sort pourtant.

Nous qui régnons, combien de choses inutiles
Nous disons, sans savoir le mal que nous faisons !
Quand la vérité vient, nous lui sommes hostiles,
Et contre la raison nous avons des raisons.

Corbière à la tribune et Frayssinous en chaire
Sont fort inférieurs à la bête des bois;
L'âme dans la forêt songe et se laisse faire;
Je doute dans un temple, et sur un mont je crois.

Dieu par les voix de l'ombre obscurément se nomme;
Nul Quirinal ne vaut le fauve Pélion;
Il est bon, quand on vient d'entendre parler l'homme,
D'aller entendre un peu rugir le grand lion.

V

ENCORE DIEU,
MAIS AVEC DES RESTRICTIONS

Quel beau lieu ! Là le cèdre avec l'orme chuchote,
L'âne est Iyrique et semble avoir vu Don Quichotte,
Le tigre en cage a l'air d'un roi dans son palais,
Les pachydermes sont effroyablement laids;
Et puis c'est littéraire, on rêve à des idylles
De Viennet en voyant bâiller les crocodiles.
Là, pendant qu'au babouin la singesse se vend,
Pendant que le baudet contemple le savant,
Et que le vautour fait au hibou bon visage,
Certes, c'est un emploi du temps digne d'un sage
De s'en aller songer dans cette ombre, parmi
Ces arbres pleins de nids, où tout semble endormi
Et veille, où le refus consent, où l'amour lutte,
Et d'écouter le vent, ce doux joueur de flûte.

Apprenons, laissons faire, aimons, les cieux sont grands;
Et devenons savants, et restons ignorants.
Soyons sous l'infini des auditeurs honnêtes;
Rien n'est muet ni sourd; voyons le plus de bêtes
Que nous pouvons; tirons partie de leurs lec,ons.
Parce qu'autour de nous tout rêve, nous pensons.
L'ignorance est un peu semblable à la prière;
L'homme est grand par devant et petit par derrière;
C'est, d'Euclide à Newton, de Job à Réaumur,
Un indiscret qui veut voir par-dessus le mur,
Et la nature, au fond très moqueuse, paraphe
Notre science avec le cou de la girafe.
Tâchez de voir, c'est bien. Épiez. Notre esprit
Pousse notre science à guetter; Dieu sourit,
Vieux malin.

Je l'ai dit, Dieu prête à la critique.
Il n'est pas sobre. Il est débordant, frénétique,
Inconvenant; ici le nain, là le géant,
Tout à la fois; énorme; il manque de néant.
Il abuse du gouffre, il abuse du prisme.
Tout, c'est trop. Son soleil va jusqu'au gongorisme;
Lumière outrée. Oui, Dieu vraiment est inégal;
Ici la Sibérie, et là le Sénégal;
Et partout l'antithèse I il faut qu'on s'y résigne;
S'il fait noir le corbeau, c'est qu'il fit blanc le cygne;
Aujourd'hui Dieu nous gèle, hier il nous chauffait.
Comme à l'académie on lui dirait son fait !
Que nous veut la comète ? À quoi sert le bolide ?
Quand on est un pédant sérieux et solide,
Plus on est ébloui, moins on est satisfait;
La férule à Batteux, le sabre à Galifet
Ne tolèrent pas Dieu sans quelque impatience;
Dieu trouble l'ordre; il met sur les dents la science;
À peine a-t-on fini qu'il faut recommencer;
Il semble que l'on sent dans la main vous glisser
On ne sait quel serpent tout écaillé d'aurore.
Dès que vous avez dit: assez! il dit: encore !

Ce démagogue donne au pauvre autant de fleurs
Qu'au riche; il ne sait pas se borner; ses couleurs,
Ses rayons, ses éclairs, c'est plus qu'on ne souhaite.
Ah! tout cela fait mal aux yeux ! dit la chouette.
Et la chouette, c'est la sagesse.

Il est sûr
Que Dieu taille à son gré le monde en plein azur;
Il mêle l'ironie à son tonnerre épique;
Si l'on plane il foudroie et si l'on broute il pique.
(Je ne m'étonne pas que Planche eût l'air piqué.)
Le vent, voix sans raison, sorte de bruit manqué,
Sans jamais s'expliquer et sans jamais conclure,
Rabâche, et l'océan n'est pas exempt d'enflure.
Quant à moi, je serais, j'en fais ici l'aveu,
Curieux de savoir ce que diraient de Dieu,
Du monde qu'il régit, du ciel qu'il exagère,
De l'infini, sinistre et confuse étagère,
De tout ce que ce Dieu prodigue, des amas
D'étoiles de tout genre et de tous les formats,
De sa facon d'emplir d'astres le télescope,
Nonotte et Baculard dans le café Procope.

VI

À JEANNE

Je ne te cache pas que j'aime aussi les bêtes;
Cela t'amuse. et moi cela m'instruit; je sens
Que ce n'est pas pour rien qu'en oes farouches têtes
Dieu met le clair-obscur des grands bois frémissants.

Je suis le curieux qui, né pour croire et plaindre,
Sonde, en voyant l'aspic sous des roses rampant,
Les sombres lois qui font que la femme doit craindre
Le démon, quand la fleur n'a pas peur du serpent.

Pendant que nous donnons des ordres à la terre,
Rois copiant le singe et par lui copiés,
Doutant s'il est notre oeuvre ou s'il est notre pére,
Tout en bas, dans l'horreur fatale, sous nos pieds,

On ne sait quel noir monde étonné nous regarde
Et songe, et sous un joug, trop souvent odieux,
Nous courbons l'humble monstre et la brute hagarde
Qui, nous voyant démons, nous prennent pour des dieux.

Oh ! que d'étranges lois! quel tragique mélange !
Voit-on le dernier fait, sait-on le dernier mot,
Quel spectre peut sortir de Vénus, et quel ange
Peut naître dans le ventre affreux de Béhémoth ?

Transfiguration ! mystère ! gouffre et cime!
L'âme rejettera le corps, sombre haillon;
La créature abjecte un jour sera sublime,
L'être qu'on hait chenille on l'aime papillon.

VII

Tous les bas âges sont épars sous ces grands arbres.
Certes, l'alignement des vases et des marbres,
Ce parterre au cordeau, ce cèdre résigné,
Ce chêne que monsieur Despréaux eut signé,
Ces barreaux noirs croisés sur la fleur odorante,
font honneur à Buffon qui fut l'un des Quarante
Et mêla, de façon à combler tous nos voeux,
Le peigne de Lenôtre aux effrayants cheveux
De Pan, dieu des halliers, des rochers et des plaines;
Cela n'empêche pas les roses d'être pleines
De parfums, de désirs, d'amour et de clarté;
Cela n'empêche pas l'été d'être l'été;
Cela n'ôte à la vie aucune confiance;
Cela n'empêche pas l'aurore en conscience
D'apparaitre au zénith qui semble s'élargir,
Les enfants de jouer, les monstres de rugir.

Un bon effroi joyeux emplit ces douces têtes.
Écoutez-moi ces cris charmants. — Viens voir les bêtes!
Ils courent. Quelle extase! On s'arrête devant
Des cages où l'on voit des oiseaux bleus rêvant
Comme s'ils attendaient le mois où l'on émigre.
—Regarde ce gros chat.—Ce gros chat c'est le tigre.
Les grands font aux petits vénérer les guenons,
Les pythons, les chacals, et nomment par leurs noms
Les vieux ours qui, dit-on, poussent l'humeur maligne
Jusqu'à manger parfois des soldats de la ligne.

Spectacle monstrueux! Les gueules, les regards
De dragon, lueur fauve au fond des bois hagards,
Les écailles, les dards, la griffe qui s'allonge,
Une apparition d'abîme, l'affreux songe
Réel que l'oeil troublé des prophètes amers
Voit sous la transparence effroyable des mers
Et qui se traîne épars dans l'horreur inouïe,
L'énorme bâillement du gouffre qui s'ennuie,
Les mâchoires de l'hydre ouvertes tristement,
On ne sait quel chaos blême, obscur, inclément,
Un essai d'exister, une ébauche de vie
D'où sort le bégaiement furieux de l'envie.
C'est cela l'animal; et c'est ce que l'enfant
Regarde, admire et craint, vaguement triomphant;
C'est de la nuit qu'il vient contempler, lui l'aurore.
Ce noir fourmillement mugit, hurle, dévore;
On est un chérubin rose, frêle et tremblant;
On va voir celui-ci que l'hiver fait tout blanc,
Cet autre dont l'oeil jette un éclair du tropique;
Tout cela gronde, hait, menace, siffle, pique,
Mord; mais par sa nourrice on se sent protéger;
Comme c'est amusant d'avoir peur sans danger!
Ce que l'homme contemple, il croit qu'il le découvre.
Voir un roi dans son antre, un tigre dans son Louvre,
Cela plaît à l'enfance.—Il est joliment laid!
Viens voir!—Étrange instinct! Grâce à qui l'horreur plaît!
On vient chercher surtout ceux qu'il faut qu'on évite.
—Par ici !—Non, par là !—Tiens, regarde !—Viens vite!
—Jette-leur ton gâteau.—Pas tout.—Jette toujours.
—Moi, j'aime bien les loups.—Moi, j'aime mieux les ours.
Et les fronts sont riants, et le soleil les dore,
Et ceux qui, nés d'hier, ne parlent pas encore
Pendant ces brouhahas sous les branchages verts,
Sont là, mystérieux, les yeux tout grands ouverts,
Et méditent.

Afrique aux plis infranchissables,
Ô gouffre d'horizons sinistres, mer des sables,
Sahara, Dahomey, lac Nagain, Darfour,
Toi, l'Amérique, et toi, l'Inde, âpre carrefour
Où Zoroastre fait la rencontre d'Homère,
Paysages de lune où rôde la chimère,
Où l'orang-outang marche un bâton à la main,
Où la nature est folle et n'a plus rien d'humain,
Jungles par les sommeils de la fièvre rêvées,
Plaines où brusquement on voit des arrivées
De fleuves tout à coup grossis et déchaînés,
Où l'on entend rugir les lions étonnés
Que l'eau montante enferme en des îles subites,
Déserts dont les gavials sont les noirs cénobites,
Où le boa, sans souffle et sans tressaillement,
Semble un tronc d'arbre à terre et dort affreusement,
Terre des baobabs, des bambous, des lianes,
Songez que nous avons des Georges et des Jeannes,
Créez des monstres; lacs, forêts, avec vos monts
Vos noirceurs et vos bruits, composez des mammons;
Abîmes, condensez en eux toutes vos gloires,
Donnez-leur vos rochers pour dents et pour mâchoires,
Pour voix votre ouragan, pour regard votre horreur;
Donnez-leur des aspects de pape et d'empereur,
Et faites, par-dessus les halliers, leur étable
Et leur palais, bondir leur joie épouvantable.
Certes, le casoar est un bon sénateur,
L'oie a l'air d'un évêque et plaît par sa hauteur,
Dieu quand il fit le singe a rêvé Scaramouche,
Le colibri m'enchante et j'aime l'oiseau-mouche;
Mais ce que de ta verve, ô nature, j'attends
Ce sont les Béhémoths et les Léviathans.
Le nouveau-né qui sort de l'ombre et du mystère
Ne serait pas content de ne rien voir sur terre;
Un immense besoin d'étonnement, voilà
Toute l'enfance, et c'est en songeant à cela
Que j'applaudis, nature, aux géants que tu formes;
L'oeil bleu des innocents veut des bêtes énormes;
Travaillez, dieux affreux! Soyez illimités
Et féconds, nous tenons à vos difformités
Autant qu'à vos parfums, autant qu'à vos dictames,
Ô déserts, attendu que les hippopotames,
Que les rhinocéros et que les éléphants
Sont évidemment faits pour les petits enfants.

VIII

C'est une émotion étrange pour mon âme
De voir l'enfant, encor dans les bras de la femme,
Fleur ignorant l'hiver, ange ignorant Satan,
Secouant un hochet devant Léviathan,
Approcher doucement la nature terrible.
Les beaux séraphins bleus qui passent dans la bible,
Envolés d'on ne sait quel ciel mystérieux,
N'ont pas une plus pure aurore dans les yeux
Et n'ont pas sur le front une plus sainte flamme
Que l'enfant innocent riant au monstre infâme.
Ciel noir! Quel vaste cri que le rugissement!
Quand la bête, âme aveugle et visage écumant,
Lance au loin, n'importe où, dans l'étendue hostile
Sa voix lugubre, ainsi qu'un sombre projectile,
C'est tout le gouffre affreux des forces sans clarté
Qui hurle; c'est l'obscène et sauvage Astarté,
C'est la nature abjecte et maudite qui gronde;
C'est Némée, et Stymphale, et l'Afrique profonde
C'est le féroce Atlas, c'est l'Athos plus hanté
Par les foudres qu'un lac par les mouches d'été;
C'est Lerne, Pélion, Ossa, c'est Érymanthe,
C'est Calydon funeste et noir, qui se lamente.

*

L'enfant regarde l'ombre où sont les lions roux.
La bête grince; à qui s'adresse ce courroux ?
L'enfant jase; sait-on qui les enfants appellent ?
Les deux voix, la tragique et la douce se mêlent
L'enfant est l'espérance et la bête est la faim;
Et tous deux sont l'attente; il gazouille sans fin
Et chante, et l'animal écume sans relâche;
Ils ont chacun en eux un mystère qui tâche
De dire ce qu'il sait et d'avoir ce qu'il veut
Leur langue est prise et cherche à dénouer le noeud.
Se parlent-ils ? Chacun fait son essai, l'un triste
L'autre charmant; l'enfant joyeusement existe;
Quoique devant lui l'Être effrayant soit debout
Il a sa mère, il a sa nourrice, il a tout;
Il rit.

*

De quelle nuit sortent ces deux ébauches ?
L'une sort de l'azur; l'autre de ces débauches,
De ces accouplements du nain et du géant,
De ce hideux baiser de l'abîme au néant
Qu'un nomme le chaos.

Oui, cette cave immonde,
Dont le soupirail blême apparaît sous le monde,
Le chaos, ces chocs noirs, ces danses d'ouragans,
Les éléments gâtés et devenus brigands
Et changés en fléaux dans le cloaque immense,
Le rut universel épousant la démence,
La fécondation de Tout produisant Rien,
Cet engloutissement du vrai, du beau, du bien,
Qu'Orphée appelle Hadès, qu'Homère appelle Érèbe,
Et qui rend fixe l'oeil fatal des sphinx de Thèbe,
C'est cela, c'est la folle et mauvaise action
Qu'en faisant le chaos fit la création,
C'est l'attaque de l'ombre au soleil vénérable,
C'est la convulsion du gouffre misérable
Essayant d'opposer l'informe à l'idéal,
C'est Tisiphone offrant son ventre à Bélial,
C'est cet ensemble obscur de forces échappées
Où les éclairs font rage et tirent leurs épées,
Où périrent Janus, l'âge d'or et Rhéa,
Qui, si nous en croyons les mages, procréa
L'animal; et la bête affreuse fut rugie
Et vomie au milieu des nuits par cette orgie.

C'est de là que nous vient le monstre inquiétant.

L'enfant, lui, pur songeur rassurant et content,
Est l'autre énigme; il sort de l'obscurité bleue.
Tous les petits oiseaux, mésange, hochequeue,
Fauvette, passereau, bavards aux fraîches voix,
Sont ses frères, tandis que ces marmots des bois
Sentent pousser leur aile, il sent croître son âme
Des azurs embaumés de myrrhe et de cinname,
Des entre-croisements de fleurs et de rayons,
Ces éblouissements sacrés que nous voyons
Dans nos profonds sommeils quand nous sommes des justes,
Un pêle-mêle obscur de branchages augustes
Dont les anges au vol divin sont les oiseaux,
Une lueur pareille au clair reflet des eaux
Quand, le soir, dans l'étang les arbres se renversent,
Des lys vivants, un ciel qui rit, des chants qui bercent,
Voilà ce que l'enfant, rose, a derrière lui.
Il s'éveille ici-bas, vaguement ébloui;
Il vient de voir l'éden et Dieu; rien ne l'effraie,
Il ne croit pas au mal; ni le loup, ni l'orfraie,
Ni le tigre, démon taché, ni ce trompeur,
Le renard, ne le font trembler; il n'a pas peur,
Il chante; et quoi de plus touchant pour la pensée
Que cette confiance au paradis, poussée
Jusqu'à venir tout près sourire au sombre enfer!
Quel ange que l'enfant! Tout, le mal, sombre mer,
Les hydres qu'en leurs flots roulent les vils avernes,
Les griffes, ces forêts, les gueules, ces cavernes,
Les cris, les hurlements, les râles, les abois,
Les rauques visions, la fauve horreur des bois,
Tout, Satan, et sa morne et féroce puissance,
S'évanouit au fond du bleu de l'innocence!
C'est beau. Voir Caliban et rester Ariel!
Avoir dans son humble âme un si merveilleux ciel
Que l'apparition indignée et sauvage
Des êtres de la nuit n'y fasse aucun ravage,
Et se sentir si plein de lumière et si doux
Que leur souffle n'éteigne aucune étoile en vous!

*

Et je rêve. Et je crois entendre un dialogue
Entre la tragédie effroyable et l'églogue;
D'un côté l'épouvante, et de l'autre l'amour;
Dans l'une ni dans l'autre il ne fait encor jour;
L'enfant semble vouloir expliquer quelque chose;
La bête gronde, et, monstre incliné sur la rose,
Écoute...—Et qui pourrait comprendre, ô firmament,
Ce que le bégaiement dit au rugissement ?

Quel que soit le secret, tout se dresse et médite,
La fleur bénie ainsi que l'épine maudite;
Tout devient attentif; tout tressaille; un frisson
Agite l'air, le flot, la branche, le buisson,
Et dans les clairs-obscurs et dans les crépuscules,
Dans cette ombre où jadis combattaient les Hercules,
Où les Bellérophons s'envolaient, où planait
L'immense Amos criant: Un nouveau monde naît!
On sent on ne sait quelle émotion sacrée,
Et c'est, pour la nature où l'éternel Dieu crée,
C'est pour tout le mystère un attendrissement
Comme si l'on voyait l'aube au rayon calmant
S'ébaucher par-dessus d'informes promontoires,
Quand l'âme blanche vient parler aux âmes noires.

IX

La face de la bête est terrible; on y sent
L'Ignoré, l'éternel problème éblouissant
Et ténébreux, que l'homme appelle la Nature;
On a devant soi l'ombre informe, l'aventure
Et le joug, l'esclavage et la rébellion,
Quand on voit le visage effrayant du lion;
Le monstre orageux, rauque, effréné, n'est pas libre,
Ô stupeur! et quel est cet étrange équilibre
Composé de splendeur et d'horreur, l'univers,
Où règne un Jéhovah dont Satan est l'envers;
Où les astres, essaim lumineux et livide,
Semblent pris dans un bagne, et fuyant dans le vide,
Et jetés au hasard comme on jette les dés,
Et toujours à la chaîne et toujours évadés ?
Quelle est cette merveille effroyable et divine
Où, dans l'éden qu'on voit, c'est l'enfer qu'on devine,
Où s'éclipse, ô terreur, espoirs évanouis,
L'infini des soleils sous l'infini des nuits,
Où, dans la brute, Dieu disparaît et s'efface ?
Quand ils ont devant eux le monstre face à face,
Les mages, les songeurs vertigineux des bois,
Les prophètes blêmis à qui parlent des voix,
Sentent on ne sait quoi d'énorme dans la bête;
Pour eux l'amer rictus de cette obscure tête,
C'est l'abîme, inquiet d'être trop regardé,
C'est l'éternel secret qui veut être gardé
Et qui ne laisse pas entrer dans ses mystères
La curiosité des pâles solitaires;
Et ces hommes, à qui l'ombre fait des aveux,
Sentent qu'ici le sphinx s'irrite, et leurs cheveux
Se dressent, et leur sang dans leurs veines se fige
Devant le froncement de sourcil du prodige.

X

Toutes sortes d'enfants, blonds, lumineux, vermeils,
Dont le bleu paradis visite les sommeils
Quand leurs yeux sont fermés la nuit dans les alcôves,
Sont là, groupés devant la cage aux bêtes fauves;
Ils regardent.

Ils ont sous les yeux l'élément,
Le gouffre, le serpent tordu comme un tourment,
L'affreux dragon, l'onagre inepte, la panthère,
Le chacal abhorré des spectres, qu'il déterre,
Le gorille, fantôme et tigre, et ces bandits,
Les loups, et les grands lynx qui tutoyaient jadis
Les prophètes sacrés accoudés sur des bibles;
Et, pendant que ce tas de prisonniers terribles
Gronde, l'un vil forçat, l'autre arrogant proscrit,
Que fait le groupe rose et charmant ? Il sourit.

L'abîme est là qui gronde et les enfants sourient.

Ils admirent. Les voix épouvantables crient
Tandis que cet essaim de fronts pleins de rayons,
Presque ailé, nous émeut comme si nous voyions
L'aube s'épanouir dans une géorgique,
Tandis que ces enfants chantent, un bruit tragique
Va, chargé de colère et de rébellions
Du cachot des vautours au bagne des lions.

Et le sourire frais des enfants continue.

Devant cette douceur suprême, humble, ingénue,
Obstinée, on s'étonne, et l'esprit stupéfait
Songe, comme aux vieux temps d'Orphée et de Japhet,
Et l'on se sent glisser dans la spirale obscure
Du vertige, où tombaient Job, Thalès, Épicure,
Où l'on cherche à tâtons quelqu'un, ténébreux puits
Où l'âme dit: Réponds! où Dieu dit: Je ne puis !

Oh! si la conjecture antique était fondée,
Si le rêve inquiet des mages de Chaldée,
L'hypothèse qu'Hermès et Pythagore font,
Si ce songe farouche était le vrai profond;
La bête parmi nous, si c'était là Tantale!
Si la réalité redoutable et fatale
C'était ceci: les loups, les boas, les mammons
Masques sombres, cachant d'invisibles démons!
Oh! ces êtres affreux dont l'ombre est le repaire,
Ces crânes aplatis de tigre et de vipère,
Ces vils fronts écrasés par le talon divin,
L'ours, rêveur noir, le singe, effroyable sylvain,
Ces rictus convulsifs, ces faces insensées,
Ces stupides instincts menaçant nos pensées,
Ceux-ci pleins de l'horreur nocturne des forêts,
Ceux-là, fuyants aspects, flottants, confus, secrets,
Sur qui la mer répand ses moires et ses nacres,
Ces larves, ces passants des bois, ces simulacres,
Ces vivants dans la tombe animale engloutis,
Ces fantômes ayant pour loi les appétits,
Ciel bleu! s'il était vrai que c'est là ce qu'on nomme
Les damnés, expiant d'anciens crimes chez l'homme,
Qui, sortis d'une vie antérieure, ayant
Dans les yeux la terreur d'un passé foudroyant,
Viennent, balbutiant d'épouvante et de haine,
Dire au milieu de nous les mots de la géhenne,
Et qui tâchent en vain d'exprimer leur tourment
A notre verbe avec le sourd rugissement;
Tas de forçats qui grince et gronde, aboie et beugle;
Muets hurlants qu'éclaire un flamboiement aveugle;
Oh! s'ils étaient là. nus sous le destin de fer,
Méditant vaguement sur l'éternel enfer;
Si ces mornes vaincus de la nature immense
Se croyaient à jamais bannis de la clémence;
S'ils voyaient les soleils s'éteindre par degrés,
Et s'ils n'étaient plus rien que des désespérés;
Oh! dans l'accablement sans fond, quand tout se brise,
Quand tout s'en va, refuse et fuit, quelle surprise,
Pour ces êtres méchants et tremblants à la fois,
D'entendre tout à coup venir ces jeunes voix!
Quelqu'un est là! Qui donc? On parle! ô noir problème!
Une blancheur paraît sur la muraille blême
Où chancelle l'obscure et morne vision.
Le léviathan voit accourir l'alcyon!
Quoi ! le déluge voit arriver la colombe!
La clarté des berceaux filtre à travers la tombe
Et pénètre d'un jour clément les condamnés!
Les spectres ne sont point haïs des nouveau-nés!
Quoi! l'araignée immense ouvre ses sombres toiles!
Quel rayon qu'un regard d'enfant, saintes étoiles!
Mais puisqu'on peut entrer, on peut donc s'en aller!
Tout n'est donc pas fini ! L'azur vient nous parler!
Le ciel est plus céleste en ces douces prunelles!
C'est quand Dieu, pour venir des voûtes éternelles
Jusqu'à la terre, triste et funeste milieu,
Passe à travers l'enfant qu'il est tout à fait Dieu!
Quoi ! le plafond difforme aurait une fenêtre!
On verrait l'impossible espérance renaître !
Quoi! l'on pourrait ne plus mordre, ne plus grincer!
Nous représentons-nous ce qui peut se passer
Dans les craintifs cerveaux des bêtes formidables ?
De la lumière au bas des gouffres insondables!
Une intervention de visages divins!
La torsion du mal dans les brûlants ravins
De l'enfer misérable est soudain apaisée
Par d'innocents regards purs comme la rosée!
Quoi! l'on voit des yeux luire et l'on entend des pas!
Est-ce que nous savons s'ils ne se mettent pas,
Ces monstres, à songer, sitôt la nuit venue,
S'appelant, stupéfaits de cette aube inconnue
Qui se lève sur l'âpre et sévère horizon ?
Du pardon vénérable ils ont le saint frisson;
Il leur semble sentir que les chaînes les quittent;
Les échevèlements des crinières méditent;
L'enfer, cette ruine, est moins trouble et moins noir;
Et l'oeil presque attendri de ces captifs croit voir
Dans un pur demi-jour qu'un ciel lointain azure
Grandir l'ombre d'un temple au seuil de la masure.
Quoi! l'enfer finirait! l'ombre entendrait raison!
Ô clémence! ô lueur dans l'énorme prison!
On ne sait quelle attente émeut ces coeurs étranges.

Quelle promesse au fond du sourire des anges !

v

JEANNE ENDORMIE. — II

Elle dort; ses beaux yeux se rouvriront demain;
Et mon doigt qu'elle tient dans l'ombre emplit sa main;
Moi, je lis, ayant soin que rien ne la réveille,
Des journaux pieux; tous m'insultent; l'un conseille
De mettre à Charenton quiconque lit mes vers;
L'autre voue au bûcher mes ouvrages pervers;
L'autre, dont une larme humecte les paupières,
Invite les passants à me jeter des pierres;
Mes écrits sont un tas lugubre et vénéneux
Où tous les noirs dragons du mal tordent leurs noeuds;
L'autre croit à l'enfer et m'en déclare apôtre;
L'un m'appelle Antechrist, l'autre Satan, et l'autre
Craindrait de me trouver le soir au coin d'un bois;
L'un me tend la ciguë et l'autre me dit: Bois!
J'ai démoli le Louvre et tué les otages;
Je fais rêver au peuple on ne sait quels partages;
Paris en flamme envoie à mon front sa rougeur;
Je suis incendiaire, assassin, égorgeur,
Avare, et j'eusse été moins sombre et moins sinistre
Si l'empereur m'avait voulu faire ministre;
Je suis l'empoisonneur public, le meurtrier;
Ainsi viennent en foule autour de moi crier
Toutes ces voix jetant l'affront, sans fin, sans trêve;
Cependant l'enfant dort, et, comme si son rêve
Me disait:—Sois tranquille, ô père, et sois clément!—
Je sens sa main presser la mienne doucement.

VI

GRAND AGE ET BAS AGE MÊLÉS

I

Mon âme est faite ainsi que jamais ni l'idée,
Ni l'homme, quels qu'ils soient, ne l'ont intimidée;
Toujours mon coeur, qui n'a ni bible ni koran,
Dédaigna le sophiste et brava le tyran;
Je suis sans épouvante étant sans convoitise;
La peur ne m'éteint pas et l'honneur seul m'attise;
J'ai l'ankylose altière et lourde du rocher;
Il est fort malaisé de me faire marcher
Par désir en avant ou par crainte en arrière;
Je résiste à la force et cède à la prière,
Mais les biens d'ici-bas font sur moi peu d'effet;
Et je déclare, amis, que je suis satisfait,
Que mon ambition suprême est assouvie,
Que je me reconnais payé dans cette vie,
Et que les dieux cléments ont comblé tous mes veux.
Tant que sur cette terre, où vraiment je ne veux
Ni socle olympien, ni colonne trajane,
On ne m'ôtera pas le sourire de Jeanne.

II

CHANT SUR LE BERCEAU

Je veille. Ne crains rien. J'attends que tu t'endormes.
Les anges sur ton front viendront poser leurs bouches.
Je ne veux pas sur toi d'un rêve ayant des formes
Farouches;

Je veux qu'en te voyant là, ta main dans la mienne,
Le vent change son bruit d'orage en bruit de lyre.
Et que sur ton sommeil la sinistre nuit vienne
Sourire.

Le poète est penché sur les berceaux qui tremblent;
Il leur parle, il leur dit tout bas de tendres choses,
Il est leur amoureux, et ses chansons ressemblent
Aux roses.

Il est plus pur qu'avril embaumant la pelouse
Et que mai dont l'oiseau vient piller la corbeille;
Sa voix est un frisson d'âme, à rendre jalouse
L'abeille;

Il adore ces nids de soie et de dentelles;
Son coeur a des gaîtés dans la fraîche demeure
Qui font rire aux éclats avec des douceurs telles
Qu'on pleure;

Il est le bon semeur des fraîches allégresses;
Il rit. Mais si les rois et leurs valets sans nombre
Viennent, s'il voit briller des prunelles tigresses
Dans l'ombre,

S'il voit du Vatican, de Berlin ou de Vienne
Sortir un guet-apens, une horde, une bible,
Il se dresse, il n'en faut pas plus pour qu'il devienne
Terrible.

S'il voit ce basilic, Rome, ou cette araignée,
Ignace, ou ce vautour, Bismarck, faire leur crime,
Il gronde, il sent monter dans sa strophe indignée
L'abîme.

C'est dit. Plus de chansons. L'avenir qu'il réclame,
Les peuples et leur droit, les rois et leur bravade,
Sont comme un tourbillon de tempête où cette âme
S'évade.

Il accourt. Reviens, France, à ta fierté première!
Délivrance! Et l'on voit cet homme qui se lève
Ayant Dieu dans le coeur et dans l'oeil la lumière
Du glaive.

Et sa pensée, errante alors comme les proues
Dans l'onde et les drapeaux dans les noires mêlées,
Est un immense char d'aurore avec des roues
Ailées.

III

LA CICATRICE

Une croûte assez laide est sur la cicatrice.
Jeanne l'arrache, et saigne, et c'est là son caprice;
Elle arrive, montrant son doigt presque en lambeau.
—J'ai, me dit-elle, ôté la peau de mon bobo.—
Je la gronde, elle pleure, et, la voyant en larmes,
Je deviens plat.—Faisons la paix, je rends les armes,
Jeanne, à condition que tu me souriras.—
Alors la douce enfant s'est jetée en mes bras,
Et m'a dit, de son air indulgent et suprême:
—Je ne me ferai plus de mal, puisque je t'aime.—
Et nous voilà contents, en ce tendre abandon,
Elle de ma clémence et moi de son pardon.

IV

UNE TAPE

la petite main sort une grosse tape.
—Grand-père, grondez-la! Quoi! c'est vous qu'elle frappe!
Vous semblez avec plus d'amour la regarder!
Grondez donc! — L'aïeul dit: —Je ne puis plus gronder!
Que voulez-vous ? Je n'ai gardé que le sourire.
Quand on a vu Judas trahir, Néron proscrire,
Satan vaincre, et régner les fourbes ténébreux,
Et quand on a vidé son coeur profond sur eux;
Quand on a dépensé la sinistre colère;
Quand, devant les forfaits que l'église tolère,
Que la chaire salue et que le prêtre admet,
On a rugi, debout sur quelque âpre sommet;
Quand sur l'invasion monstrueuse du parthe,
Quand sur les noirs serments vomis par Bonaparte,
Quand sur l'assassinat des lois et des vertus,
Sur Paris sans Barbès, sur Rome sans Brutus,
Sur le tyran qui flotte et sur l'état qui sombre,
Triste, on a fait planer l'immense strophe sombre;
Quand on a remué le plafond du cachot;
Lorsqu'on a fait sortir tout le bruit de là-haut,
Les imprécations, les éclairs, les huées
De la caverne affreuse et sainte des nuées;
Lorsqu'on a, dans des jours semblables à des nuits,
Roulé toutes les voix du gouffre, les ennuis
Et les cris, et les pleurs pour la France trahie,
Et l'ombre, et Juvénal, augmenté d'Isaïe,
Et des écroulements d'iambes furieux
Ainsi que des rochers de haine dans les cieux;
Quand on a châtié jusqu'aux morts dans leurs tombes;
Lorsqu'on a puni l'aigle à cause des colombes,
Et souffleté Nemrod, César, Napoléon,
Qu'on a questionné même le Panthéon,
Et fait trembler parfois cette haute bâtisse;
Quand on a fait sur terre et sous terre justice,
Et qu'on a nettoyé de miasmes l'horizon,
Dame! on rentre un peu las, c'est vrai, dans sa maison;
On ne se fâche pas des mouches familières;
Les légers coups de bec qui sortent des volières,
Le doux rire moqueur des nids mélodieux,
Tous ces petits démons et tous ces petits dieux
Qu'on appelle marmots et bambins, vous enchantent;
Même quand on les sent vous mordre, on croit qu'ils chantent.
Le pardon, quel repos! Soyez Dante et Caton
Pour les puissants, mais non pour les petits. Va-t-on
Faire la grosse voix contre ce frais murmure ?
Va-t-on pour les moineaux endosser son armure ?
Bah ! contre de l'aurore est-ce qu'on se défend ?
Le tonnerre chez lui doit être bon enfant.

V

Ma Jeanne, dont je suis doucement insensé,
Étant femme, se sent reine; tout l'A B C
Des femmes, c'est d'avoir des bras blancs, d'être belles,
De courber d'un regard les fronts les plus rebelles,
De savoir avec rien, des bouquets, des chiffons,
Un sourire, éblouir les coeurs les plus profonds,
D'être, à côté de l'homme ingrat, triste et morose,
Douces plus que l'azur, roses plus que la rose;
Jeanne le sait; elle a trois ans, c'est l'âge mûr;
Rien ne lui manque; elle est la fleur de mon vieux mur,
Ma contemplation, mon parfum, mon ivresse;
Ma strophe, qui près d'elle a l'air d'une pauvresse,
L'implore, et reçoit d'elle un rayon; et l'enfant
Sait déjà se parer d'un chapeau triomphant,
De beaux souliers vermeils, d'une robe étonnante;
Elle a des mouvements de mouche frissonnante;
Elle est femme, montrant ses rubans bleus ou verts,
Et sa fraîche toilette, et son âme au travers;
Elle est de droit céleste et par devoir jolie;
Et son commencement de règne est ma folie.

VI

Jeanne était au pain sec dans le cabinet noir,
Pour un crime quelconque, et, manquant au devoir,
J'allai voir la proscrite en pleine forfaiture,
Et lui glissai dans l'ombre un pot de confiture
Contraire aux lois. Tous ceux sur qui, dans ma cité,
Repose le salut de la société
S'indignèrent, et Jeanne a dit d'une voix douce:
—Je ne toucherai plus mon nez avec mon pouce;
Je ne me ferai plus griffer par le minet.
Mais on s'est recrié:—Cette enfant vous connaît;
Elle sait à quel point vous êtes faible et lâche.
Elle vous voit toujours rire quand on se fâche.
Pas de gouvernement possible. A chaque instant
L'ordre est troublé par vous; le pouvoir se détend;
Plus de règle. L'enfant n'a plus rien qui l'arrête.
Vous démolissez tout.—Et j'ai baissé la tête,
Et j'ai dit:—Je n'ai rien à répondre à cela,
J'ai tort. Oui, c'est avec ces indulgences-là
Qu'on a toujours conduit les peuples à leur perte.
Qu'on me mette au pain sec.—Vous le méritez, certe,
On vous y mettra.—Jeanne alors, dans son coin noir,
M'a dit tout bas, levant ses yeux si beaux à voir,
Pleins de l'autorité des douces créatures:
—Eh bien' moi, je t'irai porter des confitures.

VII

CHANSON
POUR FAIRE DANSER EN ROND
LES PETITS ENFANTS

Grand bal sous le tamarin.
On danse et l'on tambourine.
Tout bas parlent, sans chagrin,
Mathurin à Mathurine,
Mathurine à Mathurin.

C'est le soir, quel joyeux train !
Chantons à pleine poitrine
Au bal plutôt qu'au lutrin.
Mathurin a Mathurine,
Mathurine a Mathurin.

Découpé comme au burin,
L'arbre, au bord de l'eau marine,
Est noir sur le ciel serein.
Mathurin a Mathurine,
Mathurine a Mathurin.

Dans le bois rôde Isengrin.
Le magister endoctrine
Un moineau pillant le grain.
Mathurin a Mathurine,
Mathurine a Mathurin.

Broutant l'herbe brin à brin,
Le lièvre a dans la narine
L'appétit du romarin,
Mathurin a Mathurine,
Mathurine a Mathurin.

Sous l'ormeau le pèlerin
Demande à la pèlerine
Un baiser pour un quatrain.
Mathurin a Mathurine,
Mathurine a Mathurin.

Derrière un pli de terrain,
Nous entendons la clarine
Du cheval d'un voiturin.
Mathurin a Mathurine,
Mathurine a Mathurin.

VIII

LE POT CASSÉ

Ô ciel! toute la Chine est par terre en morceaux!
Ce vase pâle et doux comme un reflet des eaux,
Couverts d'oiseaux, de fleurs, de fruits, et des mensonges
De ce vague idéal qui sort du bleu des songes,
De ce vase unique, étrange, impossible, engourdi,
Gardant sur lui le clair de lune en plein midi,
Qui paraissait vivant, où luisait une flamme,
Qui semblait presque un monstre et semblait presque une âme,
Mariette, en faisant la chambre, l'a poussé
Du coude par mégarde, et le voilà brisé !
Beau vase! Sa rondeur était de rêves pleine,
Des boeufs d'or y broutaient des prés de porcelaine.
Je l'aimais, je l'avais acheté sur les quais,
Et parfois aux marmots pensifs je l'expliquais.
Voici l'Yak; voici le singe quadrumane;
Ceci c'est un docteur peut-être, ou bien un âne;
Il dit la messe, à moins qu'il ne dise hi-han;
Ça c'est un mandarin qu'on nomme aussi kohan;
Il faut qu'il soit savant, puisqu'il a ce gros ventre.
Attention, ceci, c'est le tigre en son antre,
Le hibou dans son trou, le roi dans son palais,
Le diable en son enfer; voyez comme ils sont laids !
Les monstres, c'est charmant, et les enfants le sentent.
Des merveilles qui sont des bêtes les enchantent.
Donc, je tenais beaucoup à ce vase. Il est mort.
J'arrivai furieux, terrible, et tout d'abord:
—Qui donc a fait cela ? criai-je. Sombre entrée!
Jeanne alors, remarquant Mariette effarée,
Et voyant ma colère et voyant son effroi,
M'a regardé d'un air d'ange, et m'a dit:—C'est moi.

IX

Et Jeanne à Mariette a dit:—Je savais bien
Qu'en répondant c'est moi, papa ne dirait rien.
Je n'ai pas peur de lui puisqu'il est mon grand-père.
Vois-tu, papa n'a pas le temps d'être en colère,
Il n'est jamais beaucoup fâché, parce qu'il faut
Qu'il regarde les fleurs, et quand il fait bien chaud
Il nous dit: N'allez pas au grand soleil nu-tête,
Et ne vous laissez pas piquer par une bête,
Courez, ne tirez pas le chien par son collier,
Prenez garde aux faux pas dans le grand escalier,
Et ne vous cognez pas contre les coins des marbres.
Jouez. Et puis après il s'en va dans les arbres.

X

Tout pardonner, c'est trop; tout donner, c'est beaucoup !
Eh bien, je donne tout et je pardonne tout
Aux petits; et votre oeil sévère me contemple.
Toute cette clémence est de mauvais exemple.
Faire de l'amnistie en chambre est périlleux.
Absoudre des forfaits commis par des yeux bleus
Et par des doigts vermeils et purs, c'est effroyable.
Si cela devenait contagieux, que diable!
Il faut un peu songer à la société.
La férocité sied à la paternité;
Le sceptre doit avoir la trique pour compagne;
L'idéal, c'est un Louvre appuyé sur un bagne;
Le bien doit être fait par une main de fer.
Quoi! si vous étiez Dieu, vous n'auriez pas d'enfer?
Presque pas. Vous croyez que je serais bien aise
De voir mes enfants cuire au fond d'une fournaise ?
Eh bien ! non. Ma foi non! J'en fais mea-culpa;
Plutôt que Sabaoth je serais Grand-papa.
Plus de religion alors ? Comme vous dites.
Plus de société ? Retour aux troglodytes,
Aux sauvages, aux gens vêtus de peaux de loups ?
Non, retour au vrai Dieu, distinct du Dieu jaloux,
Retour à la sublime innocence première,
Retour à la raison, retour à la lumière !
Alors, vous êtes fou, grand-père. J'y consens.
Tenez, messieurs les forts et messieurs les puissants,
Défiez-vous de moi, je manque de vengeance.
Qui suis-je ? Le premier venu, plein d'indulgence,
Préférant la jeune aube à l'hiver pluvieux,
Homme ayant fait des lois, mais repentant et vieux,
Qui blâme quelquefois, mais qui jamais ne damne,
Autorité foulée aux petits pieds de Jeanne,
Pas sûr de tout savoir, en doutant même un peu,
Toujours tenté d'offrir aux gens sans feu ni lieu
Un coin du toit, un coin du foyer, moins sévère
Aux péchés qu'on honnit qu'aux forfaits qu'on révère,
Capable d'avouer les êtres sans aveu.
Ah ! ne m'élevez pas au grade de bon Dieu!
Voyez-vous, je ferais toutes sortes de choses
Bizarres; je rirais; j'aurais pitié des roses,
Des femmes, des vaincus, des faibles, des tremblants;
Mes rayons seraient doux comme des cheveux blancs;
J'aurais un arrosoir assez vaste pour faire
Naître des millions de fleurs dans toute sphère,
Partout, et pour éteindre au loin le triste enfer:
Lorsque je donnerais un ordre, il serait clair;
Je cacherais le cerf aux chiens flairant sa piste;
Qu'un tyran pût jamais se nommer mon copiste,
Je ne le voudrais pas; je dirais: Joie à tous!
Mes miracles seraient ceci:—Les hommes doux.—
Jamais de guerre.—Aucun fléau.—Pas de déluge .
—Un croyant dans le prêtre, un juste dans le juge. -
Je serais bien coiffé de brouillard, étant Dieu,
C'est convenable; mais je me fâcherais peu,
Et je ne mettrais point de travers mon nuage
Pour un petit enfant qui ne serait pas sage;
Quand j'offrirais le ciel à vous, fils de Japhet,
On verrait que je sais comment le ciel est fait;
Je n'annoncerais point que les nocturnes toiles
Laisseraient pêle-mêle un jour choir les étoiles,
Parce que j'aurais peur, si je vous disais ça,
De voir Newton pousser le coude à Spinosa;
Je ferais à Veuillot le tour épouvantable
D'inviter Jésus-Christ et Voltaire à ma table.
Et de faire verser mon meilleur vin, hélas,
Par l'ami de Lazare à l'ami de Calas;
J'aurais dans mon éden, jardin à large porte,
Un doux water-closet mystérieux, de sorte
Qu'on puisse au paradis mettre le Syllabus;
Je dirais aux rois: Rois, vous êtes des abus,
Disparaissez J'irais, clignant de la paupière,
Rendre aux pauvres leurs sous sans le dire à Saint-Pierre,
Et, sournois, je ferais des trous à son panier
Sous l'énorme tas d'or qu'il nomme son denier;
Je dirais à l'abbé Dupanloup: Moins de zèle!
Vous voulez à la Vierge ajouter la Pucelle,
C'est cumuler, monsieur l'évêque; apaisez-vous.
Un Jéhovah trouvant que le peuple à genoux
Ne vaut pas l'homme droit et debout, tête haute,
Ce serait moi. J'aurais un pardon pour la faute,
Mais je dirais: Tâchez de rester innocents.
Et je demanderais aux prêtres, non l'encens,
Mais la vertu. J'aurais de la raison. En somme,
Si j'étais le bon Dieu, je serais un bon homme.

VII

L'IMMACULÉE CONCEPTION

L'IMMACULÉE CONCEPTION

Ô Vierge sainte, conçue sans péché!
(Prière chrétienne.)

L'enfant partout. Ceci se passe aux Tuileries.
Plusieurs Georges, plusieurs Jeannes, plusieurs Maries;
Un qui tette un qui dort; dans l'arbre un rossignol;
Un grand déjà rêveur qui voudrait voir Guignol;
Une fille essayant ses dents dans une pomme;
Toute la matinée adorable de l'homme;
L'aube et polichinelle; on court, on jase, on rit;
On parle à sa poupée, elle a beaucoup d'esprit;
On mange des gâteaux et l'on saute à la corde.
On me demande un sou pour un pauvre; j'accorde
Un franc; merci, grand-père ! et l'on retourne au jeu,
Et l'on grimpe, et l'on danse, et l'on chante. Ô ciel bleu!
C'est toi le cheval. Bien. Tu traînes la charrette,
Moi je suis le cocher. A gauche; à droite; arrête.
Jouons aux quatre coins. Non; à colin-maillard.
Leur clarté sur son banc réchauffe le vieillard.
Les bouches des petits sont de murmures pleines,
Ils sont vermeils, ils ont plus de fraîches haleines
Que n'en ont les rosiers de mai dans les ravins,
Et l'aurore frissonne en leurs cheveux divins.
Tout cela c'est charmant.—Tout cela c'est horrible!
C'est le péché !

Lisez nos missels, notre bible,
L'abbé Pluche, saint Paul, par Trublet annoté,
Veuillot, tout ce qui fait sur terre autorité.
Une conception seule est immaculée;
Tous les berceaux sont noirs, hors la crèche étoilée;
Ce grand lit de l'abîme, hyménée, est taché.
Où l'homme dit Amour! le ciel répond Péché!
Tout est souillure, et qui le nie est un athée.
Toute femme est la honte, une seule exceptée.

Ainsi ce tas d'enfants est un tas de forfaits!
Oiseau qui fais ton nid, c'est le mal que tu fais.
Ainsi l'ombre sourit d'une façon maligne
Sur la douce couvée. Ainsi le bon Dieu cligne
Des yeux avec le diable et dit: Prends-moi cela!
Et c'est mon crime, ô ciel, l'innocent que voilà!
Ainsi ce tourbillon de lumière et de joie,
L'enfance, ainsi l'essaim d'âmes que nous envoie
L'amour mystérieux qu'avril épanouit,
Ces constellations d'anges dans notre nuit,
Ainsi la bouche rose, ainsi la tête blonde,
Ainsi cette prunelle aussi claire que l'onde,
Ainsi ces petits pieds courant dans le gazon,
Cette cohue aimable emplissant l'horizon
Et dont le grand soleil qui rit semble être l'hôte,
C'est le fourmillement monstrueux de la faute!
Péché ! Péché ! Le mal est dans les nouveau-nés.
Oh ! quel sinistre affront! Prêtres infortunés!

Au milieu de la vaste aurore ils sont funèbres;
Derrière eux vient la chute informe des ténèbres.
Dans les plis de leur dogme ils ont la sombre nuit.
Le couple a tort, le fruit est vil, le germe nuit.
De l'enfant qui la souille une mère est suivie.
Ils sont les justiciers de ce crime, la vie.
Malheur! pas un hymen, non, pas même le leur,
Pas même leur autel n'est pur. Malheur ! malheur!
Ô femmes, sur vos fronts ils mettent d'affreux doutes.
Le couronnement d'une est l'outrage de toutes.
Démence! ce sont eux les désobéissants.
On ne sait quel crachat se mêle à leur encens.
Ô la profonde insulte! ils jettent l'anathème
Sur l'oeil qui dit: je vois! sur le coeur qui dit: j'aime!
Sur l'âme en fête et l'arbre en fleur et l'aube en feu,
Et sur l'immense joie éternelle de Dieu
Criant: Je suis le père! et sans borne et sans voile
Semant l'enfant sur terre et dans le ciel l'étoile!

VIII

LES GRIFFONNAGES DE L'ÉCOLIER

LES GRIFFONNAGES DE L'ÉCOLIER

Charle a fait des dessins sur son livre de classe.
Le thème est fatigant au point, qu'étant très lasse,
La plume de l'enfant n'a pu se reposer
Qu'en faisant ce travail énorme: improviser
Dans un livre, partout, en haut, en bas, des fresques,
Comme on en voit aux murs des alhambras moresques,
Des taches d'encre, ayant des aspects d'animaux,
Qui dévorent la phrase et qui rongent les mots,
Et, le texte mangé, viennent mordre les marges.
Le nez du maître flotte au milieu de ces charges.
Troublant le clair-obscur du vieux latin toscan,
Dans la grande satire où Rome est au carcan,
Sur César, sur Brutus. sur les hautes mémoires,
Charle a tranquillement dispersé ses grimoires.
Ce chevreau, le caprice, a grimpé sur les vers.
Le livre, c'est l'endroit; l'écolier, c'est l'envers.
Sa gaîté s'est mêlée, espiègle, aux stigmates
Du vengeur qui voulait s'enfuir chez les Sarmates.
Les barbouillages sont étranges, profonds, drus.
Les monstres! Les voilà perchés, l'un sur Codrus,
L'autre sur Néron. L'autre égratigne un dactyle.
Un pâté fait son nid dans les branches du style.
Un âne, qui ressemble à monsieur Nisard, brait,
Et s'achève en hibou dans l'obscure forêt;
L'encrier sur lui coule, et, la tête inondée
De cette pluie, il tient dans sa patte un spondée.
Partout la main du rêve a tracé le dessin;
Et c'est ainsi qu'au gré de l'écolier, l'essaim
Des griffonnages, horde hostile aux belles-lettres,
S'est envolé parmi les sombres hexamètres.
Jeu! songe ! on ne sait quoi d'enfantin, s'enlaçant
Au poème, lui donne un ineffable accent,
Commente le chef-d'oeuvre, et l'on sent l'harmonie
D'une naïveté complétant un génie.
C'est un géant ayant sur l'épaule un marmot.
Charle invente une fleur qu'il fait sortir d'un mot,
Ou lâche un farfadet ailé dans la broussaille
Du rythme effarouché qui s'écarte et tressaille.
Un rond couvre une page. Est-ce un dôme ? est-ce un oeuf ?
Une belette en sort qui peut-être est un boeuf.
Le gribouillage règne, et sur chaque vers pose
Les végétations de la métamorphose.
Charle a sur ce latin fait pousser un hallier.
Grâce à lui, ce vieux texte est un lieu singulier
Où le hasard, l'ennui, le lazzi, la rature
Dressent au second plan leur vague architecture.
Son encre a fait la nuit sur le livre étoilé.
Et pourtant, par instants, ce noir réseau brouillé,
A travers ses rameaux, ses porches, ses pilastres,
Laisse passer l'idée et laisse voir les astres.

C'est de cette façon que Charle a travaillé
Au dur chef-d'oeuvre antique, et qu'au bronze rouillé
Il a plaqué le lierre, et dérangé la masse
Du masque énorme avec une folle grimace.
Il s'est bien amusé. Quel bonheur d'écolier!
Traiter un fier génie en monstre familier!
Être avec ce lion comme avec un caniche !
Aux pédants, groupe triste et laid, faire une niche!
Rendre agréable aux yeux, réjouissant, malin,
Un livre estampillé par monsieur Delalain!
Gai, bondir à pieds joints par-dessus un poème!
Charle est très satisfait de son oeuvre, et lui-même
—L'oiseau voit le miroir et ne voit pas la glu—
Il s'admire.

Un guetteur survient, homme absolu.
Dans son oeil terne luit le pensum insalubre,
Sa lèvre aux coins baissés porte en son pli lugubre
Le rudiment, la loi, le refus des congés,
Et l'auguste fureur des textes outragés.
L'enfance veut des fleurs; on lui donne la roche.
Hélas ! c'est le censeur du collège. Il approche,
Jette au livre un regard funeste, et dit, hautain:
—Fort bien. Vous copierez mille vers ce matin
Pour manque de respect à vos livres d'étude.—
Et ce geôlier s'en va, laissant là ce Latude.
Or c'est précisément la récréation.
Être à neuf ans Tantale, Encelade, Ixion !
Voir autrui jouer! Être un banni, qu'on excepte !
Tourner du châtiment la manivelle inepte!
Soupirer sous l'ennui, devant les cieux ouverts,
Et sous cette montagne affreuse, mille vers!
Charles sanglote, et dit:—Ne pas jouer aux barres!
Copier du latin! Je suis chez les barbares.—
C'est midi; le moment où sur l'herbe on s'assied,
L'heure sainte où l'on doit sauter à cloche-pied;
L'air est chaud, les taillis sont verts, et la fauvette
S'y débarbouille, ayant la source pour cuvette;
La cigale est là-bas qui chante dans le blé.
L'enfant a droit aux champs. Charles songe accablé
Devant le livre, hélas, tout noirci par ses crimes.
Il croit confusément ou r gronder les rimes
D'un Boileau, qui s'entr'ouvre et bâille à ses côtés;
Tous ces bouquins lui font l'effet d'être irrités.
Aucun remords pourtant. Il a la tête haute.
Ne sentant pas de honte, il ne voit pas de faute.
—Suis-je donc en prison ? Suis-je donc le vassal
De Noël, lâchement aggravé par Chapsal ?
Qu'est-ce donc que j'ai fait?—Triste, il voit passer l'heure
De la joie. Il est seul. Tout l'abandonne. Il pleure.
Il regarde, éperdu, sa feuille de papier.
Mille vers! Copier! Copier! Copier!
Copier! Ô pédant, c'est là ce que tu tires
Du bois où l'on entend la flûte des satyres,
Tyran dont le sourcil, sitôt qu'on te répond,
Se fronce comme l'onde aux arches d'un vieux pont!
L'enfance a dès longtemps inventé dans sa rage
La charrue à trois socs pour ce dur labourage.
—Allons! dit-il, trichons les pions déloyaux!
Et, farouche, il saisit sa plume à trois tuyaux.
Soudain du livre immense une ombre, une âme, un homme
Sort, et dit:—Nois, pour ton sequin, blanc ou jaune,
Vil sou que tu crois précieux,
Dieu t'offre une étoile des cieux
Dans la main tendue à l'aumône.

IV

A PROPOS DE LA LOI
DITE LIBERTÉ DE L'ENSEIGNEMENT

Prêtres, vous complotez de nous sauver, à l'aide
Des ténèbres, qui sont en effet le remède
Contre l'astre et le jour;
Vous faites l'homme libre au moyen d'une chaîne;
Vous avez découvert cette vertu, la haine,
Le crime étant l'amour.

Vous êtes l'innombrable attaquant le sublime;
L'esprit humain, colosse, a pour tête la cime
Des hautes vérités;
Fatalement ce front qui se dresse dans l'ombre
Attire à sa clarté le fourmillement sombre
Des dogmes irrités.

En vain le grand lion rugit, gronde, extermine;
L'insecte vil s'acharne; et toujours la vermine
Fit tout ce qu'elle put;
Nous méprisons l'immonde essaim qui tourbillonne;
Nous vous laissons bruire, et contre Babylone
Insurger Lilliput.

Pas plus qu'on ne verrait sous l'assaut des cloportes
Et l'effort des cirons tomber Thèbe aux cent portes
Et Ninive aux cent tours,
Pas plus qu'on ne verrait se dissiper le Pinde,
Ou l'Olympe, ou l'immense Himalaya de l'Inde
Sous un vol de vautour,

On ne verra crouler sous vos battements d'ailes
Voltaire et Diderot, ces fermes citadelles,
Platon qu'Horace aimait,
Et ce vieux Dante ouvert, au fond des cieux qu'il dore,
Sur le noir passé, comme une porte d'aurore
Sur un sombre sommet.

Ce rocher, ce granit, ce mont, la pyramide,
Debout dans l'ouragan sur le sable numide,
Hanté par les esprits,
S'aperçoit-il qu'il est, lui l'âpre hiéroglyphe,
Insulté par la fiente ou rayé par la griffe
De la chauve-souris ?

Non, l'avenir ne peut mourir de vos morsures.
Les flèches du matin sont divines et sûres;
Nous vaincrons, nous voyons!
Erreurs, le vrai vous tue; ô nuit, le jour te vise;
Et nous ne craignons pas que jamais l'aube épuise
Son carquois de rayons.

Donc, soyez dédaignés sous la voûte éternelle.
L'idéal n'aura pas moins d'aube en sa prunelle
Parce que vous vivrez.
La réalité rit et pardonne au mensonge.
Quant à moi, je serai satisfait, moi qui songe
Devant les cieux sacrés,

Tant que Jeanne sera mon guide sur la terre,
Tant que Dieu permettra que j'aie, ô pur mystère!
En mon âpre chemin,
Ces deux bonheurs où tient tout l'idéal possible,
Dans l'âme un astre immense, et dans ma main paisible
Une petite main.

v

LES ENFANTS PAUVRES

Prenez garde à ce petit être;
Il est bien grand, il contient Dieu.
Les enfants sont, avant de naître,
Des lumières dans le ciel bleu.

Dieu nous les offre en sa largesse;
Ils viennent; Dieu nous en fait don;
Dans leur rire il met sa sagesse
Et dans leur baiser son pardon.

Leur douce clarté nous effleure.
Hélas, le bonheur est leur droit.
S'ils ont faim, le paradis pleure.
Et le ciel tremble, s'ils ont froid.

La misère de l'innocence
Accuse l'homme vicieux.
L'homme tient l'ange en sa puissance.
Oh! quel tonnerre au fond des cieux,

Quand Dieu, cherchant ces êtres frêles
Que dans l'ombre où nous sommeillons
Il nous envoie avec des ailes,
Les retrouve avec des haillons!

VI