Victor Hugo
LA LÉGENDE DES SIÈCLES
Ire SÉRIE
HISTOIRE - LES PETITES ÉPOPÉES
TOME SECOND
1859
VII
L'ITALIE. RATBERT
I
LES CONSEILLERS PROBES ET LIBRES
Ratbert, fils de Rodolphe et petit-fils de Charles,
Qui se dit empereur et qui n'est que roi d'Arles,
Vêtu de son habit de patrice romain,
Et la lance du grand saint Maurice à la main,
Est assis au milieu de la place d'Ancône.
Sa couronne est l'armet de Didier, et son trône
Est le fauteuil de fer de Henri l'Oiseleur.
Sont présents cent barons et chevaliers, la fleur
Du grand arbre héraldique et généalogique
Que ce sol noir nourrit de sa séve tragique.
Spinola, qui prit Suze et qui la ruina,
Jean de Carrara, Pons, Sixte Malaspina
Au lieu de pique ayant la longue épine noire ;
Ugo, qui fit noyer ses soeurs dans leur baignoire,
Regardent dans leurs rangs entrer avec dédain
Guy, sieur de Pardiac et de l'Ile-en-Jourdain ;
Guy, parmi tous ces gens de lustre et de naissance,
N'ayant encor pour lui que le sac de Vicence,
Et, du reste, n'étant qu'un batteur de pavé,
D'origine quelconque et de sang peu prouvé.
L'exarque Sapaudus que le saint-siége envoie,
Sénèque, marquis d'Ast ; Bos, comte de Savoie ;
Le tyran de Massa, le sombre Albert Cibo
Que le marbre aujourd'hui fait blanc sur son tombeau ;
Ranuce, caporal de la ville d'Anduze ;
Foulque, ayant pour cimier la tête de Méduse ;
Marc, ayant pour devise : IMPERIUM FIT JUS ;
Entourent Afranus, évêque de Fréjus.
Là sont Farnèse, Ursin, Cosme à l'âme avilie ;
Pus les quatre marquis souverains d'Italie ;
L'archevêque d'Urbin, Jean, bâtard de Rodez,
Alonze de Silva, ce duc dont les cadets
Sont rois, ayant conquis l'Algarve portugaise,
Et Visconti, seigneur de Milan, et Borghèse,
Et l'homme, entre tous faux, glissant, habile, ingrat,
Avellan, duc de Tyr et sieur de Montferrat ;
Près d'eux Prendiparte, capitaine de Sienne ;
Pic, fils d'un astrologue et d'une égyptienne ;
Alde Aldobrandini ; Guiscard, sieur de Beaujeu,
Et le gonfalonier du saint-siége et de Dieu,
Gandolfe, à qui, plus tard, le pape Urbain fit faire
Une statue équestre en l'église Saint-Pierre,
Complimentent Martin de la Scala, le roi
De Vérone, et le roi de Tarente, Geoffroy ;
A quelques pas se tient Falco, comte d'Athène,
Fils du vieux Muzzufer, le rude capitaine
Dont les clairons semblaient des bouches d'aquilons ;
De plus, deux petits rois, Agrippin et Gilon.
Tous jeunes, beaux, heureux, pleins de joie et farouches.
Les seigneurs vont aux rois ainsi qu'au miel les mouches.
Tous sont venus, des burgs, des châteaux, des manoirs ;
Et la place autour d'eux est déserte ; et cent noirs,
Tous nus, et cent piquiers aux armures persanes
En barrent chaque rue avec leurs pertuisanes.
Geoffroy, Martin, Gilon, l'enfant Agrippin Trois,
Sont assis sous le dais près du maître, étant rois.
Dans ce réseau de chefs qui couvrait l'Italie,
Je passe Théodat, prince de Trente ; Élie,
Despote d'Avenzo, qu'a réclamé l'oubli ;
Ce borgne Ordelafo, le bourreau de Forli ;
Lascaris, que sa tante Alberte fit eunuque ;
Othobon, sieur d'Assise, et Tibalt, sieur de Lucque ;
C'est que, bien que mêlant aux autres leurs drapeaux,
Ceux-là ne comptaient point parmi les principaux ;
Dans un filet on voit les fils moins que les câbles ;
Je nomme seulement les monstres remarquables.
Derrière eux, sur la pierre auguste d'un portail,
Est sculpté Satan, roi, forçat, épouvantail,
L'effrayant ramasseur de haillons de l'abîme,
Ayant sa hotte au dos, pleine d'âmes, son crime
Sur son aile qui ploie, et son croc noir qui luit
Dans son poing formidable, et dans ses yeux, la nuit.
Pour qui voudrait peser les droits que donne au maître
La pureté du sang dont le ciel l'a fait naître,
Ratbert est fils d'Agnès, comtesse d'Elseneur ;
Or, c'est la même gloire et c'est le même honneur
D'être enfanté d'Agnès que né de Messaline.
Malaspina, portant l'épée javeline,
Redoutable marquis à l'oeil fauve et dévot,
Est à droite du roi, comme comte et prévôt.
C'est un de ces grands jours où les bannières sortent.
Dix chevaliers de l'ordre Au Droit Désir apportent
Le Noeud d'Or, précédés d'Énéas, leur massier,
Et d'un héraut de guerre en soutane d'acier.
Le roi brille, entouré d'une splendeur d'épées.
Plusieurs femmes sont là, près du trône groupées ;
Élise d'Antioche, Ana, Cubitosa,
Fille d'Azon, qu'Albert de Mantoue épousa ;
La plus belle, Matha, soeur du prince de Cumes,
Est blonde ; et l'éventant d'un éventail de plumes,
Sa naine, par moments, lui découvre les seins ;
Couchée et comme lasse au milieu des coussins,
Elle enivre le roi d'attitudes lascives ;
Son rire jeune et fou laisse voir ses gencives ;
Elle a ce vêtement ouvert sur le côté,
Qui, plus tard, fut au Louvre effrontément porté
Par Bonne de Berry, fille de Jean de France.
Dans Ancône, est-ce deuil, terreur, indifférence ?
Tout se tait ; les maisons, les bouges, les palais,
Ont bouché leur lucarne ou fermé leurs volets ;
Le cadran qui dit l'heure a l'air triste et funeste.
Le soleil luit aux cieux comme dans une peste ;
Que l'homme soit foulé par les rois ou saisi
Par les fléaux, l'azur n'en a point de souci ;
Le soleil, qui n'a pas d'ombre et de lueurs fausses,
Rit devant les tyrans comme il rit sur les fosses.
Ratbert vient d'inventer, en se frappant le front,
Un piége où ceux qu'il veut détruire tomberont ;
Il en parle tout bas aux princes, qui sourient.
La prière -- le peuple aime que les rois prient --
Est faite par Tibère, évêque de Verceil.
Tous étant réunis, on va tenir conseil.
Les deux huissiers de l'Ordre, Anchise avec Trophime,
Invitent le plus grand comme le plus infime
A parler, l'empereur voulant que les avis,
Mauvais, soient entendus, et justes, soient suivis ;
Puis il est répété par les huissiers, Anchise
Et Trophime, qu'il faut avec pleine franchise
Sur la guerre entreprise offrir son sentiment ;
Que chacun doit parler à son tour librement ;
Que c'est jour de chapitre et jour de conscience ;
Et que, dans ces jours-là, les rois ont patience,
Vu que, devant le Christ, Thomas Didyme a pu
Parler insolemment sans être interrompu.
Et puisse l'empereur vivre longues années!
On voit devant Ratbert trois haches destinées,
La première, au quartier de boeuf rouge et fumant
Qu'un grand brasier joyeux cuit à son flamboiement,
La deuxième, au tonneau de vin que sur la table
A placé l'échanson aidé du connétable,
La troisième, à celui dont l'avis déplaira.
Un se lève. On se tait. C'est Jean de Carrara.
-Ta politique est sage et ta guerre est adroite,
Noble empereur, et Dieu te tient dans sa main droite,
Qui te conteste est traître et qui te brave est fou.
Je suis ton homme lige, et, toujours, n'importe où,
Je te suivrai, mon maître, et j'aimerai ta chaîne,
Et je la porterai.
-- Celle-ci, capitaine,
Dit Ratbert, lui jetant au cou son collier d'or.
De plus, j'ai Perpignan, je t'en fais régidor.-
L'archevêque d'Urbin salue, il examine
Le plan de guerre, sac des communes, famine,
Les moyens souterrains, les rapports d'espions.
-Sire, vous êtes grand comme les Scipions ;
En vous voyant, le flanc de l'Église tressaille.
-- Archevêque, pardieu! dit Ratbert, je te baille
Un sou par muid de vin qu'on boit à Besançon.-
Cibo, qui parle avec un accent brabançon,
S'en excuse, ayant fait à Louvain ses études,
Et dit :
-Sire, les gens à fières attitudes
Sont des félons ; pieds nus et la chaîne aux poignets,
Qu'on les fouette. O mon roi! par votre mère Agnès,
Vous êtes empereur ; vous avez les trois villes,
Arles, Rome de Gaule et la mère des Milles.
Bordeaux en Aquitaine et les îles de Ré,
Naple, où le mont Vésuve est fort considéré.
Qui vous résiste essaye une lutte inutile ;
Noble, qu'on le dégrade, et, serf, qu'on le mutile ;
Vous affronter est crime, orgueil, lâche fureur ;
Quiconque ne dit pas : Ratbert est l'empereur,
Doit mourir ; nous avons des potences, j'espère.
Quant à moi, je voudrais fût-ce mon propre père,
S'il osait blasphémer César que Dieu conduit,
Voir les corbeaux percher sur ses côtes la nuit,
Et la lune passer à travers son squelette.-
Ratbert dit : -Bon marquis, je te donne Spolète.-
C'est à Malaspina de parler. Un vieillard
Se troublerait devant ce jeune homme ; il sait l'art
D'évoquer le démon, la stryge, l'égrégore ;
Il teint sa dague avec du suc de mandragore ;
Il sait des palefrois empoisonner le mors ;
Dans une guerre, il a rempli de serpents morts
Les citernes de l'eau qu'on boit dans les Abruzzes ;
Il dit : -La guerre est sainte!- Il rend compte des ruses,
A voix basse, et finit à voix haute en priant :
-Fais régner l'empereur du nord à l'orient!
Mon Dieu, c'est par sa bouche auguste que tu parles.
-- Je te fais capischol de mon chapitre d'Arles,-
Dit Ratbert.
Afranus se lève le dernier.
Cet évêque est pieux, charitable, aumônier ;
Quoique jeune, il voulait se faire anachorète ;
Il est grand casuiste et très-savant ; il traite
Les biens du monde en homme austère et détaché ;
Jadis, il a traduit en vers latins Psyché ;
Comme il est humble, il a les reins ceints d'une corde.
Il invoque l'esprit divin ; puis il aborde
Les questions : -- Ratbert, par stratagème, a mis
Son drapeau sur les murs d'Ancône ; c'est permis ;
Ancône étant peu sage ; et la ruse est licite
Lorsqu'elle a glorieuse et pleine réussite,
Et qu'au bonheur public on la voit aboutir ;
Et ce n'est pas tromper, et ce n'est pas mentir
Que mettre à la raison les discordes civiles ;
Les prétextes sont bons pour entrer dans les villes. --
Il ajoute : -La ruse, ou ce qu'on nomme ainsi,
Fait de la guerre, en somme, un art plus adouci ;
Moins de coups, moins de bruit ; la victoire plus sûre.
J'admire notre prince, et, quand je le mesure
Aux anciens Alarics, aux antiques Cyrus
Passant leur vie en chocs violents et bourrus,
Je l'estime plus grand, faisant la différence
D'Ennius à Virgile et de Plaute à Térence.
Je donne mon avis, sire, timidement ;
Je suis d'Église, et n'ai que l'humble entendement
D'un pauvre clerc, mieux fait pour chanter des cantiques
Que pour parler devant de si grands politiques ;
Mais, beau sire, on ne peut voir que son horizon,
Et raisonner qu'avec ce qu'on a de raison ;
Je suis prêtre, et la messe est ma seule lecture ;
Je suis très-ignorant ; chacun a sa monture
Qu'il monte avec audace ou bien avec effroi ;
Il faut pour l'empereur le puissant palefroi
Bardé de fer, nourri d'orge blanche et d'épeautre,
Le dragon pour l'archange et l'âne pour l'apôtre.
Je poursuis, et je dis qu'il est bon que le droit
Soit, pour le roi, très-large, et, pour le peuple, étroit ;
Le peuple étant bétail et le roi, berger. Sire,
L'empereur ne veut rien sans que Dieu le désire.
Donc, faites! Vous pouvez, sans avertissements,
Guerroyer les chrétiens comme les ottomans ;
Les ottomans étant hors de la loi vulgaire,
On peut les attaquer sans déclarer la guerre ;
C'est si juste et si vrai, que, pour premiers effets,
Vos flottes, sire, ont pris dix galères de Fez ;
Quant aux chrétiens, du jour qu'ils sont vos adversaires,
Ils sont de fait païens, sire, et de droit corsaires.
Il serait malheureux qu'un scrupule arrêtât
Sa majesté, quand c'est pour le bien de l'état.
Chaque affaire a sa loi ; chaque chose à son heure.
La fille du marquis de Final est mineure ;
Peut-on la détrôner ? En même temps, peut-on
Conserver, à la soeur de l'empereur, Menton ?
Sans doute. Les pays ont des moeurs différentes.
Pourvu que de l'Église on maintienne les rentes,
On le peut. Les vieux temps, qui n'ont plus d'avocats,
Agissaient autrement ; mais je fais peu de cas
De ces temps-là ; c'étaient des temps de république.
L'empereur, c'est la règle ; et, bref, la loi salique,
Très-mauvaise à Menton, est très-bonne à Final.
-- Évêque, dit le roi, tu seras cardinal.-
Pendant que le conseil se tenait de la sorte,
Et qu'ils parlaient ainsi dans cette ville morte,
Et que le maître avait sous ses pieds ces prélats,
Ces femmes, ces barons en habits de galas,
Et l'Italie au loin comme une solitude,
Quelques seigneurs, ainsi qu'ils en ont l'habitude,
Regardant derrière eux d'un regard inquiet,
Virent que le Satan de pierre souriait.
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II
LA DÉFIANCE D'ONFROY
Parmi les noirs déserts et les mornes silences,
Ratbert, pour l'escorter n'ayant que quelques lances,
Et le marquis Sénèque et l'évêque Afranus,
Traverse, presque seul, des pays inconnus ;
Mais il sait qu'il est fort de l'effroi qu'il inspire,
Et que l'empereur porte avec lui tout l'empire.
Un soir, Ratbert s'arrête aux portes de Carpi ;
Sur ce seuil formidable un dogue est accroupi ;
Ce dogue, c'est Onfroy, le baron de la ville ;
Calme et fier, sous la dent d'une herse incivile,
Onfroy s'adosse aux murs qui bravaient Attila ;
Les femmes, les enfants et les soldats sont là ;
Et voici ce que dit le vieux podesta sombre
Qui parle haut, ayant son peuple dans son ombre :
-Roi, nous te saluons sans plier les genoux.
Nous avons une chose à te dire. Quand nous,
Gens de guerre et barons qui tenions la province,
Nous avons bien voulu de toi pour notre prince,
Quand nous t'avons donné ce peuple et cet état,
Sire, ce n'était point pour qu'on les maltraitât.
Jadis nous étions forts. Quand tu nous fis des offres,
Nous étions très-puissants ; de l'argent plein nos coffres ;
Et nous avions battu tes plus braves soldats ;
Nous étions tes vainqueurs. Roi, tu ne marchandas
Aucun engagement, sire, aucune promesse ;
On traita ; tu juras par ta mère et la messe ;
Nous alors, las d'avoir de l'acier sur la peau,
Comptant que tu serais bon berger du troupeau,
Et qu'on abolirait les taxes et les dîmes,
Nous vînmes te prêter hommage, et nous pendîmes
Nos casques, nos hauberts et nos piques aux clous.
Roi, nous voulons des chiens qui ne soient pas des loups.
Tes gens se sont conduits d'une telle manière
Qu'aujourd'hui toute ville, altesse, est prisonnière
De la peur que ta suite et tes soldats lui font,
Et que pas un fossé ne semble assez profond.
Vois, on se garde. Ici, dans les villes voisines,
On ne lève jamais qu'un pieu des sarrasines
Pour ne laisser passer qu'un seul homme à la fois ;
A cause des brigands et de vous autres rois.
Roi, nous te remontrons que ta bande à toute heure
Dévalise ce peuple, entre dans sa demeure,
Y met tout en tumulte et sens dessus dessous,
Puis s'en va, lui volant ses misérables sous ;
Cette horde en ton nom incessamment réclame
Le bien des pauvres gens qui nous fait saigner l'âme,
Et puisque, nous présents avec nos compagnons,
On le prend sous nos yeux, c'est nous qui le donnons ;
Oui, c'est nous qui, trouvant qu'il vous manque des filles,
Des meutes, des chevaux, des reîtres, des bastilles,
Lorsque vous guerroyez et lorsque vous chassez,
Et qu'ayant trop de tout, vous n'avez point assez,
Avons la bonté rare et touchante de faire
Des charités, à vous, les heureux de la terre
Qui dormez dans la plume et buvez dans l'or fin,
Avec tous les liards de tous les meurt-de-faim!
Or, il nous reste encore, il faut que tu le saches,
Assez de vieux pierriers, assez de vieilles haches,
Assez de vieux engins au fond de nos greniers,
Sire, pour ne pas être à ce point aumôniers,
Et pour ne faire point, comme dans ton Autriche,
Avec l'argent du pauvre une largesse au riche.
Nous pouvons, en creusant, retrouver aujourd'hui
Nos estocs sous la rouille et nos coeurs sous l'ennui ;
Nous pouvons décrocher, de nos mains indignées,
Nos bannières parmi les toiles d'araignées,
Et les faire flotter au vent, si nous voulons.
Sire, en outre, tu mets l'opprobre à nos talons.
Nous savons bien pourquoi tu combles de richesses
Nos filles et nos soeurs dont tu fais des duchesses,
Étoiles d'infamie au front de nos maisons.
Roi, nous n'acceptons pas sur nos durs écussons
Des constellations faites avec des taches ;
La honte est mal mêlée à l'ombre des panaches ;
Le soldat a le pied si maladroit, seigneur,
Qu'il ne peut sans boiter traîner le déshonneur.
Nos filles sont nous-même ; au fond de nos tours noires,
Leur beauté chaste est soeur de nos anciennes gloires ;
C'est pourquoi nous trouvons qu'on fait mal à propos
Les rideaux de ton lit avec nos vieux drapeaux.
Tes juges sont des gueux ; bailliage ou cour plénière.
On trouve, et ce sera ma parole dernière,
Dans nos champs, où l'honneur antique est au rabais,
Pas assez de chemins, sire, et trop de gibets.
Ce luxe n'est pas bon. Nos pins et nos érables
Voyaient jadis, parmi leurs ombres vénérables,
Les bûcherons et non les bourreaux pénétrer ;
Nos grands chênes n'ont point l'habitude d'entrer
Dans l'exécution des lois et des sentences,
Et n'aiment pas donner tant de bois aux potences.
Nous avons le coeur gros, et nous sommes, ô roi,
Tout près de secouer la corde du beffroi ;
Ton altesse nous gêne et nous n'y tenons guère.
Roi, ce n'est pas pour voir nos compagnons de guerre
Accrochés à la fourche et devenus hideux,
Qui, morts, échevelés, quand nous passons près d'eux,
Semblent nous regarder et nous faire reproche ;
Ce n'est pas pour subir ton burg sur notre roche,
Plein de danses, de chants, et de festins joyeux ;
Ce n'est pas pour avoir ces pitiés sous les yeux
Que nous venons ici, courbant nos vieilles âmes,
Te saluer, menant à nos côtés nos femmes ;
Ce n'est pas pour cela que nous humilions
Dans elles les agneaux et dans nous les lions.
Et, pour rachat du mal que tu fais, quand tu donnes
Des rentes aux moutiers, des terres aux madones,
Quand, plus chamarré d'or que le soleil le soir,
Tu vas baiser l'autel, adorer l'ostensoir,
Prier, ou quand tu fais quelque autre simagrée,
Ne te figure pas que ceci nous agrée.
Engraisser des abbés ou doter des couvents,
Cela fait-il que ceux qui sont morts soient vivants ?
Roi, nous ne le pensons en aucune manière.
Roi, le chariot verse à trop creuser l'ornière ;
L'appétit des rois donne aux peuples appétit ;
Si tu ne changes pas d'allure, on t'avertit,
Prends garde. Et c'est cela que je voulais te dire.
-- Bien parlé! dit Ratbert avec un doux sourire ;-
Et, penché vers l'oreille obscure d'Afranus :
-Nous sommes peu nombreux et follement venus ;
Cet homme est fort.
-- Très-fort, dit le marquis Sénèque.
-- Laissez-moi l'inviter à souper,- dit l'évêque.
Et c'est pourquoi l'on voit maintenant à Carpi
Un grand baron de marbre en l'église assoupi ;
C'est le tombeau d'Onfroy, ce héros d'un autre âge,
Avec son épitaphe exaltant son courage,
Sa vertu, son fier coeur plus haut que les destins,
Faite par Afranus, évêque, en vers latins.
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III
LA CONFIANCE DU MARQUIS FABRICE
I
Isora de Final -- Fabrice d'Albenga
Tout au bord de la mer de Gênes, sur un mont
Qui jadis vit passer les Francs de Pharamond,
Un enfant, un aïeul, seuls dans la citadelle
De Final sur qui veille une garde fidèle,
Vivent bien entourés de murs et de ravins ;
Et l'enfant a cinq ans et l'aïeul quatre-vingts.
L'enfant est Isora de Final, héritière
Du fief dont Witikind a tracé la frontière ;
L'orpheline n'a plus près d'elle que l'aïeul.
L'abandon sur Final a jeté son linceul ;
L'herbe, dont, par endroits, les dalles sont couvertes,
Aux fentes des pavés fait des fenêtres vertes ;
Sur la route oubliée on n'entend plus un pas ;
Car le père et la mère, hélas! ne s'en vont pas
Sans que la vie autour des enfants s'assombrisse.
L'aïeul est le marquis d'Albenga, ce Fabrice
Qui fut bon ; cher au pâtre, aimé du laboureur,
Il fut, pour guerroyer le pape ou l'empereur,
Commandeur de la mer et général des villes ;
Gênes le fit abbé du peuple, et, des mains viles
Ayant livré l'état aux rois, il combattit.
Tout homme auprès de lui jadis semblait petit ;
L'antique Sparte était sur son visage empreinte ;
LA loyauté mettait sa cordiale étreinte
Dans la main de cet homme à bien faire obstiné.
Comme il était bâtard d'Othon, dit le Non-Né
Parce qu'on le tira, vers l'an douze cent trente,
Du ventre de sa mère Honorate expirante,
Les rois faisaient dédain de ce fils belliqueux ;
Fabrice s'en vengeait en étant plus grand qu'eux.
A vingt ans, il était blond et beau ; ce jeune homme
Avait l'air d'un tribun militaire de Rome ;
Comme pour exprimer les détours du destin
Dont le héros triomphe, un graveur florentin
Avait sur son écu sculpté le labyrinthe ;
Les femmes l'admiraient, se montrant avec crainte
La tête de lion qu'il avait dans le dos.
Il a vu les plus fiers, Requesens et Chandos,
Et Robert, avoué d'Arras, sieur de Béthune,
Fuir devant son épée et devant sa fortune ;
Les princes pâlissaient de l'entendre gronder ;
Un jour, il a forcé le pape à demander
Une fuite rapide aux galères de Gênes ;
C'était un grand briseur de lances et de chaînes,
Guerroyant volontiers, mais surtout délivrant ;
Il a par tous été proclamé le plus grand
D'un siècle fort auquel succède un siècle traître ;
Il a toujours frémi quand des bouches de prêtre
Dans les sombres clairons de la guerre ont soufflé ;
Et souvent de saint Pierre il a tordu la clé
Dans la vieille serrure horrible de l'Église.
Sa bannière cherchait la bourrasque et la bise ;
Plus d'un monstre a grincé des dents sous son talon ;
Son bras se roidissait chaque fois qu'un félon
Déformait quelque état populaire en royaume ;
Allant, venant dans l'ombre ainsi qu'un grand fantôme,
Fier, levant dans la nuit son cimier flamboyant,
Homme auguste au dedans, ferme au dehors, ayant
En lui toute la gloire et toute la patrie,
Belle âme invulnérable et cependant meurtrie,
Sauvant les lois, gardant les murs, vengeant les droits,
Et sonnant dans la nuit sous tous les coups des rois,
Cinquante fois, ce soldat, dont la tête enfin plie,
Fut l'armure de fer de la vieille Italie ;
Et ce noir siècle, à qui tout rayon semble ôté,
Garde quelque lueur encor de son côté.
II
Le défaut de la cuirasse
Maintenant il est vieux ; son donjon, c'est son cloître ;
Il tombe, et, déclinant, sent dans son âme croître
La confiance honnête et calme des grands coeurs ;
Le brave ne croit pas au lâche, les vainqueurs
Sont forts, et le héros est ignorant du fourbe.
Ce qu'osent les tyrans, ce qu'accepte la tourbe,
Il ne le sait ; il est hors de ce siècle vil ;
N'en étant vu qu'à peine, à peine le voit-il ;
N'ayant jamais de ruse, il n'eut jamais de crainte ;
Son défaut fut toujours la crédulité sainte,
Et, quand il fut vaincu, ce fut par loyauté ;
Plus de péril lui fait plus de sécurité.
Comme dans un exil il vit seul dans sa gloire ;
Oublié ; l'ancien peuple a gardé sa mémoire,
Mais le nouveau le perd dans l'ombre, et ce vieillard
Qui fut astre, s'éteint dans un morne brouillard.
Dans sa brume, où les feux du couchant se dispersent,
Il a cette mer vaste et ce grand ciel qui versent
Sur le bonheur la joie et sur le deuil l'ennui.
Tout est derrière lui maintenant ; tout a fui ;
L'ombre d'un siècle entier devant ses pas s'allonge ;
Il semble des yeux suivre on ne sait quel grand songe ;
Parfois, il marche et va sans entendre et sans voir.
Vieillir, sombre déclin! l'homme est triste le soir ;
Il sent l'accablement de l'oeuvre finissante.
On dirait par instants que son âme s'absente,
Et va savoir là-haut s'il est temps de partir.
Il n'a pas un remords et pas un repentir ;
Après quatre-vingts ans son âme est toute blanche ;
Parfois, à ce soldat qui s'accoude et se penche,
Quelque vieux mur, croulant lui-même, offre un appui,
Grave, il pense, et tous ceux qui sont auprès de lui
L'aiment ; il faut aimer pour jeter sa racine
Dans un isolement et dans une ruine ;
Et la feuille de lierre a la forme d'un coeur.
III
Aïeul maternel
Ce vieillard, c'est un chêne adorant une fleur.
A présent un enfant est toute sa famille.
Il la regarde, il rêve ; il dit : -C'est une fille,
Tant mieux!- Étant aïeul du côté maternel.
La vie en ce donjon a le pas solennel ;
L'heure passe et revient ramenant l'habitude.
Ignorant le soupçon, la peur, l'inquiétude,
Tous les matins, il boucle à ses flancs refroidis
Son épée, aujourd'hui rouillée, et qui jadis
Avait la pesanteur de la chose publique ;
Quand, parfois, du fourreau, vénérable relique,
Il arrache la lame illustre avec effort,
Calme, il y croit toujours sentir peser le sort.
Tout homme ici-bas porte en sa main une chose
Où, du bien et du mal, de l'effet, de la cause,
Du genre humain, de Dieu, du gouffre, il sent le poids ;
Le juge au front morose a son livre des lois,
Le roi son sceptre d'or, le fossoyeur sa pelle.
Tous les soirs, il conduit l'enfant à la chapelle ;
L'enfant prie et regarde avec ses yeux si beaux,
Gaie, et questionnant l'aïeul sur les tombeaux ;
Et Fabrice a dans l'oeil une humide étincelle.
La main qui tremble aidant la marche qui chancelle,
Ils vont sous les portails et le long des piliers
Peuplés de séraphins mêlés aux chevaliers ;
Chaque statue, émue à leur pas doux et sombre,
Vibre, et toutes ont l'air de saluer dans l'ombre,
Les héros le vieillard, et les anges l'enfant.
Parfois Isoretta, que sa grâce défend,
S'échappe dès l'aurore et s'en va jouer seule
Dans quelque grande tour qui lui semble une aïeule,
Et qui mêle, croulante au milieu des buissons,
La légende romane aux souvenirs saxons.
Pauvre être qui contient toute une fière race,
Elle trouble, en passant, le bouc, vieillard vorace,
Dans les fentes des murs broutant le câprier ;
Pendant que derrière elle on voit l'aïeul prier,
-- Car il ne tarde pas à venir la rejoindre,
Et cherche son enfant dès qu'il voit l'aube poindre, --
Elle court, va, revient, met sa robe en haillons,
Erre de tombe en tombe et suit des papillons,
Ou s'assied, l'air pensif, sur quelque arbre architrave ;
Et la tour semble heureuse et l'enfant paraît grave ;
La ruine et l'enfance ont de secrets accords,
Car le temps sombre y met ce qui reste des morts.
IV
Un seul homme sait où est caché le trésor
Dans ce siècle où tout peuple a son chef qui le broie,
Parmi les rois vautours et les princes de proie,
Certe, on n'en trouverait pas un qui méprisât
Final, donjon splendide et riche marquisat ;
Tous les ans, les alleux, les rentes, les censives,
Surchargent vingt mulets de sacoches massives ;
La grande tour surveille au milieu du ciel bleu,
Le sud, le nord, l'ouest et l'est, et saint Mathieu,
Saint Marc, saint Luc, saint Jean, les quatre évangélistes,
Sont sculptés et dorés sur les quatre balistes ;
La montagne a pour garde, en outre, deux châteaux,
Soldats de pierre ayant du fer sous leurs manteaux.
Le trésor, quand du coffre on détache les boucles,
Semble à qui l'entrevoit un rêve d'escarboucles ;
Ce trésor est muré dans un caveau discret
Dont le marquis régnant garde seul le secret,
Et qui fut autrefois le puits d'une sachette ;
Fabrice maintenant connaît seul la cachette ;
Le fils de Witikind vieilli dans les combats,
Othon, scella jadis dans les chambres d'en bas
Vingt caissons dont le fer verrouille les façades,
Et qu'Anselme, plus tard, fit remplir de cruzades
Pour que, dans l'avenir, jamais on n'en manquât ;
Le casque des marquis est en or de ducat ;
On a sculpté deux rois persans, Narse et Tigrane,
Dans la visière aux trous grillés de filigrane,
Et sur le haut cimier, taillé d'un seul onyx,
Un brasier de rubis brûle l'oiseau Phénix ;
Et le seul diamant du sceptre pèse une once.
V
Le corbeau
Un matin, les portiers sonnent du cor. Un nonce
Se présente ; il apporte, assisté d'un coureur,
Une lettre du roi qu'on nomme l'empereur ;
Ratbert écrit qu'avant de partir pour Tarente,
Il viendra visiter Isora, sa parente,
Pour lui baiser le front et pour lui faire honneur.
Le nonce, s'inclinant, dit au marquis : -Seigneur,
Sa majesté ne fait de visites qu'aux reines.-
Au message émané de ses mains très-sereines
L'empereur joint un don splendide et triomphant ;
C'est un grand chariot plein de jouets d'enfant ;
Isora bat des mains avec des cris de joie.
Le nonce, retournant vers celui qui l'envoie,
Prend congé de l'enfant, et, comme procureur
Du très-victorieux et très-noble empereur,
Fait le salut qu'on fait aux fêtes souveraines.
-Qu'il soit le bienvenu! Bas le pont! bas les chaînes!
Dit le marquis ; sonnez, la trompe et l'olifant!-
Et, fier de voir qu'on traite en reine son enfant,
LA joie a rayonné sur sa face loyale.
Or, comme il relisait la lettre impériale,
Un corbeau qui passait fit de l'ombre dessus.
-Les oiseaux noirs guidaient Judas cherchant Jésus ;
Sire, vois ce corbeau.- dit une sentinelle.
Et, regardant l'oiseau planer sur la tournelle :
-Bah! dit l'aïeul, j'étais pas plus haut que cela,
Compagnon, que déjà ce corbeau que voilà,
Dans la plus fière tour de toute la contrée
Avait bâti son nid, dont on voyait l'entrée ;
Je le connais ; le soir, volant dans la vapeur,
Il criait ; tous tremblaient ; mais, loin d'en avoir peur,
Moi petit, je l'aimais, ce corbeau centenaire
Étant un vieux voisin de l'astre et du tonnerre.-
VI
Le père et la mère
Les marquis de Final ont leur royal tombeau
Dans une cave où luit, jour et nuit, un flambeau ;
Le soir, l'homme qui met de l'huile dans les lampes
A son heure ordinaire en descendit les rampes ;
Là, mangé par les vers dans l'ombre de la mort,
Chaque marquis auprès de sa marquise dort,
Sans voir cette clarté qu'un vieil esclave apporte.
A l'endroit même où pend la lampe, sous la porte,
Était le monument des deux derniers défunts ;
Pour raviver la lampe et brûler des parfums,
Le serf s'en approcha ; sur la funèbre table,
Sculpté très-ressemblant, le couple lamentable
Dont Isora, sa dame, était l'unique enfant,
Apparaissait ; tous deux, dans cet air étouffant,
Silencieux, couchés côte à côte, statues
Aux mains jointes, d'habits seigneuriaux vêtues,
L'homme avec son lion, la femme avec son chien.
Il vit que le flambeau nocturne brûlait bien ;
Puis, courbé, regarda, des pleurs dans la paupière,
Ce père de granit, cette mère de pierre ;
Alors il recula, pâle ; car il crut voir
Que ces deux fronts, tournés vers la voûte au fond noir,
S'étaient subitement assombris sur leur couche,
Elle, ayant l'air plus triste, et lui, l'air plus farouche.
VII
Joie au château
Une file de longs et pesants chariots
Qui précède ou qui suit les camps impériaux,
Marche là-bas avec des éclats de trompette
Et des cris que l'écho des montagnes répète ;
Un gros de lances brille à l'horizon lointain.
La cloche de Final tinte, et c'est ce matin
Que du noble empereur on attend la visite.
On arrache des tours la ronce parasite ;
On blanchit à la chaux en hâte les grands murs ;
On range dans la cour des plateaux de fruits mûrs,
Des grenades venant des vieux monts Alpujarres,
Le vin dans les barils et l'huile dans les jarres ;
L'herbe et la sauge en fleur jonchent tout escalier ;
Dans la cuisine un feu rôtit un sanglier ;
On voit fumer les peaux des bêtes qu'on écorche ;
Et tout rit ; et l'on a tendu sous le grand porche
Une tapisserie où Blanche d'Est, jadis,
A brodé trois héros, Macchabée, Amadis,
Achille, et le fanal de Rhode, et le quadrige
D'Aétius, vainqueur du peuple latobrige ;
Et, dans trois médaillons marqués d'un chiffre en or,
Trois poëtes, Platon, Plaute et Scoeva Memor.
Ce tapis autrefois ornait la grande chambre ;
Au dire des vieillards, l'effrayant roi sicambre,
Witikind, l'avait fait clouer en cet endroit
De peur que dans leur lit ses enfants n'eussent froid.
VIII
La toilette d'Isora
Cris, chansons ; et voilà ces vieilles tours vivantes.
La chambre d'Isora se remplit de servantes ;
Pour faire un digne accueil au roi d'Arle, on revêt
L'enfant de ses habits de fête ; à son chevet,
L'aïeul, dans un fauteuil d'orme incrusté d'érable,
S'assied, songeant aux jours passés, et, vénérable,
Il contemple Isora : front joyeux, cheveux d'or,
Comme les chérubins peints dans le corridor,
Regard d'enfant Jésus que porte la madone,
Joue ignorante où dort le seul baiser qui donne
Aux lèvres la fraîcheur, tous les autres étant
Des flammes, même, hélas! quand le coeur est content.
Isore est sur le lit assise, jambes nues ;
Son oeil bleu rêve avec des lueurs ingénues ;
L'aïeul rit, doux reflet de l'aube sur le soir!
Et le sein de l'enfant, demi-nu, laisse voir
Ce bouton rose, germe auguste des mamelles ;
Et ses beaux petits bras ont des mouvements d'ailes.
Le vétéran lui prend les mains, les réchauffant ;
Et, dans tout ce qu'il dit aux femmes, à l'enfant,
Sans ordre, en en laissant deviner davantage,
Espèce de murmure enfantin du grand âge,
Il semble qu'on entend parler toutes les voix
De la vie, heur, malheur, à présent, autrefois,
Deuil, espoir, souvenir, rire et pleurs, joie et peine ;
Ainsi tous les oiseaux chantent dans le grand chêne.
-Fais-toi belle ; un seigneur va venir ; il est bon ;
C'est l'empereur ; un roi ; ce n'est pas un barbon
Comme nous ; il est jeune ; il est roi d'Arle, en France ;
Vois-tu, tu lui feras ta belle révérence,
Et tu n'oublieras pas de dire : monseigneur.
Vois tous les beaux cadeaux qu'il nous fait! Quel bonheur!
Tous nos bons paysans viendront, parce qu'on t'aime ;
Et tu leur jetteras des sequins d'or, toi-même,
De façon que cela tombe dans leur bonnet.-
Et le marquis, parlant aux femmes, leur prenait
Les vêtements des mains :
-Laissez, que je l'habille!
Oh! quand sa mère était tout petite fille,
Et que j'étais déjà barbe grise, elle avait
Coutume de venir dès l'aube à mon chevet ;
Parfois, elle voulait m'attacher mon épée,
Et, de la dureté d'une boucle occupée,
Ou se piquant les doigts aux clous du ceinturon,
Elle riait. C'était le temps où mon clairon
Sonnait superbement à travers l'Italie.
Ma fille est maintenant sous terre, et nous oublie.
D'où vient qu'elle a quitté sa tâche; ô dure loi!
Et qu'elle dort déjà quand je veille encor, moi ?
La fille qui grandit sans la mère, chancelle.
Oh! c'est triste, et je hais la mort. Pourquoi prend-elle
Cette jeune épousée et non mes pas tremblants ?
Pourquoi ces cheveux noirs et non mes cheveux blancs ?-
Et, pleurant, il offrait à l'enfant des dragées.
-Les choses ne sont pas ainsi bien arrangées ;
Celui qui fait le choix se trompe ; il serait mieux
Que l'enfant eût la mère et la tombe le vieux.
Mais de la mère au moins il sied qu'on se souvienne ;
Et, puisqu'elle a ma place, hélas! je prends la sienne.
Vois donc le beau soleil et les fleurs dans les prés!
C'est par u, jour pareil, les Grecs étant rentrés
Dans Smyrne, le plus grand de leurs ports maritimes,
Que, la bailli de Rhode et moi, nous les battîmes.
Mais regarde-moi donc tous ces beaux jouets-là!
Vois ce reître, on dirait un archer d'Attila.
Mais c'est qu'il est vêtu de soie et non de serge!
Et le chapeau d'argent de cette sainte Vierge!
Et ce bonhomme en or! Ce n'est pas très-hideux.
Mais comme nous allons jouer demain tous les deux!
Si ta mère était là, qu'elle serait contente!
Ah! quand on est enfant, ce qui plaît, ce qui tente,
C'est un hochet qui sonne un moment dans la main,
Peu de chose le soir et rien le lendemain ;
Plus tard, on a le goût des soldats véritables,
Des palefrois battant du pied dans les étables,
Des drapeaux, des buccins jetant de longs éclats,
Des camps, et c'est toujours la même chose, hélas!
Sinon qu'alors on a du sang à ses chimères.
Tout est vain. C'est égal, je plains les pauvres mères
Qui laissent leurs enfants derrière elles ainsi.-
Ainsi parlait l'aïeul, l'oeil de pleurs obscurci,
Souriant cependant, car telle est l'ombre humaine.
Tout à l'ajustement de son ange de reine,
Il habillait l'enfant, et, tandis qu'à genoux
Les servantes chaussaient ces pieds charmants et doux,
Et, les parfumants d'ambre, en lavaient la poussière,
Il nouait gauchement la petite brassière,
Ayant plus d'habitude aux chemises d'acier.
IX
Joie hors du château
Le soir vient, le soleil descend dans son brasier ;
Et voilà qu'au penchant des mers, sur les collines,
Partout, les milans roux, les chouettes félines,
L'autour glouton, l'orfraie horrible dont l'oeil luit
Avec du sang, le jour, qui devient feu, la nuit,
Tous les tristes oiseaux mangeurs de chair humaine,
Fils de ces vieux vautours, nés de l'aigle romaine,
Que la louve d'airain aux cirques appela,
Qui suivaient Marius et connaissaient Sylla,
S'assemblent ; et les uns, laissant un crâne chauve,
Les autres, aux gibets essuyant leur bec fauve,
D'autres, d'un mât rompu quittant les noirs agrès,
D'autres, prenant leur vol du mur des lazarets,
Tous, joyeux et criant, en tumulte et sans nombre,
Ils se montrent Final, la grande cime sombre
Qu'Othon, fils d'Aleram le Saxon, crénela,
Et se disent entre eux : Un empereur est là!
X
Suite de la joie
Cloche ; acclamations ; gémissements ; fanfares ;
Feux de joie ; et les tours semblent toutes des phares,
Tant on a, pour fêter ce jour grand à jamais,
De brasiers frissonnants encombré leurs sommets !
La table colossale en plein air est dressée ;
Ce qu'on a sous les yeux répugne à la pensée
Et fait peur ; c'est la joie effrayante du mal ;
C'est plus que le démon, c'est moins que l'animal ;
C'est la cour du donjon tout entière rougie
D'une prodigieuse et ténébreuse orgie ;
C'est Final, mais Final vaincu, tombé, flétri ;
C'est un chant dans lequel semble se tordre un cri ;
Un gouffre où les lueurs de l'enfer sont voisines
Du rayonnement calme et joyeux des cuisines ;
Le triomphe de l'ombre, obscène, effronté, cru ;
Le souper de Satan dans un rêve apparu.
A l'angle de la cour, ainsi qu'un témoin sombre,
Un squelette de tour, formidable décombre,
Sur son faîte vermeil d'où s'enfuit le corbeau,
Dresse et secoue aux vents, brûlant comme un flambeau,
Tout le branchage et tout le feuillage d'un orme ;
Valet géant portant un chandelier énorme.
Le drapeau de l'empire, arboré sur ce bruit,
Gonfle son aigle immense au souffle de la nuit.
Tout un cortége étrange est là ; femmes et prêtres ;
Prélats parmi les ducs, moines parmi les reîtres ;
Les crosses et les croix d'évêques, au milieu
Des piques et des dards, mêlent aux meurtres Dieu,
Les mitres figurant de plus gros fers de lance.
Un tourbillon d'horreur, de nuit, de violence,
Semble emplir tous ces coeurs ; que disent-ils entre eux,
Ces hommes ? En voyant ces convives affreux,
On doute si l'aspect humain est véritable ;
Un sein charmant se dresse au-dessus de la table,
On redoute au-dessous quelque corps tortueux ;
C'est un de ces banquets du monde monstrueux
Qui règne et vit depuis les Héliogabales ;
Le luth lascif s'accouple aux féroces cymbales ;
Le cynique baiser cherche à se prodiguer ;
Il semble qu'on pourrait à peine distinguer
De ces hommes les loups, les chiennes de ces femmes ;
A travers l'ombre, on voit toutes les soifs infâmes,
Le désir, l'instinct vil, l'ivresse aux cris hagards,
Flamboyer dans l'étoile horrible des regards.
Quelque chose de rouge entre les dalles fume ;
Mais, si tiède que soit cette douteuse écume,
Assez de barils sont éventrés et crevés
Pour que ce soit du vin qui court sur les pavés.
Est-ce une vaste noce ? est-ce un deuil morne et triste ?
On ne sait pas à quel dénoûment on assiste,
Si c'est quelque affreux monde à la terre étranger ;
Si l'on voit des vivants ou des larves manger ;
Et si ce qui dans l'ombre indistincte surnage
Est la fin d'un festin ou la fin d'un carnage.
Par moment le tambour, le cistre, le clairon,
font ces rages de bruit qui rendaient fou Néron.
Ce tumulte rugit, chante, boit, mange, râle.
Sur un trône est assis Ratbert, content et pâle.
C'est, parmi le butin, les chants, les arcs de fleurs,
Dans un antre de rois un Louvre de voleurs.
Presque nue au milieu des montagnes de roses,
Comme les déités dans les apothéoses,
Altière, recevant vaguement les saluts,
Marquant avec ses doigts la mesure des luths,
Ayant dans le gala les langueurs de l'alcôve,
Près du maître sourit Matha, la blonde fauve ;
Et sous la table, heureux, du genou la pressant,
Le roi cherche son pied dans les mares de sang.
Les grands brasiers, ouvrant leurs gouffres d'étincelles,
font resplendir les ors d'un chaos de vaisselles ;
On ébrèche aux moutons, aux lièvres montagnards,
Aux faisans, les couteaux tout à l'heure poignards ;
Sixte Malaspina, derrière le roi, songe ;
Toute lèvre se rue à l'ivresse et s'y plonge ;
On achève un mourant en perçant un tonneau ;
L'oeil croit, parmi les os de chevreuil et d'agneau,
Aux tremblantes clartés que les flambeaux prolongent,
Voir des profils humains dans ce que les chiens rongent ;
Des chanteurs grecs, portant des images d'étain
Sur leurs chapes, selon l'usage byzantin,
Chantent Ratbert, césar, roi, vainqueur, dieu, génie ;
On entend sous les bancs des soupirs d'agonie ;
Une odeur de tuerie et de cadavres frais
Se mêle au vague encens brûlant dans les coffrets
Et les boîtes d'argent sur des trépieds de nacre ;
Les pages, les valets, encor chauds du massacre,
Servent dans le banquet leur empereur, ravi
Et sombre, après l'avoir dans le meurtre servi ;
Sur le bord des plats d'or on voit des mains sanglantes ;
Ratbert s'accoude avec des poses indolentes ;
Au-dessus du festin, dans le ciel blanc du soir,
De partout, des hanaps, du buffet, du dressoir,
Des plateaux où les paons ouvrent leurs larges queues,
Des écuelles où brûle un philtre aux lueurs bleues,
Des verres, d'hypocras et de vin écumants,
Des bouches des buveurs, des bouches des amants,
S'élève une vapeur, gaie, ardente, enflammée,
Et les âmes des morts sont dans cette fumée.
XI
Toutes les faims sont satisfaites
C'est que les noirs oiseaux de l'ombre ont eu raison,
C'est que l'orfraie a bien flairé la trahison,
C'est qu'un fourbe a surpris le vaillant sans défense,
C'est qu'on vient d'écraser la vieillesse et l'enfance.
En vain quelques soldats fidèles ont voulu
Résister à l'abri d'un créneau vermoulu ;
Tous sont morts ; et de sang les dalles sont trempées ;
Et la hache, l'estoc, les masses, les épées,
N'ont fait grâce à pas un, sur l'ordre que donna
Le roi d'Arle au prévôt Sixte Malaspina.
Et, quant aux plus mutins, c'est ainsi que les nomme
L'aventurier royal fait empereur par Rome,
Trente sur les crochets et douze sur le pal
Expirent au-dessus du porche principal.
Tandis qu'en joyeux chants les vainqueurs se répandent,
Auprès de ces poteaux et de ces croix où pendent
Ceux que Malaspina vient de supplicier,
Corbeaux, hiboux, milans, tout l'essaim carnassier,
Venus des monts, des bois, des cavernes, des havres,
S'abattent par volée et font sur les cadavres
Un banquet, moins hideux que celui d'à côté.
Ah! Le vautour est triste à voir, en vérité,
Déchiquetant sa proie et planant ; on s'effraie
Du cri de la fauvette aux griffes de l'orfraie,
L'épervier est affreux rongeant des os brisés ;
Pourtant, par l'ombre immense on les sent excusés,
L'impénétrable faim est la loi de la terre,
Et le ciel, qui connaît la grande énigme austère,
La nuit, qui sert de fond au guet mystérieux
Du hibou promenant la rondeur de ses yeux
Ainsi qu'à l'araignée ouvrant ses pâles toiles,
Met à ce festin sombre une nappe d'étoiles ;
Mais l'être intelligent, le fils d'Adam, l'élu
Qui doit trouver le bien après l'avoir voulu,
L'homme, exterminant l'homme et riant, épouvante
Même au fond de la nuit, l'immensité vivante,
Et, que le ciel soit noir ou que le ciel soit bleu,
Caïn tuant Abel est la stupeur de Dieu.
XII
Que c'est Fabrice qui est un traître
Un homme qu'un piquet de lansquenets escorte,
Qui tient une bannière inclinée, et qui porte
Une jacque de vair taillée en éventail,
Un héraut, fait ce cri devant le grand portail :
-Au nom de l'empereur clément et plein de gloire,
-- Dieu le protége! -- peuple! il est pour tous notoire
Que le traître marquis Fabrice d'Albenga
Jadis avec les gens des villes se ligua,
Et qu'il a maintes fois guerroyé le saint-siége ;
C'est pourquoi l'empereur très-clément -- Dieu protége
L'empereur! -- le citant à son haut tribunal,
A pris possession de l'état de Final.-
L'homme ajoute, dressant sa bannière penchée :
-Qui me contredira soit sa tête tranchée,
Et ses biens confisqués à l'empereur. J'ai dit.-
XIII
Silence
Tout à coup on se tait ; ce silence grandit,
Et l'on dirait qu'au choc brusque d'un vent qui tombe,
Cet enfer a repris sa figure de tombe ;
Ce pandémonium, ivre d'ombre et d'orgueil,
S'éteint ; c'est qu'un vieillard a paru sur le seuil ;
Un prisonnier, un juge, un fantôme ; l'ancêtre.
C'est Fabrice.
On l'amène à la merci du maître.
Ses blêmes cheveux blancs couronnent sa pâleur ;
Il a les bras liés au dos comme un voleur ;
Et, pareil au milan qui suit des yeux sa proie,
Derrière le captif, marche, sans qu'il le voie,
Un homme qui tient haute une épée à deux mains.
Matha, fixant sur lui ses beaux yeux inhumains,
Rit sans savoir pourquoi, rire étant son caprice.
Dix valets de la lance environnent Fabrice.
Le roi dit : -Le trésor est caché dans un lieu
Qu'ici tu connais seul, et je jure par Dieu
Que, si tu dis l'endroit, marquis, ta vie est sauve.-
Fabrice lentement lève sa tête chauve
Et se tait.
Le roi dit : -Es-tu sourd, compagnon ?-
Un reître avec le doigt fait signe au roi que non.
- -- Marquis, parle! ou sinon, vrai comme je me nomme
Empereur des Romains, roi d'Arle et gentilhomme,
Lion, tu vas japper ainsi qu'un épagneul.
Ici, bourreaux! -- Réponds, le trésor ?-
Et l'aïeul
Semble, droit et glacé parmi les fers de lance,
Avoir déjà pris place en l'éternel silence.
Le roi dit : -Préparez les coins et les crampons.
Pour la troisième fois, parleras-tu ? Réponds.-
Fabrice, sans qu'un mot d'entre ses lèvres sorte,
Regarde le roi d'Arle et d'une telle sorte,
Avec un si superbe éclair, qu'il l'interdit ;
Et Ratbert, furieux sous ce regard, bondit
Et crie, en s'arrachant le poil de la moustache :
-Je te trouve idiot et mal en point, et sache
Que les jouets d'enfant étaient pour toi, vieillard!
Çà, rends-moi ce trésor, fruit de tes vols, pillard!
Et ne m'irrite pas, ou ce sera ta faute,
Et je vais envoyer sur ta tour la plus haute
Ta tête au bout d'un pieu se taire dans la nuit!-
Mais l'aïeul semble d'ombre et de pierre construit ;
On dirait qu'il ne sait pas même qu'on lui parle.
-Le brodequin! à toi, bourreau!- dit le roi d'Arle.
Le bourreau vient, la foule effarée écoutait.
On entend l'os crier, mais la bouche se tait.
Toujours prêt à frapper le prisonnier en traître,
Le coupe-tête jette un coup d'oeil à son maître.
-Attends que je te fasse un signe,- dit Ratbert.
Et reprenant :
-Voyons, toi chevalier haubert,
Mais cadet, toi marquis, mais bâtard, si tu donnes
Ces quelques diamants de plus à mes couronnes,
Si tu veux me livrer ce trésor, je te fais
Prince, et j'ai dans mes ports dix galères de Fez
Dont je te fais présent avec cinq cents esclaves.-
Le vieillard semble sourd et muet.
-Tu me braves!
Eh bien, tu vas pleurer,- dit le fauve empereur.
XIV
Ratbert rend l'enfant à l'aïeul
Et voici qu'on entend comme un souffle d'horreur
Frémir, même en cette ombre et même en cette horde.
Une civière passe, il y pend une corde ;
Un linceul la recouvre ; on la pose à l'écart ;
On voit deux pieds d'enfant qui sortent du brancard.
Fabrice, comme au vent se renverse un grand arbre,
Tremble, et l'homme de chair sous cet homme de marbre
Reparaît ; et Ratbert fait lever le drap noir.
C'est elle! Isora! pâle, inexprimable à voir,
Étranglée, et sa main crispée, et cela navre,
Tient encore un hochet ; pauvre petit cadavre!
L'aïeul tressaille avec la force d'un géant ;
Formidable, il arrache au brodequin béant
Son pied dont le bourreau vient de briser le pouce ;
Les bras toujours liés, de l'épaule il repousse
Tout ce tas de démons, et va jusqu'à l'enfant,
Et sur ses deux genoux tombe, et son coeur se fend.
Il crie en se roulant sur la petite morte :
-Tuée! ils l'ont tuée! et la place était forte,
Le pont avait sa chaîne et la herse ses poids,
On avait des fourneaux pour le soufre et la poix,
On pouvait mordre avec ses dents le roc farouche,
Se défendre, hurler, lutter, s'emplir la bouche
De feu, de plomb fondu, d'huile, et les leur cracher
A la figure avec les éclats du rocher!
Non! on a dit : -Entrez!- et, par la porte ouverte,
Ils sont entrés! la vie à la mort s'est offerte!
On a livré la place, on n'a point combattu!
Voilà la chose ; elle est toute simple ; ils n'ont eu
Affaire qu'à ce vieux misérable imbécile!
Égorger un enfant, ce n'est pas difficile.
Tout à l'heure, j'étais tranquille, ayant peu vu
Qu'on tuât des enfants, et je disais : -Pourvu
-Qu'Isora vive, eh bien, après cela, qu'importe!-
Mais l'enfant! O mon Dieu! c'est donc vrai qu'elle est morte!
Penser que nous étions là tous deux hier encor!
Elle allait et venait dans un gai rayon d'or ;
Cela jouait toujours, pauvre mouche éphémère!
C'était la petite âme errante de sa mère!
Le soir, elle posait son doux front sur mon sein,
Et dormait... -- Ah! Brigand! assassin! assassin!-
Il se dressait, et tout tremblait dans le repaire,
Tant c'était la douleur d'un lion et d'un père,
Le deuil, l'horreur, et tant ce sanglot rugissait!
-Et moi qui, ce matin, lui nouais son corset!
Je disais : -Fais-toi belle, enfant!- Je parais l'ange
Pour le spectre! -- Oh! Ris donc là-bas, femme de fange!
Riez tous! Idiot, en effet, moi qui crois
Qu'on peut se confier aux paroles des rois
Et qu'un hôte n'est pas une bête féroce!
Le roi, les chevaliers, l'évêque avec sa crosse,
Ils sont venus, j'ai dit : -Entrez ;- c'étaient des loups!
Est-ce qu'ils ont marché sur elle avec des clous
Qu'elle est toute meurtrie ? Est-ce qu'ils l'ont battue ?
Et voilà maintenant nos filles qu'on nous tue
Pour voler un vieux casque en vieil or de ducat!
Je voudrais que quelqu'un d'honnête m'expliquât
Cet événement-ci, voilà ma fille morte!
Dire qu'un empereur vient avec une escorte,
Et que des gens nommés Farnèse, Spinola,
Malaspina, Cibo, font de ces choses-là,
Et qu'on se met à cent, à mille, avec ce prêtre,
Ces femmes, pour venir prendre un enfant en traître,
Et que l'enfant est là, mort, et que c'est un jeu ;
C'est à se demander s'il est encore un Dieu,
Et si, demain, après de si lâches désastres,
Quelqu'un osera faire encor lever les astres!
M'avoir assassiné ce petit être-là!
Mais c'est affreux d'avoir à se mettre cela
Dans la tête, que c'est fini, qu'ils l'ont tuée,
Qu'elle est morte! -- Oh! ce fils de la prostituée,
Ce Ratbert, comme il m'a hideusement trompé!
O Dieu! de quel démon est cet homme échappé ?
Vraiment ! est-ce donc trop espérer que de croire
Qu'on ne va point, par ruse et par trahison noire,
Massacrer des enfants, broyer des orphelins,
Des anges, de clarté céleste encor tout pleins!
Mais c'est qu'elle est là morte, immobile, insensible!
Je n'aurais jamais cru que cela fût possible.
Il faut être le fils de cette infâme Agnès!
Rois! j'avais tort jadis quand je vous épargnais,
Quand, pouvant vous briser au front le diadème,
Je vous lâchais, j'étais un scélérat moi-même,
J'étais un meurtrier d'avoir pitié de vous!
Oui, j'aurais dû vous tordre entre mes serres, tous!
Est-ce qu'il est permis d'aller dans les abîmes
Reculer la limite effroyable des crimes,
De voler, oui, ce sont des vols, de faire un tas
D'abominations, de maux et d'attentats,
De tuer des enfants et de tuer des femmes,
Sous prétexte qu'on fut, parmi les oriflammes
Et les clairons, sacré devant le monde entier
Par Urbain Quatre, pape et fils d'un savetier!
Que voulez-vous qu'on fasse à de tels misérables!
Avoir mis son doigt noir sur ces yeux adorables!
Ce chef-d'oeuvre du Dieu vivant, l'avoir détruit!
Quelle mamelle d'ombre et d'horreur et de nuit,
Dieu juste, a donc été de ce monstre nourrice ?
Un tel homme suffit pour qu'un siècle pourrisse.
Plus de bien ni de mal, plus de droit, plus de lois.
Est-ce que le tonnerre est absent quelquefois ?
Est-ce qu'il n'est pas temps que la foudre se prouve,
Cieux profonds, en broyant ce chien, fils de la louve ?
Oh! sois maudit, maudit, maudit, et sois maudit,
Ratbert, empereur, roi, césar, escroc, bandit!
O grand vainqueur d'enfants de cinq ans! maudits soient
Les pas que font tes pieds, les jours que tes yeux voient,
Et la gueuse qui t'offre en riant son sein nu,
Et ta mère publique, et ton père inconnu!
Terre et cieux! c'est pourtant bien le moins qu'un doux être
Qui joue à notre porte et sous notre fenêtre,
Qui ne fait rien que rire et courir dans les fleurs,
Et qu'emplir de soleil nos pauvres yeux en pleurs,
Ait le droit de jouir de l'aube qui l'enivre,
Puisque les empereurs laissent les forçats vivre,
Et puisque Dieu, témoin des deuils et des horreurs,
Laisse sous le ciel noir vivre les empereurs!-
XV
Les deux têtes
Ratbert, en ce moment, distrait jusqu'à sourire,
Écoutait Afranus à voix basse lui dire :
-Majesté, le caveau du trésor est trouvé.-
L'aïeul pleurait.
-Un chien, au coin des murs crevé,
Est un être enviable auprès de moi. Va, pille,
Vole, égorge, empereur! O ma petite fille,
Parle-moi! Rendez-moi mon doux ange, ô mon Dieu!
Elle ne va donc pas me regarder un peu ?
Mon enfant! tous les jours nous allions dans les lierres.
Tu disais : -Vois les fleurs,- et moi : -Prends garde aux pierres.-
Et je la regardais, et je crois qu'un rocher
Se fût attendri rien qu'en la voyant marcher.
Hélas! Avoir eu foi dans ce monstrueux drôle!
Mets ta tête adorée auprès de mon épaule.
Est-ce que tu m'en veux ? C'est moi qui suis là! Dis,
Tu n'ouvriras donc plus tes yeux du paradis!
Je n'entendrai donc plus ta voix, pauvre petite!
Tout ce qui me tenait aux entrailles me quitte ;
Et ce sera mon sort, à moi, le vieux vainqueur,
Qu'à deux reprises Dieu m'ait arraché le coeur,
Et qu'il ait retiré de ma poitrine amère
L'enfant, après m'avoir ôté du flanc de la mère!
Mon Dieu, pourquoi m'avoir pris cet être si doux ?
Je n'étais pourtant pas révolté contre vous.
Et je consentais presque à ne plus avoir qu'elle.
Morte! et moi, je suis là, stupide, qui l'appelle!
Oh! si je n'avais pas les bras liés, je crois
Que je réchaufferais ses pauvres membres froids ;
Comme ils l'ont fait souffrir! La corde l'a coupée.
Elle saigne.-
Ratbert, blême et la main crispée,
Le voyant à genoux sur son ange dormant,
Dit : -Porte-glaive, il est ainsi commodément.-
Le porte-glaive fit, n'étant qu'un misérable,
Tomber sur l'enfant mort la tête vénérable.
Et voici qu'on vit dans ce même instant-là :
La tête de Ratbert sur le pavé roula,
Hideuse, comme si le même coup d'épée,
Frappant deux fois, l'avait avec l'autre coupée.
L'horreur fut inouïe ; et, tous se retournant,
Sur le grand fauteuil d'or du trône rayonnant
Aperçurent le corps de l'empereur sans tête,
Et son cou d'où sortait, dans un bruit de tempête,
Un flot rouge, un sanglot de pourpre, éclaboussant
Les convives, le trône et la table, de sang.
Alors, dans la clarté d'abîme et de vertige
Qui marque le passage énorme d'un prodige,
Des deux têtes on vit l'une, celle du roi,
Entrer sous terre et fuir dans le gouffre d'effroi
Dont l'expiation formidable est la règle,
Et l'autre s'envoler avec des ailes d'aigle.
XVI
Après justice faite
L'ombre couvre à présent Ratbert, l'homme de nuit.
Nos pères -- c'est ainsi qu'un nom s'évanouit --
Défendaient d'en parler, et du mur de l'histoire
Les ans ont effacé cette vision noire.
Le glaive qui frappa ne fut point aperçu ;
D'où vint ce sombre coup, personne ne l'a su ;
Seulement, ce soir-là, bêchant pour se distraire,
Héraclius le Chauve, abbé de Joug-Dieu, frère
D'Acceptus, archevêque et primat de Lyon,
Étant aux champs avec le diacre Pollion,
Vit, dans les profondeurs par les vents remuées,
Un archange essuyer son épée aux nuées.
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VIII
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SEIZIÈME SIÈCLE -- RENAISSANCE
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PAGANISME
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LE SATYRE
Prologue
Un satyre habitait l'Olympe, retiré
Dans le grand bois sauvage au pied du mont sacré ;
Il vivait là, chassant, rêvant, parmi les branches ;
Nuit et jour, poursuivant les vagues formes blanches,
Il tenait à l'affût les douze ou quinze sens
Qu'un faune peut braquer sur les plaisirs passants.
Qu'était-ce que ce faune ? On l'ignorait ; et Flore
Ne le connaissait point, ni Vesper, ni l'Aurore
Qui sais tout, surprenant le regard du réveil ;
On avait beau parler à l'églantier vermeil,
Interroger le nid, questionner le souffle,
Personne ne savait le nom de ce maroufle.
Les sorciers dénombraient presque tous les sylvains ;
Les aegipans étant fameux comme les vins,
En voyant la colline on nommait le satyre ;
On connaissait Stulcas, faune de Pallantyre,
Gès, qui, le soir, riait sur Ménale assis,
Bos, l'aegipan de Crète ; on entendait Chrysis,
Sylvain du Ptyx que l'homme appelle Janicule,
Qui jouait de la flûte au fond du crépuscule ;
Anthrops, faune du Pinde, était cité partout ;
Celui-ci, nulle part ; les uns le disaient loup ;
D'autres le disaient dieu, prétendant s'y connaître ;
Mais, en tout cas, qu'il fût tout ce qu'il pouvait être,
C'était un garnement de dieu fort mal famé.
Tout craignait ce sylvain à toute heure allumé ;
La bacchante elle-même en tremblait ; les napées
S'allaient blottir aux trous des roches escarpées ;
Écho barricadait son antre trop peu sûr ;
Pour ce songeur velu, fait de fange et d'azur,
L'andryade en sa grotte était dans une alcôve ;
De la forêt profonde il était l'amant fauve ;
Sournois, pour se jeter sur elle, il profitait
Du moment où la nymphe, à l'heure où tout se tait,
Éclatante, apparaît dans le miroir des sources ;
Il arrêtait Lycère et Chloé dans leurs courses :
Il guettait, dans les lacs qu'ombrage le bouleau,
La naïade qu'on voit radieuse sous l'eau
Comme une étoile ayant la forme d'une femme ;
Son oeil lascif errait la nuit comme une flamme ;
Il pillait les appas splendides de l'été ;
Il adorait la fleur, cette naïveté ;
Il couvait d'une tendre et vaste convoitise
Le muguet, le troëne embaumé, le cytise,
Et ne s'endormait pas même avec le pavot ;
Ce libertin était à la rose dévot ;
Il était fort infâme au mois de mai ; cet être
Traitait, regardant tout comme par la fenêtre,
Flore de mijaurée et Zéphir de marmot ;
Si l'eau murmurait : -J'aime!- il la prenait au mot,
Et saisissait l'Ondée en fuite sous les herbes ;
Ivre de leurs parfums, vautré parmi leurs gerbes,
Il faisait une telle orgie avec les lys,
Les myrtes, les sorbiers de ses baisers pâlis,
Et de telles amours, que, témoin du désordre,
Le chardon, ce jaloux, s'efforçait de le mordre ;
Il s'était si crûment dans les excès plongé
Qu'il était dénoncé par la caille et le geai ;
Son bras, toujours tendu vers quelque blonde tresse,
Traversait l'ombre ; après les mois de sécheresse,
Les rivières, qui n'ont qu'un voile de vapeur,
Allant remplir leur urne à la pluie, avaient peur
De rencontrer sa face effrontée et cornue ;
Un jour, se croyant seule et s'étant mise nue
Pour se baigner au flot d'un ruisseau clair, Psyché
L'aperçut tout à coup dans les feuilles caché,
Et s'enfuit, et s'alla plaindre dans l'empyrée ;
Il avait l'innocence impudique de Rhée ;
Son caprice, à la fois divin et bestial,
Montait jusqu'au rocher sacré de l'idéal,
Car partout où l'oiseau vole, la chèvre y grimpe ;
Ce faune débraillait la forêt de l'Olympe ;
Et, de plus, il était voleur, l'aventurier.
Hercule l'alla prendre au fond de son terrier,
Et l'amena devant Jupiter par l'oreille.
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I
LE BLEU
Quand le satyre fut sur la cime vermeille,
Quand il vit l'escalier céleste commençant,
On eût dit qu'il tremblait, tant c'était ravissant!
Et que, rictus ouvert au vent, tête éblouie
A la fois par les yeux, l'odorat et l'ouïe,
Faune ayant de la terre encore à ses sabots,
Il frissonnait devant les cieux sereins et beaux ;
Quoique à peine fût-il au seuil de la caverne
De rayons et d'éclairs que Jupiter gouverne,
Il contemplait l'azur, des pléiades voisin ;
Béant, il regardait passer, comme un essaim
De molles nudités sans fin continuées,
Toutes ces déités que nous nommons nuées.
C'était l'heure où sortaient les chevaux du soleil.
Le ciel, tout frémissant du glorieux réveil,
Ouvrait les deux battants de sa porte sonore ;
Blancs, ils apparaissaient formidables d'aurore ;
Derrière eux, comme un orbe effrayant, couvert d'yeux,
Éclatait la rondeur du grand char radieux ;
On distinguait le bras du dieu qui les dirige ;
Aquilon achevait d'atteler le quadrige ;
Les quatre ardents chevaux dressaient leur poitrail d'or ;
Faisant leurs premiers pas, ils se cabraient encor
Entre la zone obscure et la zone enflammée ;
De leurs crins, d'où semblait sortir une fumée
De perles, de saphyrs, d'onyx, de diamants,
Dispersée et fuyante au fond des éléments,
Les trois premiers, l'oeil fier, la narine embrasée,
Secouaient dans le jour des gouttes de rosée ;
Le dernier secouait des astres dans la nuit.
Le ciel, le jour qui monte et qui s'épanouit,
La terre qui s'efface et l'ombre qui se dore,
Ces hauteurs, ces splendeurs, ces chevaux de l'aurore
Dont le hennissement provoque l'infini,
Tout cet ensemble auguste, heureux, calme, béni,
Puissant, pur, rayonnait ; un coin était farouche ;
Là brillaient, près de l'antre où Gorgone se couche,
Les armes de chacun des grands dieux que l'autan
Gardait sévère, assis sur des os de titan ;
Là reposait la Force avec la Violence ;
On voyait, chauds encor, fumer les fers de lance ;
On voyait des lambeaux de chair aux coutelas
De Bellone, de Mars, d'Hécate et de Pallas,
Des cheveux au trident et du sang à la foudre.
Si le grain pouvait voir la meule prête à mordre,
Si la ronce du bouc apercevait la dent,
Ils auraient l'air pensif du sylvain, regardant
Les armures des dieux dans le bleu vestiaire ;
Il entra dans le ciel ; car le grand bestiaire
Tenait sa large oreille et ne le lâchait pas ;
Le bon faune crevait l'azur à chaque pas ;
Il boitait, tout gêné de sa fange première ;
Son pied fourchu faisait des trous dans la lumière,
La monstruosité brutale du sylvain
Étant lourde et hideuse au nuage divin.
Il avançait, ayant devant lui le grand voile
Sous lequel le matin glisse sa fraîche étoile ;
Soudain il se courba sous un flot de clarté,
Et, le rideau s'étant tout à coup écarté,
Dans leur immense joie il vit les dieux terribles.
Ces êtres surprenants et forts, ces invisibles,
Ces inconnus profonds de l'abîme, étaient là.
Sur douze trônes d'or que Vulcain cisela,
A la table où jamais on ne se rassasie,
Ils buvaient le nectar et mangeaient l'ambroisie.
Vénus était devant et Jupiter au fond.
Cypris, sur la blancheur d'une écume qui fond,
Reposait mollement, nue et surnaturelle,
Ceinte du flamboiement des yeux fixés sur elle,
Et, pas moments, avec l'encens, les coeurs, les voeux,
Toute la mer semblait flotter dans ses cheveux.
Jupiter aux trois yeux songeait, un pied sur l'aigle ;
Son sceptre était un arbre ayant pour fleur la règle ;
On voyait dans ses yeux le monde commencé ;
Et dans l'un le présent, dans l'autre le passé ;
Dans le troisième errait l'avenir comme un songe ;
Il ressemblait au gouffre où le soleil se plonge ;
Des femmes, Danaë, Latone, Sémélé,
Flottaient dans son regard ; sous son sourcil voilé,
Sa volonté parlait à sa toute-puissance ;
La nécessité morne était sa réticence ;
Il assignait les sorts ; et ses réflexions
Étaient gloire aux Cadmus et roue aux Ixions ;
Sa rêverie, où l'ombre affreuse venait faire
Des taches de noirceur sur un fond de lumière,
Était comme la peau du léopard tigré ;
Selon qu'ils s'écartaient ou s'approchaient, au gré
De ses décisions clémentes ou funèbres,
Son pouce et son index faisaient dans les ténèbres
S'ouvrir ou se fermer les ciseaux d'Atropos ;
La radieuse paix naissait de son repos,
Et la guerre sortait du pli de sa narine ;
Il méditait, avec Thémis dans sa poitrine,
Calme, et si patient que les soeurs d'Arachné,
Entre le froid conseil de Minerve émané,
Et l'ordre redoutable attendu par Mercure,
Filaient leur toile au fond de sa pensée obscure.
Derrière Jupiter rayonnait Cupidon,
L'enfant cruel, sans pleurs, sans remords, sans pardon,
Qui, le jour qu'il naquit, riait, se sentant d'âge
A commencer, du haut des cieux, son brigandage.
L'univers apaisé, content, mélodieux,
Faisait une musique autour des vastes dieux ;
Partout où le regard tombait, c'était splendide ;
Toute l'immensité n'avait pas une ride ;
Le ciel réverbérait autour d'eux leur beauté ;
Le monde les louait pour l'avoir bien dompté ;
La bête aimait leurs arcs, l'homme adorait leurs piques ;
Ils savouraient, ainsi que des fruits magnifiques,
Leurs attentats bénis, heureux, inexpiés ;
Les haines devenaient des lyres sous leurs pieds,
Et même la clameur du triste lac Stymphale,
Partie horrible et rauque, arrivait triomphale.
Au-dessus de l'Olympe éclatant, au delà
Du nouveau ciel qui naît et du vieux qui croula,
Plus loin que les chaos, prodigieux décombres,
Tournait la roue énormes aux douze cages sombres,
Le Zodiaque, ayant autour de ses essieux
Douze spectres tordant leurs chaînes dans les cieux ;
Ouverture du puits de l'infini sans borne ;
Cercle horrible où le chien fuit près du capricorne ;
Orbe inouï, mêlant dans l'azur nébuleux
Aux lions constellés les sagittaires bleus.
Jadis, longtemps avant que la lyre thébaine
Ajoutât des clous d'or à sa conque d'ébène,
Ces êtres merveilleux que le Destin conduit,
Étaient tout noirs, ayant pour mère l'âpre Nuit ;
Lorsque le jour parut, il leur livra bataille ;
Lutte affreuse! Il vainquit ; l'Ombre encore en tressaille ;
De sorte que, percés de flèches d'Apollon,
Tous ces monstres, partout, de la tête au talon,
En souvenir du sombre et lumineux désastre,
Ont maintenant la plaie incurable d'un astre.
Hercule, de ce poing qui peut fendre l'Ossa,
Lâchant subitement le captif, le poussa
Sur le grand pavé bleu de la céleste zone.
-Va,- dit-il. Et l'on vit apparaître le faune,
Hérissé, noir, hideux, et cependant serein,
Pareil au bouc velu qu'à Smyrne le marin,
En souvenir des prés, peint sur les blanches voiles ;
L'éclat de rire fou monta jusqu'aux étoiles ;
Si joyeux qu'un géant enchaîné sous le mont
Leva la tête et dit : -Quel crime font-ils donc ?-
Jupiter, le premier, rit ; l'orageux Neptune
Se dérida, changeant la mer et la fortune ;
Une Heure qui passait avec son sablier
S'arrêta, laissant l'homme et la terre oublier ;
La gaîté fut, devant ses narines camuses,
Si forte, qu'elle osa même aller jusqu'aux Muses ;
Vénus tourna son front, dont l'aube se voila,
Et dit : -Qu'est-ce que c'est que cette bête-là ?-
Et Diane chercha sur son dos une flèche ;
L'urne du Potamos étonné resta sèche ;
La colombe ferma ses doux yeux, et le paon
De sa roue arrogante insulta l'aegipan ;
Les déesses riaient toutes comme des femmes ;
Le faune, haletant parmi ces grandes dames,
Cornu, boiteux, difforme, alla droit à Vénus ;
L'homme-chèvre ébloui regarda ces pieds nus ;
Alors on se pâma ; Mars embrassa Minerve,
Mercure prit la taille à Bellone avec verve,
La meute de Diane aboya sur l'OEta ;
Le tonnerre n'y put tenir, il éclata ;
Les immortels penchés parlaient aux immortelles ;
Vulcain dansait ; Pluton disait des choses telles
Que Momus en était presque déconcerté ;
Pour que la reine pût se tordre en liberté,
Hébé cachait Junon derrière son épaule ;
Et l'Hiver se tenait les côtes sur le pôle.
Ainsi les dieux riaient du pauvre paysan.
Et lui, disait tout bas à Vénus : -Viens-nous-en.-
Nulle voix ne peut rendre et nulle langue écrire
Le bruit divin que fit la tempête du rire.
Hercule dit : -Voilà le drôle en question.
-- Faune, dit Jupiter, le grand amphictyon,
Tu mériterais bien qu'on te changeât en marbre,
En flot, ou qu'on te mît au cachot dans un arbre ;
Pourtant je te fais grâce, ayant ri. Je te rends
A ton antre, à ton lac, à tes bois murmurants ;
Mais, pour continuer le rire qui te sauve,
Gueux, tu vas nous chanter ton chant de bête fauve.
L'Olympe écoute. Allons, chante.-
Le chèvre-pieds
Dit : -Mes pauvres pipeaux sont tout estropiés ;
Hercule ne prend pas bien garde lorsqu'il entre ;
Il a marché dessus en traversant mon antre.
Or, chanter sans pipeaux, c'est fort contrariant.-
Mercure lui prêta sa flûte en souriant.
L'humble aegipan, figure à l'ombre habituée,
Alla s'asseoir rêveur derrière une nuée,
Comme si, moins voisin des rois, il était mieux ;
Et se mit à chanter un chant mystérieux.
L'aigle, qui, seul, n'avait pas ri, dressa la tête.
Il chanta, calme et triste.
Alors sur le Taygète,
Sur le Mysis, au pied de l'Olympe divin,
Partout, on vit, au fond du bois et du ravin,
Les bêtes qui passaient leur tête entre les branches ;
LA biche à l'oeil profond se dressa sur ses hanches,
Et les loups firent signe aux tigres d'écouter ;
On vit, selon le rhythme étrange, s'agiter
Le haut des arbres, cèdre, ormeau, pins qui murmurent,
Et les sinistres fronts des grands chênes s'émurent.
Le faune énigmatique, aux Grâces odieux,
Ne semblait plus savoir qu'il était chez les dieux.
---
II
LE NOIR
Le satyre chanta la terre monstrueuse.
L'eau perfide sur mer, dans les champs tortueuse,
Sembla dans son prélude errer comme à travers
Les sables, les graviers, l'herbe et les roseaux verts ;
Puis il dit l'Océan, typhon couvert de baves,
Puis la Terre lugubre avec toutes ses caves,
Son dessous effrayant, ses trous, ses entonnoirs,
Où l'ombre se fait onde, où vont des fleuves noirs,
Où le volcan, noyé sous d'affreux lacs, regrette
La montagne, son casque, et le feu, son aigrette,
Où l'on distingue, au fond des gouffres inouïs,
Les vieux enfers éteints des dieux évanouis.
Il dit la séve ; il dit la vaste plénitude
De la nuit, du silence et de la solitude,
Le froncement pensif du sourcil des rochers ;
Sorte de mer ayant les oiseaux pour nochers,
Pour algue le buisson, la mousse pour éponge,
La végétation au mille têtes songe ;
Les arbres pleins de vent ne sont pas oublieux ;
Dans la vallée, au bord des lacs, sur les hauts lieux,
Ils gardent la figure antique de la terre ;
Le chêne est entre tous profond, fidèle, austère ;
Il protége et défend le coin du bois ami
Où le gland l'engendra, s'entr'ouvrant à demi,
Où son ombrage attire et fait rêver le pâtre.
Pour arracher de là ce vieil opiniâtre,
Que d'efforts, que de peine au rude bûcheron!
Le sylvain raconta Dodone et Cithéron,
Et tous ceux qu'aux bas-fonds d'Hémus, sur l'Érymanthe,
Sur l'Hymète, l'autan tumultueux tourmente ;
Avril avec Tellus pris en flagrant délit,
Les fleuves recevant les sources dans leur lit,
La grenade montrant sa chair sous sa tunique,
Le rut religieux du grand cèdre cynique,
Et, dans l'âcre épaisseur des branchages flottants,
La palpitation sauvage du printemps.
-Tout l'abîme est sous l'arbre énorme comme une urne.
-La terre sous la plante ouvre son puits nocturne
-Plein de feuilles, de fleurs et de l'amas mouvant
-Des rameaux que, plus tard, soulèvera le vent,
-Et dit : -- Vivez! Prenez. C'est à vous. Prends, brin d'herbe!
-Prends, sapin! - La forêt surgit ; l'arbre superbe
-Fouille le globe avec une hydre sous ses pieds ;
-La racine effrayante aux longs cous repliés,
-Aux mille becs béants dans la profondeur noire,
-Descend, plonge, atteint l'ombre et tâche de la boire,
-Et, bue, au gré de l'air, du lieu, de la saison,
-L'offre au ciel en encens ou la crache en poison,
-Selon que la racine, embaumée ou malsaine,
-Sort, parfum, de l'amour, ou, venin, de la haine.
-De là, pour les héros, les grâces et les dieux,
-L'oeillet, le laurier-rose et le lys radieux,
-Et pour l'homme qui pense et qui voit, la ciguë.
-Mais, qu'importe à la terre! Au chaos contiguë,
Elle fait son travail d'accouchement sans fin.
-Elle a pour nourrisson l'universelle faim.
-C'est vers son sein qu'en bas les racines s'allongent.
-Les arbres sont autant de mâchoires qui rongent
-Les éléments, épars dans l'air souple et vivant ;
-Ils dévorent la pluie, ils dévorent le vent ;
-Tout leur est bon, la nuit, la mort ; la pourriture
-Voit la rose et lui va porter sa nourriture ;
-L'herbe vorace broute au fond des bois touffus ;
-A toute heure, on entend le craquement confus
-Des choses sous la dent des plantes ; on voit paître
-Au loin, de toutes parts, l'immensité champêtre ;
-L'arbre transforme tout dans son puissant progrès ;
-Il faut du sable, il faut de l'argile et du grès ;
-Il en faut au lentisque, il en faut à l'yeuse,
-Il en faut à la ronce, et la terre joyeuse
-Regarde la forêt formidable manger.-
Le satyre semblait dans l'abîme songer ;
Il peignit l'arbre vu du côté des racines,
Le combat souterrain des plantes assassines,
L'antre que le feu voit, qu'ignore le rayon,
Le revers ténébreux de la création,
Comment filtre la source et flambe le cratère ;
Il avait l'air de suivre un esprit sous la terre ;
Il semblait épeler un magique alphabet ;
On eût dit que sa chaîne invisible tombait ;
Il brillait ; on voyait s'échapper de sa bouche
Son rêve avec un bruit d'ailes vague et farouche :
-Les forêts sont le lieu lugubre ; la terreur,
-Noire, y résiste même au matin, ce doreur ;
-Les arbres tiennent l'ombre enchaînée à leurs tiges ;
-Derrière le réseau ténébreux des vertiges,
-L'aube est pâle, et l'on voit se tordre les serpents
-Des branches sur l'aurore horribles et rampants ;
-Là, tout tremble ; au-dessus de la ronce hagarde,
-Le mont, ce grand témoin, se soulève et regarde ;
-La nuit, les hauts sommets, noyés dans la vapeur,
-Les antres froids, ouvrant la bouche avec stupeur,
-Les blocs, ces durs profils, les rochers, ces visages
-Avec qui l'ombre voit dialoguer les sages,
-Guettent le grand secret, muets, le cou tendu ;
-L'oeil des montagnes s'ouvre et contemple éperdu ;
-On voit s'aventurer dans les profondeurs fauves
-La curiosité de ces noirs géants chauves ;
-Ils scrutent le vrai ciel, de l'Olympe inconnu ;
-Ils tâchent de saisir quelque chose de nu ;
-Ils sondent l'étendue auguste, chaste, austère,
-Irritée, et, parfois, surprenant le mystère,
-Aperçoivent la Cause au pur rayonnement,
-Et l'Énigme sacrée, au loin, sans vêtements,
-Montrant sa forme blanche au fond de l'insondable.
-O nature terrible! Ô lien formidable
-Du bois qui pousse avec l'idéal contemplé!
-Bain de la déité dans le gouffre étoilé!
-Farouche nudité de la Diane sombre
-Qui, de loin regardée et vue à travers l'ombre,
-Fait croître au font des rocs les arbres monstrueux!
-O forêt!-
Le sylvain avait fermé les yeux ;
La flûte que, parmi des mouvements de fièvre,
Il prenait et quittait, importunait sa lèvre ;
Le faune la jeta sur le sacré sommet ;
Sa paupière était close, on eût dit qu'il dormait,
Mais ses cils roux laissaient passer de la lumière ;
Il poursuivit :
-Salut, Chaos! gloire à la Terre!
-Le chaos est un dieu ; son geste est l'élément ;
-Et lui seul a ce nom sacré : Commencement.
-C'est lui qui, bien avant la naissance de l'heure,
-Surprit l'aube endormie au fond de sa demeure,
-Avant le premier jour et le premier moment ;
-C'est lui qui, formidable, appuya doucement
-La gueule de la nuit aux lèvres de l'aurore ;
-Et c'est de ce baiser qu'on vit l'étoile éclore.
-Le chaos est l'époux lascif de l'infini.
-Avant le Verbe, il a rugi, sifflé, henni ;
-Les animaux, aînés de tout, sont les ébauches
-De sa fécondité comme de ses débauches.
-Fussiez-vous dieux, songez en voyant l'animal!
-Car il n'est pas le jour, mais il n'est pas le mal.
-Toute la force obscure et vague de la terre
-Est dans la brute, larve auguste et solitaire ;
-La sibylle au front gris le sait, et les devins
-Le savent, ces rôdeurs des sauvages ravins ;
-Et c'est là ce qui fait que la Thessalienne
-Prend des touffes de poil aux cuisses de l'hyène,
-Et qu'Orphée écoutait, hagard, presque jaloux,
-Le chant sombre qui sort du hurlement des loups.-
- -- Marsyas!- murmura Vulcain, l'envieux louche.
Apollon attentif mit le doigt sur sa bouche.
Le faune ouvrit les yeux, et peut-être entendit ;
Calme, il prit son genou dans ses deux mains, et dit :
-Et maintenant, ô dieux! écoutez ce mot : L'âme!
-Sous l'arbre qui bruit, près du monstre qui brame,
-Quelqu'un parle. C'est l'Ame. Elle sort du chaos.
-Sans elle, pas de vents, le miasme ; pas de flots,
-L'étang ; l'âme, en sortant du chaos, le dissipe ;
-Car il n'est que l'ébauche, et l'âme est le principe.
-L'Être est d'abord moitié brute et moitié forêt ;
-Mais l'Air veut devenir l'Esprit, l'homme apparaît.
-L'homme ? qu'est-ce que c'est que ce sphinx ? Il commence
-En sagesse, ô mystère! et finit en démence.
-O ciel qu'il a quitté, rends-lui son âge d'or!-
Le faune, interrompant son orageux essor,
Ouvrit d'abord un doigt, puis deux, puis un troisième,
Comme quelqu'un qui compte en même temps qu'il sème,
Et cria, sur le haut de l'Olympe vénéré :
-O dieux, l'arbre est sacré, l'animal est sacré,
-L'homme est sacré ; respect à la terre profonde!
-La terre où l'homme crée, invente, bâtit, fonde,
-Géant possible, encor caché dans l'embryon,
-La terre où l'animal erre autour du rayon,
-La terre où l'arbre ému prononce des oracles,
-Dans l'obscur infini, tout rempli de miracles,
-Est le prodige, ô dieux, le plus proche de vous.
-C'est le globe inconnu qui vous emporte tous,
-Vous les éblouissants, la grande bande altière,
-Qui dans des coupes d'or buvez de la lumière,
-Vous qu'une aube précède et qu'une flamme suit,
-Vous les dieux, à travers la formidable nuit!-
La sueur ruisselait sur le front du satyre,
Comme l'eau du filet que des mers on retire ;
Ses cheveux s'agitaient comme au vent libyen.
Phoebus lui dit : -Veux-tu la lyre ?
-- Je veux bien,-
Dit le faune ; et, tranquille, il prit la grande lyre.
Alors il se dressa debout dans le délire
Des rêves, des frissons, des aurores, des cieux,
Avec deux profondeurs splendides dans les yeux.
-Il est beau !- murmura Vénus épouvantée.
Et Vulcain, s'approchant d'Hercule, dit : -Antée.-
Hercule repoussa du coude ce boiteux.
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III
LE SOMBRE
Il ne les voyait pas, quoiqu'il fût devant eux.
Il chanta l'Homme. Il dit cette aventure sombre ;
L'homme, le chiffre élu, tête auguste du nombre,
Effacé par sa faute, et, désastreux reflux,
Retombé dans la nuit de ce qu'on ne voit plus ;
Il dit les premiers temps, le bonheur, l'Atlantide ;
Comment le parfum pur devint miasme fétide,
Comment l'hymne expira sous le clair firmament,
Comment la liberté devint joug, et comment
Le silence se fit sur la terre domptée ;
Il ne prononça pas le nom de Prométhée,
Mais il avait dans l'oeil l'éclair du feu volé ;
Il dit l'humanité mise sous le scellé ;
Il dit tous les forfaits et toutes les misères,
Depuis les rois peu bons jusqu'aux dieux peu sincères.
Tristes hommes! ils ont vu le ciel se fermer.
En vain, pieux, ils ont commencé par s'aimer ;
En vain, frères, ils ont tué la Haine infâme,
Le monstre à l'aile onglée, aux sept gueules de flamme ;
Hélas! comme Cadmus, ils ont bravé le sort ;
Ils ont semé les dents de la bête ; il en sort
Des spectres tournoyant comme la feuille morte,
Qui combattent, l'épée à la main, et qu'emporte
L'évanouissement du vent mystérieux.
Ces spectres sont les rois ; ces spectres sont les dieux.
Ils renaissent sans fin, ils reviennent sans cesse ;
L'antique égalité devient sous eux bassesse ;
Dracon donne la main à Busiris ; la Mort
Se fait code, et se met aux ordres du plus fort,
Et le dernier soupir libre et divin s'exhale
Sous la difformité de la loi colossale :
L'homme se tait, ployé sous cet entassement ;
Il se venge ; il devient pervers ; il vole, il ment ;
L'âme inconnue et sombre a des vices d'esclave ;
Puisqu'on lui met un mont sur elle, elle en sort lave ;
Elle brûle et ravage au lieu de féconder.
Et dans le chant du faune on entendait gronder
Tout l'essaim des fléaux furieux qui se lève.
Il dit la guerre ; il dit la trompette et le glaive ;
La mêlée en feu, l'homme égorgé sans remord,
La gloire, et dans la joie affreuse de la mort
Les plis voluptueux des bannières flottantes ;
L'aube naît ; les soldats s'éveillent sous les tentes ;
La nuit, même en plein jour, les suit, planant sur eux ;
L'armée en marche ondule au fond des chemins creux ;
La baliste en roulant s'enfonce dans les boues ;
L'attelage fumant tire, et l'on pousse aux roues ;
Cris des chefs, pas confus ; les moyeux des charrois
Balafrent les talus des ravins trop étroits.
On se rencontre, ô choc hideux! les deux armées
Se heurtent, de la même épouvante enflammées,
Car la rage guerrière est un gouffre d'effroi.
O vaste effarement! chaque bande à son roi.
Perce, épée! ô cognée, abats! massue, assomme!
Cheval, foule aux pieds l'homme, et l'homme, et l'homme , et l'homme!
Hommes, tuez, traînez les chars, roulez les tours ;
Maintenant, pourrissez, et voici les vautours!
Des guerres sans fin naît le glaive héréditaire ;
L'homme fuit dans les trous, au fond des bois, sous terre ;
Et, soulevant le bloc qui ferme son rocher,
Écoute s'il entend les rois là-haut marcher ;
Il se hérisse ; l'ombre aux animaux le mêle ;
Il déchoit ; plus de femme, il n'a qu'une femelle ;
Plus d'enfants, des petits ; l'amour qui le séduit
Est fils de l'Indigence et de l'Air de la nuit ;
Tous ses instincts sacrés à la fange aboutissent ;
Les rois, après l'avoir fait taire, l'abrutissent,
Si bien que la bâillon est maintenant un mors.
Et sans l'homme pourtant les horizons sont morts ;
Qu'est la création sans cette initiale ?
Seul sur la terre il a la lueur faciale ;
Seul il parle ; et sans lui tout est décapité.
Et l'on vit poindre aux yeux du faune la clarté
De deux larmes coulant comme à travers la flamme.
Il montra tout le gouffre acharné contre l'âme ;
Les ténèbres croisant leurs funestes rameaux,
Et la forêt du sort et la meute des maux.
Les hommes se cachant, les dieux suivant leurs pistes.
Et, pendant qu'il chantait toutes ces strophes tristes,
Le grand souffle vivant, ce transfigurateur,
Lui mettait sous les pieds la céleste hauteur ;
En cercle autour de lui se taisaient les Borées ;
Et, comme par un fil invisible tirées,
Les brutes, loups, renards, ours, lions chevelus,
Panthères, s'approchaient de lui de plus en plus ;
Quelques-unes étaient si près des dieux venues,
Pas à pas, qu'on voyait leurs gueules dans les nues.
Les dieux ne riaient plus ; tous ces victorieux,
Tous ces rois, commençaient à prendre au sérieux
Cette espèce d'esprit qui sortait d'une bête.
Il reprit :
-Donc, les dieux et les rois sur le faîte,
-L'homme en bas ; pour valets aux tyrans, les fléaux.
-L'homme ébauché ne sort qu'à demi du chaos,
-Et jusqu'à la ceinture il plonge dans la brute ;
-Tout le trahit ; parfois, il renonce à la lutte.
-Où donc est l'espérance ? Elle a lâchement fui.
-Toutes les surdités s'entendent contre lui ;
-Le sol l'alourdit, l'air l'enfièvre, l'eau l'isole ;
-Autour de lui la mer sinistre se désole ;
-Grâce au hideux complot de tous ces guet-apens,
-Les flammes, les éclairs, sont contre lui serpents ;
-Ainsi que le héros l'aquilon le soufflette ;
-La peste aide le glaive, et l'élément complète
-Le despote, et la nuit s'ajoute au conquérant ;
-Ainsi la Chose vient mordre aussi l'homme, et prend
-Assez d'âme pour être une force, complice
-De son impénétrable et nocturne supplice ;
-Et le Matière, hélas! devient Fatalité.
-Pourtant qu'on prenne garde à ce déshérité!
-Dans l'ombre, une heure est là qui s'approche, et frissonne.
-Qui sera la terrible et qui sera la bonne,
-Qui viendra te sauver, homme, car tu l'attends,
-Et changer la figure implacable du temps!
-Qui connaît le destin ? qui sonda le peut-être ?
-Oui, l'heure énorme vient, qui fera tout renaître,
-Vaincra tout, changera le granit en aimant,
-Fera pencher l'épaule au morne escarpement,
-Et rendra l'impossible aux homme praticable.
-Avec ce qui l'opprime, avec ce qui l'accable,
-Le genre humain se va forger son point d'appui ;
-Je regarde le gland qu'on appelle Aujourd'hui,
-J'y vois le chêne ; un feu vit sous la cendre éteinte.
-Misérable homme, fait pour la révolte sainte,
-Ramperas-tu toujours parce que tu rampas ?
-Qui sait si quelque jour on ne te verra pas,
-Fier, suprême, atteler les forces de l'abîme,
-Et, dérobant l'éclair à l'Inconnu sublime,
-Lier ce char d'un autre à des chevaux à toi ?
-Oui, peut-être on verra l'homme devenir loi,
-Terrasser l'élément sous lui, saisir et tordre
-Cette anarchie au point d'en faire jaillir l'ordre,
-Le saint ordre de paix, d'amour et d'unité,
-Dompter tout ce qui l'a jadis persécuté,
-Se construire à lui-même une étrange monture
-Avec toute la vie et toute la nature,
-Seller la croupe en feu des souffles de l'enfer,
-Et mettre un frein de flamme à la gueule du fer!
-On le verra, vannant la braise dans son crible,
-Maître et palefrenier d'une bête terrible,
-Criant à toute chose : -Obéis, germe, nais!-
-Ajustant sur le bronze et l'acier un harnais
-Fait de tous les secrets que l'étude procure,
-Prenant aux mains du vent la grande bride obscure,
-Passer dans la lueur ainsi que les démons,
-Et traverser les bois, les fleuves et les monts,
-Beau, tenant une torche aux astres allumée,
-Sur une hydre d'airain, de foudre et de fumée!
-On l'entendra courir dans l'ombre avec le bruit
-De l'aurore enfonçant les portes de la nuit!
-Qui sait si quelque jour, grandissant d'âge en âge,
-Il ne jettera pas son dragon à la nage,
-Et ne franchira pas les mers, la flamme au front!
-Qui sait si, quelque jour, brisant l'antique affront,
-Il ne lui dira pas : -Envole-toi, matière!-
-S'il ne franchira point la tonnante frontière,
-S'il n'arrachera pas de son corps brusquement
-La pesanteur, peau vile, immonde vêtement
-Que la fange hideuse à la pensée inflige,
-De sorte qu'on verra tout à coup, ô prodige,
-Ce ver de terre ouvrir ses ailes dans les cieux!
-Oh! lève-toi, sois grand, homme! va, factieux!
-Homme, un orbite d'astre est un anneau de chaîne,
-Mais cette chaîne-là, c'est la chaîne sereine,
-C'est la chaîne d'azur, c'est la chaîne du ciel ;
-Celle-là, tu dois t'y rattacher, ô mortel,
-Afin - car un esprit se meut comme une sphère, --
-De faire aussi ton cercle autour de la lumière!
-Entre dans le grand choeur! va, franchis ce degré,
-Quitte le joug infâme et prends le joug sacré!
-Deviens l'Humanité, triple, homme, enfant et femme!
-Transfigure-toi! va! sois de plus en plus l'âme!
-Esclave, grain d'un roi, démon, larve d'un dieu,
-Prends le rayon, saisis l'aube, usurpe le feu ;
-Torse ailé, front divin, monte au jour, monte au trône,
-Et dans le sombre nuit jette les pieds du faune!-
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IV
L'ÉTOILÉ
Le satyre un moment s'arrêta, respirant
Comme un homme levant son front hors d'un torrent ;
Un autre être semblait sous sa face apparaître ;
Les dieux s'étaient tournés, inquiets, vers le maître,
Et, pensifs, regardaient Jupiter stupéfait.
Il reprit :
-Sous le poids hideux qui l'étouffait,
-Le réel renaîtra, dompteur du mal immonde.
-Dieux, vous ne savez pas ce que c'est que le monde ;
-Dieux, vous avez vaincu, vous n'avez pas compris.
-Vous avez au-dessus de vous d'autres esprits,
-Qui, dans le feu, la nue, et l'onde et la bruine,
-Songent en attendant votre immense ruine.
-Mais qu'est-ce que cela me fait à moi qui suis
-La prunelle effarée au fond des vastes nuits!
-Dieux, il est d'autres sphinx que le vieux sphinx de Thèbe.
-Sachez ceci, tyrans de l'homme et de l'Érèbe,
-Dieux qui versez le sang, dieux dont on voit le fond :
-Nous nous sommes tous faits bandits sur ce grand mont
-Où la terre et le ciel semblent en équilibre,
-Mais vous pour être rois et moi pour être libre.
-Pendant que vous semez haine, fraude et trépas,
-Et que vous enjambez tout le crime en trois pas,
-Moi, je songe. Je suis l'oeil fixe des cavernes.
-Je vois. Olympes bleus et ténébreux Avernes,
-Temples, charniers, forêts, cités, aigle, alcyon,
-Sont devant mon regard la même vision ;
-Les dieux, les fléaux, ceux d'à présent, ceux d'ensuite,
-Traversent ma lueur et sont la même fuite.
-Je suis témoin que tout disparaît. Quelqu'un est.
-Mais celui-là, jamais l'homme ne le connaît.
-L'humanité suppose, ébauche, essaye, rapproche ;
-Elle façonne un marbre, elle taille une roche,
-Et fait une statue, et dit : Ce sera lui.
-L'homme reste devant cette pierre ébloui ;
-Et tous les à-peu-près, quels qu'ils soient, ont des prêtres.
-Soyez les Immortels, faites! broyez les êtres,
-Achevez ce vain tas de vivants palpitants,
-Régnez ; quand vous aurez, encore un peu de temps,
-Ensanglanté le ciel que la lumière azure,
-Quand vous aurez, vainqueurs, comblé votre mesure,
-C'est bien, tout sera dit, vous serez remplacés
-Par ce noir dieu final que l'homme appelle Assez!
-Car Delphe et Pise sont comme des chars qui roulent,
-Et les choses qu'on crut éternelles s'écroulent
-Avant qu'on ait le temps de compter jusqu'à vingt.-
Tout en parlant ainsi, le satyre devint
Démesuré ; plus grand d'abord que Polyphème,
Puis plus grand que Typhon qui hurle et qui blasphème,
Et qui heurte ses poings ainsi que des marteaux,
Puis plus grand que Titan, puis plus grand que l'Athos ;
L'espace immense entra dans cette forme noire ;
Et, comme le marin voit croître un promontoire,
Les dieux dressés voyaient grandir l'être effrayant ;
Sur son front blêmissait un étrange orient ;
Sa chevelure était une forêt ; des ondes,
Fleuves, lacs, ruisselaient de ses hanches profondes ;
Ses deux cornes semblaient le Caucase et l'Atlas ;
Les foudres l'entouraient avec de sourds éclats ;
Sur ses flancs palpitaient des prés et des campagnes,
Et ses difformités s'étaient faites montagnes ;
Les animaux qu'avaient attirés ses accords,
Daims et tigres, montaient tout le long de son corps ;
Des avrils tout en fleurs verdoyaient sur ses membres ;
Le pli de son aisselle abritait des décembres ;
Et des peuples errants demandaient leur chemin,
Perdus au carrefour des cinq doigts de sa main ;
Des aigles tournoyaient dans sa bouche béante ;
La lyre, devenue en le touchant géante,
Chantait, pleurait, grondait, tonnait, jetait des cris ;
Les ouragans étaient dans les sept cordes pris
Comme des moucherons dans de lugubres toiles ;
Sa poitrine terrible était pleine d'étoiles.
Il cria :
-L'avenir, tel que les cieux le font,
-C'est l'élargissement dans l'infini sans fond,
-C'est l'esprit pénétrant de toutes parts la chose!
-On mutile l'effet en limitant la cause ;
-Monde, tout le mal vient de la forme des dieux.
-On fait du ténébreux avec le radieux ;
-Pourquoi mettre au-dessus de l'Être des fantômes ?
-Les clartés, les éthers ne sont pas des royaumes.
-Place au fourmillement éternel des cieux noirs,
-Des cieux bleus, des midis, des aurores, des soirs!
-Place à l'atome saint qui brûle ou qui ruisselle!
-Place au rayonnement de l'âme universelle!
-Un roi c'est de la guerre, un dieu c'est de la nuit.
-Liberté, vie et foi, sur le dogme détruit!
-Partout une lumière et partout un génie!
-Amour! tout s'entendra, tout étant l'harmonie!
-L'azur du ciel sera l'apaisement des loups.
-Place à Tout! Je suis Pan ; Jupiter! à genoux.-
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IX
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LA ROSE DE L'INFANTE
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LA ROSE DE L'INFANTE
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Elle est toute petite ; une duègne la garde.
Elle tient à la main une rose et regarde.
Quoi ? que regarde-t-elle ? Elle ne sait pas. L'eau,
Un bassin qu'assombrit le pin et le bouleau ;
Ce qu'elle a devant elle ; un cygne aux ailes blanches,
Le bercement des flots sous la chanson des branches,
Et le profond jardin rayonnant et fleuri ;
Tout ce bel ange a l'air dans la neige pétri.
On voit un grand palais comme au fond d'une gloire,
Un parc, de clairs viviers où les biches vont boire,
Et des paons étoilés sous les bois chevelus.
L'innocence est sur elle une blancheur de plus ;
Toutes ces grâces font comme un faisceau qui tremble.
Autour de cette enfant l'herbe est splendide et semble
Pleine de vrais rubis et de diamants fins ;
Un jet de saphirs sort des bouches des dauphins.
Elle se tient au bord de l'eau ; sa fleur l'occupe ;
Sa basquine est en point de Gênes ; sur sa jupe
Une arabesque, errant dans les plis du satin,
Suit les mille détours d'un fil d'or florentin.
La rose épanouie et toute grande ouverte,
Sortant du frais bouton comme d'une urne verte,
Charge la petitesse exquise de sa main ;
Quand l'enfant, allongeant ses lèvres de carmin,
Fronce, en la respirant, sa riante narine,
La magnifique fleur, royale et purpurine,
Cache plus qu'à demi ce visage charmant,
Si bien que l'oeil hésite, et qu'on ne sait comment
Distinguer de la fleur ce bel enfant qui joue,
Et si l'on voit la rose ou si l'on voit la joue.
Ses yeux bleus sont plus beaux sous son pur sourcil brun.
En elle tout est joie, enchantement, parfum ;
Quel doux regard, l'azur! et quel doux nom, Marie!
Tout est rayon ; son oeil éclaire et son nom prie.
Pourtant, devant la vie et sous le firmament,
Pauvre être! elle se sent très-grande vaguement ;
Elle assiste au printemps, à la lumière, à l'ombre,
Au grand soleil couchant horizontal et sombre,
A la magnificence éclatante du soir,
Aux ruisseaux murmurants qu'on entend sans les voir,
Aux champs, à la nature éternelle et sereine,
Avec la gravité d'une petite reine ;
Elle n'a jamais vu l'homme que se courbant ;
Un jour, elle sera duchesse de Brabant ;
Elle gouvernera la Flandre ou la Sardaigne.
Elle est l'infante, elle a cinq ans, elle dédaigne.
Car les enfants des rois sont ainsi ; leurs fronts blancs
Portent un cercle d'ombre, et leurs pas chancelants
Sont des commencements de règne. Elle respire
Sa fleur en attendant qu'on lui cueille un empire ;
Et son regard, déjà royal, dit : C'est à moi.
Il sort d'elle un amour mêlé d'un vague effroi.
Si quelqu'un, la voyant si tremblante et si frêle,
Fût-ce pour la sauver, mettait la main sur elle,
Avant qu'il eût pu faire un pas ou dire un mot,
Il aurait sur le front l'ombre de l'échafaud.
La douce enfant sourit, ne faisant autre chose
Que de vivre et d'avoir dans la main une rose,
Et d'être là devant le ciel, parmi les fleurs.
Le jour s'éteint ; les nids chuchotent, querelleurs ;
Les pourpres du couchant sont dans les branches d'arbre ;
La rougeur monte au front des déesses de marbre
Qui semblent palpiter sentant venir la nuit ;
Et tout ce qui planait redescend ; plus de bruit,
Plus de flamme ; le soir mystérieux recueille
Le soleil sous la vague et l'oiseau sous la feuille.
Pendant que l'enfant rit, cette fleur à la main,
Dans le vaste palais catholique romain
Dont chaque ogive semble au soleil une mitre,
Quelqu'un de formidable est derrière la vitre ;
On voit d'en bas une ombre, au fond d'une vapeur,
De fenêtre en fenêtre errer, et l'on a peur ;
Cette ombre au même endroit, comme en un cimetière,
Parfois est immobile une journée entière ;
C'est un être effrayant qui semble ne rien voir ;
Il rôde d'une chambre à l'autre, pâle et noir ;
Il colle aux vitraux blancs son front lugubre, et songe ;
Spectre blême! Son ombre aux feux du soir s'allonge ;
Son pas funèbre est lent comme un glas de beffroi ;
Et c'est la Mort, à moins que ce ne soit le Roi.
C'est lui ; l'homme en qui vit et tremble le royaume.
Si quelqu'un pouvait voir dans l'oeil de ce fantôme
Debout en ce moment l'épaule contre un mur,
Ce qu'on apercevrait dans cet abîme obscur,
Ce n'est pas l'humble enfant, le jardin, l'eau moirée
Reflétant le ciel d'or d'une claire soirée,
Les bosquets, les oiseaux se becquetant entre eux,
Non : au fond de cet oeil comme l'onde vitreux,
Sous ce fatal sourcil qui dérobe à la sonde
Cette prunelle autant que l'océan profonde,
Ce qu'on distinguerait, c'est, mirage mouvant,
Tout un vol de vaisseaux en fuite dans le vent,
Et dans l'écume, aux plis des vagues, sous l'étoile,
L'immense tremblement d'une flotte à la voile,
Et, là-bas, sous la brume, une île, un blanc rocher,
Écoutant sur les flots ces tonnerres marcher.
Telle est la vision qui, dans l'heure où nous sommes,
Emplit le froid cerveau de ce maître des hommes,
Et qui fait qu'il ne peut rien voir autour de lui.
L'armada, formidable et flottant point d'appui
Du levier dont il va soulever tout un monde,
Traverse en ce moment l'obscurité de l'onde ;
Le roi dans son esprit la suit des yeux, vainqueur,
Et son tragique ennui n'a plus d'autre lueur.
Philippe Deux était une chose terrible.
Iblis dans le Koran et Caïn dans la Bible
Sont à peine aussi noirs qu'en son Escurial
Ce royal spectre, fils du spectre impérial.
Philippe Deux était le Mal tenant le glaive.
Il occupait le haut du monde comme un rêve.
Il vivait : nul n'osait le regarder ; l'effroi
Faisait une lumière étrange autour du roi ;
On tremblait rien qu'à voir passer ses majordomes ;
Tant il se confondait, aux yeux troubles des hommes,
Avec l'abîme, avec les astres du ciel bleu!
Tant semblait grande à tous son approche de Dieu!
Sa volonté fatale, enfoncée, obstinée,
Était comme un crampon mis sur la destinée ;
Il tenait l'Amérique et l'Inde, il s'appuyait
Sur l'Afrique, il régnait sur l'Europe, inquiet
Seulement du côté de la sombre Angleterre ;
Sa bouche était silence et son âme mystère ;
Son trône était de piége et de fraude construit ;
Il avait pour soutien la force de la nuit ;
L'ombre était le cheval de sa statue équestre.
Toujours vêtu de noir, ce Tout-Puissant terrestre
Avait l'air d'être en deuil de ce qu'il existait ;
Il ressemblait au sphinx qui digère et se tait ;
Immuable ; étant tout, il n'avait rien à dire.
Nul n'avait vu ce roi sourire ; le sourire
N'étant pas plus possible à ces lèvres de fer
Que l'aurore à la grille obscure de l'enfer.
S'il secouait parfois sa torpeur de couleuvre,
C'était pour assister le bourreau dans son oeuvre,
Et sa prunelle avait pour clarté le reflet
Des bûchers sur lesquels par moments il soufflait.
Il était redoutable à la pensée de l'homme,
A la vie, au progrès, au droit, dévot à Rome ;
C'était Satan régnant au nom de Jésus-Christ ;
Les choses qui sortaient de son nocturne esprit
Semblaient un glissement sinistre de vipères.
L'Escurial, Burgos, Aranjuez, ses repaires,
Jamais n'illuminaient leurs livides plafonds ;
Pas de festins, jamais de cour, pas de bouffons ;
Les trahisons pour jeu, l'autodafé pour fête.
Les rois troublés avaient au-dessus de leur tête
Ses projets dans la nuit obscurément ouverts ;
Sa rêverie était un poids sur l'univers ;
Il pouvait et voulait tout vaincre et tout dissoudre ;
Sa prière faisait le bruit sourd d'une foudre ;
De grands éclairs sortaient de ses songes profonds.
Ceux auxquels il pensait disaient : Nous étouffons.
Et les peuples, d'un bout à l'autre de l'empire,
Tremblaient, sentant sur eux ces deux yeux fixes luire.
Charles fut le vautour, Philippe est le hibou.
Morne en son noir pourpoint, la toison d'or au cou,
On dirait du destin la froide sentinelle ;
Son immobilité commande ; sa prunelle
Luit comme un soupirail de caverne ; son doigt
Semble, ébauchant un geste obscur que nul ne voit,
Donner un ordre à l'ombre et vaguement l'écrire.
Chose inouïe! il vient de grincer un sourire.
Un sourire insondable, impénétrable, amer.
C'est que la vision de son armée en mer
Grandit de plus en plus dans sa sombre pensée ;
C'est qu'il la voit voguer par son dessein poussée.
Comme s'il était là, planant sous le zénith ;
Tout est bien ; l'océan docile s'aplanit ;
L'armada lui fait peur comme au déluge l'arche ;
La flotte se déploie en bon ordre de marche,
Et, les vaisseaux gardant les espaces fixés,
Échiquier de tillacs, de ponts, de mâts dressés,
Ondule sur les eaux comme une immense claie.
Ces vaisseaux sont sacrés ; les flots leur font la haie ;
Les courants, pour aider ces nefs à débarquer,
Ont leur besogne à faire et n'y sauraient manquer ;
Autour d'elles la vague avec amour déferle,
L'écueil se change en port, l'écume tombe en perle.
Voici chaque galère avec son gastadour ;
Voilà ceux de l'Escaut, voilà ceux de l'Adour ;
Les cent mestres de camp et les deux connétables ;
L'Allemagne a donné ses ourques redoutables,
Naples ses brigantins, Cadiz ses galions,
Lisbonne ses marins, car il faut des lions.
Et Philippe se penche, et, qu'importe l'espace!
Non-seulement il voit, mais il entend. On passe,
On court, on va. Voici le cri des porte-voix,
Le pas des matelots courant sur les pavois,
Les moços, l'amiral appuyé sur son page,
Les tambours, le sifflet des maîtres d'équipage,
Les signaux pour la mer, l'appel pour les combats,
Le fracas sépulcral et noir du branle-bas.
Sont-ce des cormorans ? sont-ce des citadelles ?
Les voiles font un vaste et sourd battement d'ailes ;
L'eau gronde, et tout ce groupe énorme vogue, et fuit,
Et s'enfle et roule avec un prodigieux bruit.
Et le lugubre roi sourit de voir groupées
Sur quatre cents vaisseaux quatre-vingt mille épées.
O rictus du vampire assouvissant sa faim!
Cette pâle Angleterre, il la tient donc enfin!
Qui pourrait la sauver ? Le feu va prendre aux poudres.
Philippe dans sa droite à la gerbe des foudres ;
Qui pourrait délier ce faisceau dans son poing ?
N'est-il pas le seigneur qu'on ne contredit point ?
N'est-il pas l'héritier de César ? le Philippe
Dont l'ombre immense va du Gange au Pausilippe ?
Tout n'est-il pas fini quand il a dit : Je veux!
N'est-ce pas lui qui tient la victoire aux cheveux ?
N'est-ce pas lui qui lance en avant cette flotte,
Ces vaisseaux effrayants dont il est le pilote
Et que la mer charrie ainsi qu'elle le doit ?
Ne fait-il pas mouvoir avec son petit doigt
Tous ces dragons ailés et noirs, essaim sans nombre ?
N'est-il pas lui, le roi ? n'est-il pas l'homme sombre
A qui ce tourbillon de monstres obéit ?
Quand Béit-Cifresil, fils d'Abdallah-Béit,
Eut creusé le grand puits de la mosquée, au Caire,
Il y grava : -Le ciel est à Dieu ; j'ai la terre.-
Et, comme tout se tient, se mêle et se confond,
Tous les tyrans n'étant qu'un seul despote au fond,
Ce que dit ce sultan jadis, ce roi le pense.
Cependant, sur le bord du bassin, en silence,
L'infante tient toujours sa rose gravement,
Et, doux ange aux yeux bleus, la baise par moment.
Soudain un souffle d'air, une de ces haleines
Que le soir frémissant jette à travers les plaines,
Tumultueux zéphyr effleurant l'horizon,
Trouble l'eau, fait frémir les joncs, met un frisson
Dans les lointains massifs de myrte et d'asphodèle,
Vient jusqu'au bel enfant tranquille, et, d'un coup d'aile,
Rapide, et secouant même l'arbre voisin,
Effeuille brusquement la fleur dans le bassin ;
Et l'infante n'a plus dans la main qu'une épine.
Elle se penche, et voit sur l'eau cette ruine ;
Elle ne comprend pas ; qu'est-ce donc ? Elle a peur ;
Et la voilà qui cherche au ciel avec stupeur
Cette brise qui n'a pas craint de lui déplaire.
Que faire ? Le bassin semble plein de colère ;
Lui, si clair tout à l'heure, il est noir maintenant ;
Il a des vagues ; c'est une mer bouillonnant ;
Toute la pauvre rose est éparse sur l'onde ;
Ses cent feuilles, que noie et roule l'eau profonde,
Tournoyant, naufrageant, s'en vont de tous côtés
Sur mille petits flots par la brise irrités ;
On croit voir dans un gouffre une flotte qui sombre.
- -- Madame, dit la duègne avec sa face d'ombre
A la petite fille étonnée et rêvant,
Tout sur terre appartient aux princes, hors le vent.-
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X
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L'INQUISITION
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-Le baptême des volcans est un ancien usage qui remonte aux
premiers temps de la conquête. Tous les cratères du Nicaragua
furent alors sanctifiés, à l'exception du Momotombo, d'où l'on ne
vit jamais revenir les religieux qui s'étaient chargés d'aller y
planter la croix.-
(SQUIER, Voyage dans l'Amérique du Sud.)
LES RAISONS DU MOMOTOMBO
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Trouvant les tremblements de terre trop fréquents,
Les rois d'Espagne ont fait baptiser les volcans
Du royaume qu'ils ont en-dessous de la sphère ;
Les volcans n'ont rien dit et se sont laissé faire,
Et le Momotombo lui seul n'a pas voulu.
Plus d'un prêtre en surplis, par le saint-père élu,
Portant le sacrement que l'Église administre,
L'oeil au ciel, a monté la montagne sinistre ;
Beaucoup y sont allés, pas un n'est revenu.
O vieux Momotombo, colosse chauve et nu,
Qui songes près des mers, et fais de ton cratère
Une tiare d'ombre et de flamme à la terre,
Pourquoi, lorsqu'à ton seuil terrible nous frappons,
Ne veux-tu pas du Dieu qu'on t'apporte ? Réponds.
La montagne interrompt son crachement de lave,
Et le Momotombo répond d'une voix grave :
-Je n'aimais pas beaucoup le dieu qu'on a chassé.
Cet avare cachait de l'or dans un fossé ;
Il mangeait de la chair humaine ; ses mâchoires
Étaient de pourriture et de sang toutes noires.
Son antre était un porche au farouche carreau,
Temple sépulcre orné d'un pontife bourreau ;
Des squelettes riaient sous ses pieds ; les écuelles
Où cet être buvait le meurtre étaient cruelles ;
Sourd, difforme, il avait des serpents au poignet ;
Toujours entre ses dents un cadavre saignait ;
Ce spectre noircissait le firmament sublime.
J'en grondais quelquefois au fond de mon abîme.
Aussi, quand son venus, fiers sur les flots tremblants,
Et du côté d'où vient le jour, des hommes blancs,
Je les ai bien reçus, trouvant que c'était sage.
-- L'âme a certainement la couleur du visage,
Disais-je ; l'homme blanc, c'est comme le ciel bleu ;
Et le dieu de ceux-ci doit être un très-bon dieu.
On ne le verra point de meurtres se repaître. --
J'étais content ; j'avais horreur de l'ancien prêtre ;
Mais, quand j'ai vu comment travaille le nouveau,
Quand j'ai vu flamboyer, ciel juste! à mon niveau!
Cette torche lugubre, âpre, jamais éteinte,
Sombre, que vous nommez l'Inquisition sainte,
Quand j'ai pu voir comment Torquemada s'y prend
Pour dissiper la nuit du sauvage ignorant,
Comment il civilise, et de quelle manière
Le saint office enseigne et fait de la lumière,
Quand j'ai vu dans Lima d'affreux géants d'osier,
Pleins d'enfants, pétiller sur un large brasier,
Et le feu dévorer la vie, et les fumées
Se tordre sur les seins des femmes allumées,
Quand je me suis senti parfois presque étouffé
Par l'âcre odeur qui sort de votre autodafé,
Moi qui ne brûlais rien que l'ombre en ma fournaise,
J'ai pensé que j'avais eu tort d'être bien aise ;
J'ai regardé de près le dieu de l'étranger,
Et j'ai dit : -- Ce n'est pas la peine de changer.-
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XI
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LA CHANSON DES AVENTURIERS DE LA MER
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LA CHANSON DES AVENTURIERS DE LA MER
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En partant du golfe d'Otrante,
Nous étions trente ;
Mais, en arrivant à Cadiz,
Nous étions dix.
Tom Robin, matelot de Douvre,
Au Phare nous abandonna
Pour aller voir si l'on découvre
Satan, que l'archange enchaîna,
Quand un bâillement noir entr'ouvre
La gueule rouge de l'Etna.
En partant du golfe d'Otrante,
Nous étions trente ;
Mais, en arrivant à Cadiz,
Nous étions dix.
En Calabre, une Tarentaise
Rendit fou Spitafangama ;
A Gaëte, Ascagne fut aise
De rencontrer Michellema ;
L'amour ouvrit la parenthèse,
Le mariage la ferma.
En partant du golfe d'Otrante,
Nous étions trente ;
Mais, en arrivant à Cadiz,
Nous étions dix.
A Naple, Ébid, de Macédoine,
Fut pendu ; c'était un faquin.
A Capri, l'on nous prit Antoine :
Aux galères pour un sequin!
A Malte, Ofani se fit moine
Et Gobbo se fit arlequin.
En partant du golfe d'Otrante,
Nous étions trente ;
Mais, en arrivant à Cadiz,
Nous étions dix.
Autre perte : André, de Pavie,
Pris par les Turcs à Lipari,
Entra, sans en avoir envie,
Au sérail, et, sous cet abri,
Devint vertueux pour la vie,
Ayant été fort amoindri.
En partant du golfe d'Otrante,
Nous étions trente ;
Mais, en arrivant à Cadiz,
Nous étions dix.
Puis, trois de nous, que rien ne gêne,
Ni loi, ni Dieu, ni souverain,
Allèrent, pour le prince Eugène
Aussi bien que pour Mazarin,
Aider Fuentes à prendre Gêne
Et d'Harcourt à prendre Turin.
En partant du golfe d'Otrante,
Nous étions trente ;
Mais, en arrivant à Cadiz,
Nous étions dix.
Vers Livourne nous rencontrâmes
Les vingt voiles de Spinola.
Quel beau combat! Quatorze prames
Et six galères étaient là ;
Mais, bah! rien qu'au bruit de nos rames
Toute la flotte s'envola!
En partant du golfe d'Otrante,
Nous étions trente ;
Mais, en arrivant à Cadiz,
Nous étions dix.
A Notre-Dame-de-la-Garde,
Nous eûmes un charmant tableau ;
Lucca Diavolo par mégarde
Prit sa femme à Pier'Angelo ;
Sur ce, l'ange se mit en garde
Et jeta le diable dans l'eau.
En partant du golfe d'Otrante,
Nous étions trente ;
Mais, en arrivant à Cadiz,
Nous étions dix.
A Palma, pour suivre Pescaire,
Huit nous quittèrent tour à tour ;
Mais cela ne nous troubla guère ;
On ne s'arrêta pas un jour.
Devant Alger on fit la guerre,
A Gibraltar on fit l'amour.
En partant du golfe d'Otrante,
Nous étions trente ;
Mais, en arrivant à Cadiz,
Nous étions dix.
A nous dix, nous prîmes la ville ;
-- Et le roi lui-même! -- Après quoi,
Maîtres du port, maîtres de l'île,
Ne sachant qu'en faire, ma foi,
D'une manière très-civile,
Nous rendîmes la ville au roi.
En partant du golfe d'Otrante,
Nous étions trente ;
Mais, en arrivant à Cadiz,
Nous étions dix.
On fit ducs et grands de Castille
Mes neuf compagnons de bonheur,
Qui s'en allèrent à Séville
Épouser des dames d'honneur.
Le roi me dit : -Veux-tu ma fille ?-
Et je lui dis : -Merci, seigneur !-
En partant du golfe d'Otrante,
Nous étions trente ;
Mais, en arrivant à Cadiz,
Nous étions dix.
-J'ai, là-bas, où des flots sans nombre
-Mugissent dans les nuits d'hiver,
-Ma belle farouche à l'oeil sombre,
-Au sourire charmant et fier,
-Qui, tous les soirs, chantant dans l'ombre,
-Vient m'attendre au bord de la mer.
En partant du golfe d'Otrante,
Nous étions trente ;
Mais, en arrivant à Cadiz,
Nous étions dix.
-J'ai ma Faënzette à Fiesone.
-C'est là que mon coeur est resté.
-Le vent fraîchit, la mer frissonne,
-Je m'en retourne, en vérité!
-O roi ! ta fille a la couronne,
-Mais Faënzette a la beauté !-
En partant du golfe d'Otrante,
Nous étions trente ;
Mais, en arrivant à Cadiz,
Nous étions dix.
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XII
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DIX-SEPTIÈME SIÈCLE
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-- LES MERCENAIRES --
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LE RÉGIMENT DU BARON MADRUCE
(GARDE IMPÉRIALE SUISSE)
I
Lorsque le régiment des hallebardiers passe,
L'aigle à deux têtes, l'aigle à la griffe rapace,
L'aigle d'Autriche dit :
Voilà le régiment
De mes hallebardiers qui va superbement.
Leurs plumets font venir les filles aux fenêtres ;
Ils marchent droits, tendant la pointe de leurs guêtres ;
Leur pas est si correct, sans tarder ni courir,
Qu'on croit voir des ciseaux se fermer et s'ouvrir ;
Et la belle musique, ardente et militaire!
Leur clairon fait sortir une rumeur de terre.
Tout cet éclat de rire orgueilleux et vainqueur
Que le soldat muet refoule dans son coeur,
Étouffé dans les rangs, s'échappe et se délivre
Sous le chapeau chinois aux clochettes de cuivre ;
Le tambour roule avec un faste oriental,
Et vibre, tout tremblant de plaques de métal ;
Si bien qu'on croit entendre en sa voix claire et gaie
Sonner allègrement les sequins de la paie ;
La fanfare s'envole en bruyant falbala.
Quels bons autrichiens que ces étrangers-là!
Gloire aux hallebardiers! Ils n'ont point de scrupule
Contre la populace et contre la crapule,
Corrigeant dans les gueux mal vêtus la fureur
De venir regarder de trop près l'empereur ;
Autour des archiducs leur pertuisane veille,
Et souvent d'une fête elle revient vermeille,
Ayant fait en passant quelques trous dans la chair
Du bas peuple en haillons qui trouve le pain cher ;
Ils ont un air fâché qui tient la foule en bride ;
Le grand soleil leur creuse aux sourcils une ride ;
Ce régiment est beau sous les armes, rêvant
A la terreur qui suit son drapeau dans le vent ;
Il a, comme un palais, ses tours et sa façade ;
Tous sont hardis et forts, du fifre à l'anspessade ;
Gloire aux hallebardiers splendides! ces piquiers
Sont un rude pièce aux royaux échiquiers ;
On sent que ces gaillards sortent des avalanches
Qui des cols du Malpas roulent jusqu'à Sallenches ;
En guerre, au feu, ce sont des tigres pour l'élan ;
A Schoenbrunn, chacun d'eux à l'air d'un chambellan ;
Auprès de leur cocarde ils piquent une rose ;
Et tous, en même temps, graves, ont quelque chose
De froid, de sépulcral, d'altier, de solennel,
Le grand baron Madruce étant leur colonel!
Leur hallebarde est longue et s'ajoute à leur taille ;
Quand ce dur régiment est dans une bataille,
-- Lâchât-on contre lui les mamelouks du Nil, --
La meute des plus fiers escadrons, le chenil
Des bataillons les plus hideux, les plus épiques,
Regarde en reculant ce sanglier de piques.
Ils sont silencieux comme un nuage noir ;
Ils laissent seulement, par instants, entrevoir
Une lueur tragique aux multitudes viles ;
Parfois, leur humeur change, ils entrent dans les villes,
Ivres et gais, frappant leurs marmites de fer,
Et font devant le seuil des maisons un bruit fier,
Heureux, vainqueurs, sanglants, chantant à pleine bouche
La noce de la joie et du sabre farouche ;
Ils ont nommé, tuant, mourant pour de l'argent,
Trépas, leur capitaine, et Danger, leur sergent ;
Ils traînent dans leurs rangs, avec gloire et furie,
Comme un trophée utile à mettre en batterie,
Six canons qu'a pleurés monsieur de Brandebourg;
Comme ils vous font japper cela contre un faubourg!
Comme ils en ont craché naguère la volée
Sur Comorn, la Hongrie étant démuselée!
Et comme ils ont troué de boulets le manteau
De Vérone, livrée au feu par Colalto!
Les déclarations de guerre les font rire ;
Ils signent ce qu'il plaît à l'empereur d'écrire ;
Sous les puissants édits, sous les rescrits altiers,
Au bas des hauts décrets; ils mettent volontiers
Ce grand paraphe obscur qu'on nomme la mêlée ;
Leur bannière à longs plis, toute bariolée,
Est une glorieuse et fait claquer son fouet ;
Wallstein, comme une foudre au poing, les secouait ;
Leur mode est d'envoyer la bombe en ambassade ;
Ils sont pour l'ennemi de mine si maussade
Que s'ils allaient un jour, sur la terre ou sur la mer,
Guerroyer quelque prince allié de l'enfer,
Rien qu'en apercevant leurs profils sous le feutre,
Satan se sentirait le goût de rester neutre.
Aussi, lourde est la solde et riche est le loyer.
Quand on veut des héros, il faut les bien payer.
On n'a point vu, depuis Boleslas Lèvre-Torte,
Une bande de gens de bataille plus forte
Et des alignements d'estafiers plus hagards ;
Max en fait cas, Tilly pour eux a des égards,
Fritz les aime ; en voyant ces moustaches féroces,
Les femmes de la cour ont peur dans leurs carrosses,
Et disent : -Qu'ils sont beaux!- Leurs os sont de granit ;
L'électeur de Mayence en passant les bénit,
Et l'abbé de Fulda leur rit dans sa simarre ;
Leur habit est d'un drap cramoisi, que chamarre
Un galon triomphal, auguste, étincelant ;
Ils ont deux frocs de guerre, un jaune et l'autre blanc ;
Sur le jaune, l'or brille et largement éclate ;
Quand ils portent le blanc sur la veste écarlate,
Car la pompe des cours aime ce train changeant,
On leur voit sur le corps ruisseler tant d'argent
Que ces fils des glaciers semblent couverts de givre.
Une troupe d'enfants s'extasie à les suivre.
Ils gardent à Schoenbrunn le secret corridor.
Sur l'épaule, en brocart brodé de pourpre et d'or,
Ils ont, quoique plus d'un soit hérétique en somme,
Le blason de l'empire et le blason de Rome ;
Mais leur coeur huguenot sans courroux le subit,
Et, quand l'âge ou la guerre ont usé leur habit,
Et qu'il faut au Prater devant des rois paraître,
Chacun d'eux, devenu bon tailleur de bon reître,
S'accroupit, prend l'aiguille, et remet en état
L'écusson orthodoxe à son dos apostat.
Ce sont de braves gens. Jamais ils ne vacillent.
En longs buissons mouvants leurs hallebardes brillent.
A Prague, à Parme, à Pesth, devant Mariendal,
Ils soutiennent le vaste empereur féodal ;
La révolte autour d'eux se brise, échoue et sombre ;
Ils ont le flamboiement, l'ordre et l'épaisseur de l'ombre ;
Le vertige me prend moi-même dans les airs
En regardant marcher cette forêt d'éclairs.
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II
Lorsque le régiment des hallebardiers passe,
L'aigle montagnard, l'aigle orageux de l'espace,
Qui parle au précipice et que le gouffre entend,
Et qui plane au-dessus des trônes, emportant
Dans le ciel, son pays, la liberté, sa proie ;
Le sublime témoin du soleil qui flamboie,
L'aigle des Alpes, roi du pic et du hallier,
Dresse la tête au bruit de ce pas régulier,
Et crie, et jusqu'au ciel sa voix hautaine monte :
O chute! ignominie! inexprimable honte!
Ces marcheurs alignés, ces êtres qui vont là
En pompe impériale, en housse de gala,
Ce sont de libres fils de ma libre montagne!
Ah! les bassets en laisse et les forçats au bagne
Sont grands, sont purs, sont fiers, sont beaux et glorieux
Près de ceux-ci, qui, nés dans les lieux sérieux
Où comme des roseaux les hauts mélèzes ploient,
Fils des rochers sacrés et terribles, emploient
La fermeté du pied dans les cols périlleux,
Le mystérieux sang des mères aux yeux bleus,
L'audace dont l'autan n