PIERRE LOTI
Aziyadé
1
SALONIQUE
JOURNAL DE LOTI
I
16 mai 1876.
... Une belle journée de mai, un beau soleil, un ciel pur... Quand les canots étrangers arrivèrent, les bourreaux, sur les quais, mettaient la dernière main à leur oeuvre : six pendus exécutaient en présence de la foule l'horrible contorsion finale... Les fenêtres, les toits étaient encombrés de spectateurs ; sur un balcon voisin, les autorités turques souriaient à ce spectacle familier.
Le gouvernement du sultan avait fait peu de frais pour l'appareil du supplice ; les potences étaient si basses que les pieds nus des condamnés touchaient la terre. Leurs ongles crispés grinçaient sur le sable.
II
L'exécution terminée, les soldats se retirèrent et les morts restèrent jusqu'à la tombée du jour exposés aux yeux du peuple. Les six cadavres, debout sur leurs pieds, firent, jusqu'au soir, la hideuse grimace de la mort au beau soleil de Turquie, au milieu de promeneurs indifférents et de groupes silencieux de jeunes femmes.
III
Les gouvernements de France et d'Allemagne avaient exigé ces exécutions d'ensemble, comme réparation de ce massacre des consuls qui fit du bruit en Europe au début de la crise orientale.
Toutes les nations européennes avaient envoyé sur rade de Salonique d'imposants cuirassés. L'Angleterre s'y était une des premières fait représenter, et c'est ainsi que j'y étais venu moi-même, sur l'une des corvettes de Sa Majesté.
IV
Un beau jour de printemps, un des premiers où il nous fut permis de circuler dans Salonique de Macédoine, peu après les massacres, trois jours après les pendaisons, vers quatre heures de l'après-midi, il arriva que je m'arrêtai devant la porte fermée d'une vieille mosquée, pour regarder se battre deux cigognes.
La scène se passait dans une rue du vieux quartier musulman. Des maisons caduques bordaient de petits chemins tortueux, à moitié recouverts par les saillies des shaknisirs (sorte d'observatoires mystérieux, de grands balcons fermés et grillés, d'où les passants sont reluqués par des petits trous invisibles). Des avoines poussaient entre les pavés de galets noirs, et des branches de fraîche verdure couraient sur les toits ; le ciel, entrevu par échappées, était pur et bleu ; on respirait partout l'air tiède et la bonne odeur de mai.
La population de Salonique conservait encore envers nous une attitude contrainte et hostile ; aussi l'autorité nous obligeait-elle à traîner par les rues un sabre et tout un appareil de guerre. De loin en loin, quelques personnages à turban passaient en longeant les murs, et aucune tête de femme ne se montrait derrière les grillages discrets des haremlikes ; on eût dit une ville morte.
Je me croyais si parfaitement seul, que j'éprouvai une étrange impression en apercevant près de moi, derrière d'épais barreaux de fer, le haut d'une tête humaine, deux grands yeux verts fixés sur les miens.
Les sourcils étaient bruns, légèrement froncés, rapprochés jusqu'à se rejoindre ; l'expression de ce regard était un mélange d'énergie et de naïveté ; on eût dit un regard d'enfant, tant il avait de fraîcheur et de jeunesse.
La jeune femme qui avait ces yeux se leva, et montra jusqu'à la ceinture sa taille enveloppée d'un camail à la turque (féredjé) aux plis longs et rigides. Le camail était de soie verte, orné de broderies d'argent. Un voile blanc enveloppait soigneusement la tête, n'en laissant paraître que le front et les grands yeux. Les prunelles étaient bien vertes, de cette teinte vert de mer d'autrefois chantée par les poètes d'Orient.
Cette jeune femme était Aziyadé.
V
Aziyadé me regardait fixement. Devant un Turc, elle se fût cachée ; mais un giaour n'est pas un homme ; tout au plus est-ce un objet de curiosité qu'on peut contempler à loisir. Elle paraissait surprise qu'un de ces étrangers, qui étaient venus menacer son pays sur de si terribles machines de fer, pût être un très jeune homme dont l'aspect ne lui causait ni répulsion ni frayeur.
VI
Tous les canots des escadres étaient partis quand je revins sur le quai ; les yeux verts m'avaient légèrement captivé, bien que le visage exquis caché par le voile blanc me fût encore inconnu ; j'étais repassé trois fois devant la mosquée aux cigognes, et l'heure s'en était allée sans que j'en eusse conscience.
Les impossibilités étaient entassées comme à plaisir entre cette jeune femme et moi ; impossibilité d'échanger avec elle une pensée, de lui parler ni de lui écrire ; défense de quitter le bord après six heures du soir, et autrement qu'en armes ; départ probable avant huit jours pour ne jamais revenir, et, par dessus tout, les farouches surveillances des harems.
Je regardai s'éloigner les derniers canots anglais, le soleil près de disparaître, et je m'assis irrésolu sous la tente d'un café turc.
VII
Un attroupement fut aussitôt formé autour de moi ; c'était une bande de ces hommes qui vivent à la belle étoile sur les quais de Salonique, bateliers ou portefaix, qui désiraient savoir pourquoi j'étais resté à terre et attendaient là, dans l'espoir que peut-être j'aurais besoin de leurs services.
Dans ce groupe de Macédoniens, je remarquai un homme qui avait une drôle de barbe, séparée en petites boucles comme les plus antiques statues de ce pays ; il était assis devant moi par terre et m'examinait avec beaucoup de curiosité ; mon costume et surtout mes bottines paraissaient l'intéresser vivement. Il s'étirait avec des airs câlins, des mines de gros chat angora, et bâillait en montrant deux rangées de dents toutes petites, aussi brillantes que des perles.
Il avait d'ailleurs une très belle tête, une grande douceur dans les yeux qui resplendissaient d'honnêteté et d'intelligence. Il était tout dépenaillé, pieds nus, jambes nues, la chemise en lambeaux, mais propre comme une chatte.
Ce personnage était Samuel.
VIII
Ces deux êtres rencontrés le même jour devaient bientôt remplir un rôle dans mon existence et jouer, pendant trois mois, leur vie pour moi ; on m'eût beaucoup étonné en me le disant. Tous deux devaient abandonner ensuite leur pays pour me suivre, et nous étions destinés à passer l'hiver ensemble, sous le même toit, à Stamboul.
IX
Samuel s'enhardit jusqu'à me dire les trois mots qu'il savait d'anglais :
-- Do you want to go on board ? (Avez-vous besoin d'aller à bord ?)
Et il continua en sabir :
-- Te portarem col la mia barca. (Je t'y porterai avec ma barque.)
Samuel entendait le sabir ; je songeai tout de suite au parti qu'on pouvait tirer d'un garçon intelligent et déterminé, parlant une langue connue, pour cette entreprise insensée qui flottait déjà devant moi à l'état de vague ébauche.
L'or était un moyen de m'attacher ce va-nu-pieds, mais j'en avais peu. Samuel, d'ailleurs, devait être honnête, et un garçon qui l'est ne consent point pour de l'or à servir d'intermédiaire entre un jeune homme et une jeune femme.
X
A WILLIAM BROWN, LIEUTENANT
AU 3E D'INFANTERIE DE LIGNE, A LONDRES
Salonique, 2 juin.
... Ce n'était d'abord qu'une ivresse de l'imagination et des sens ; quelque chose de plus est venu ensuite, de l'amour ou peu s'en faut ; j'en suis surpris et charmé.
Si vous aviez pu suivre aujourd'hui votre ami Loti dans les rues d'un vieux quartier solitaire, vous l'auriez vu monter dans une maison d'aspect fantastique. La porte se referme sur lui avec mystère. C'est la case choisie pour ces changements de décors qui lui sont familiers. (Autrefois, vous vous en souvenez, c'était pour Isabelle B..., l'étoile : la scène se passait dans un fiacre, ou Hay-Market street, chez la maîtresse du grand Martyn ; vieille histoire que ces changements de décors, et c'est à peine si le costume oriental leur prête encore quelque peu d'attrait et de nouveauté.)
Début de mélodrame. Premier tableau : Un vieil appartement obscur. Aspect assez misérable, mais beaucoup de couleur orientale. Des narguilhés traînent à terre avec des armes.
Votre ami Loti est planté au milieu et trois vieilles juives s'empressent autour de lui sans mot dire. Elles ont des costumes pittoresques et des nez crochus, de longues vestes ornées de paillettes, des sequins enfilés pour colliers, et, pour coiffure, des catogans de soie verte. Elles se dépêchent de lui enlever ses vêtements d'officier et se mettent à l'habiller à la turque, en s'agenouillant pour commencer par les guêtres dorées et les jarretières. Loti conserve l'air sombre et préoccupé qui convient au héros d'un drame lyrique.
Les trois vieilles mettent dans sa ceinture plusieurs poignards dont les manches d'argent sont incrustés de corail, et les lames damasquinées d'or ; elles lui passent une veste dorée à manches flottantes, et le coiffent d'un tarbouch. Après cela, elles expriment, par des gestes, que Loti est très beau ainsi, et vont chercher un grand miroir.
Loti trouve qu'il n'est pas mal en effet, et sourit tristement à cette toilette qui pourrait lui être fatale ; et puis il disparaît par une porte de derrière et traverse toute une ville saugrenue, des bazars d'Orient et des mosquées ; il passe inaperçu dans des foules bariolées, vêtues de ces couleurs éclatantes qu'on affectionne en Turquie ; quelques femmes voilées de blanc se disent seulement sur son passage : " Voici un Albanais qui est bien mis, et ses armes sont belles. "
Plus loin, mon cher William, il serait imprudent de suivre votre ami Loti ; au bout de cette course, il y a l'amour d'une femme turque, laquelle est la femme d'un Turc, -- entreprise insensée en tout temps, et qui n'a plus de nom dans les circonstances du jour. -- Auprès d'elle, Loti va passer une heure de complète ivresse, au risque de sa tête, de la tête de plusieurs autres, et de toutes sortes de complications diplomatiques.
Vous direz qu'il faut, pour en arriver là, un terrible fonds d'égoïsme ; je ne dis pas le contraire ; mais j'en suis venu à penser que tout ce qui me plaît est bon à faire et qu'il faut toujours épicer de son mieux le repas si fade de la vie.
Vous ne vous plaindrez pas de moi, mon cher William : je vous ai écrit longuement. Je ne crois nullement à votre affection, pas plus qu'à celle de personne ; mais vous êtes, parmi les gens que j'ai rencontrés deçà et delà dans le monde, un de ceux avec lesquels je puis trouver du plaisir à vivre et à échanger mes impressions. S'il y a dans ma lettre quelque peu d'épanchement, il ne faut pas m'en vouloir : j'avais bu du vin de Chypre.
À présent c'est passé ; je suis monté sur le pont respirer l'air vif du soir, et Salonique faisait piètre mine ; ses minarets avaient l'air d'un tas de vieilles bougies, posées sur une ville sale et noire où fleurissent les vices de Sodome. Quand l'air humide me saisit comme une douche glacée, et que la nature prend ses airs ternes et piteux, je retombe sur moi-même ; je ne retrouve plus au-dedans de moi que le vide écoeurant et l'immense ennui de vivre.
Je pense aller bientôt à Jérusalem, où je tâcherai de ressaisir quelques bribes de foi. Pour l'instant, mes croyances religieuses et philosophiques, mes principes de morale, mes théories sociales, etc., sont représentés par cette grande personnalité : le gendarme.
Je vous reviendrai sans doute en automne dans le Yorkshire. En attendant, je vous serre les mains et je suis votre dévoué.
LOTI.
XI
Ce fut une des époques troublées de mon existence que ces derniers jours de mai 1876.
Longtemps j'étais resté anéanti, le coeur vide, inerte, à force d'avoir souffert ; mais cet état transitoire avait passé, et la force de la jeunesse amenait le réveil. Je m'éveillais seul dans la vie ; mes dernières croyances s'en étaient allées, et aucun frein ne me retenait plus.
Quelque chose comme de l'amour naissait sur ces ruines, et l'Orient jetait son grand charme sur ce réveil de moi-même, qui se traduisait par le trouble des sens.
XII
Elle était venue habiter avec les trois autres femmes de son maître un yali de campagne, dans un bois, sur le chemin de Monastir ; là, on la surveillait moins.
Le jour je descendais en armes. Par grosse mer, toujours, un canot me jetait sur les quais, au milieu de la foule des bateliers et des pêcheurs ; et Samuel, placé comme par hasard sur mon passage, recevait par signes mes ordres pour la nuit.
J'ai passé bien des journées à errer sur ce chemin de Monastir. C'était une campagne nue et triste, où l'oeil s'étendait à perte de vue sur des cimetières antiques ; des tombes de marbre en ruine, dont le lichen rongeait les inscriptions mystérieuses ; des champs plantés de menhirs de granit ; des sépultures grecques, byzantines, musulmanes, couvraient ce vieux sol de Macédoine où les grands peuples du passé ont laissé leur poussière. De loin en loin, la silhouette aiguë d'un cyprès, ou un platane immense, abritant des bergers albanais et des chèvres ; sur la terre aride, de larges fleurs lilas pâle, répandant une douce odeur de chèvrefeuille, sous un soleil déjà brûlant. Les moindres détails de ce pays sont restés dans ma mémoire.
La nuit, c'était un calme tiède, inaltérable, un silence mêlé de bruits de cigales, un air pur rempli de parfums d'été ; la mer immobile, le ciel aussi brillant qu'autrefois dans mes nuits des tropiques.
Elle ne m'appartenait pas encore ; mais il n'y avait plus entre nous que des barrières matérielles, la présence de son maître, et le grillage de fer de ses fenêtres.
Je passais ces nuits à l'attendre, à attendre ce moment, très court quelquefois, où je pouvais toucher ses bras à travers les terribles barreaux, et embrasser dans l'obscurité ses mains blanches, ornées de bagues d'Orient.
Et puis, à certaine heure du matin, avant le jour, je pouvais, avec mille dangers, rejoindre ma corvette par un moyen convenu avec les officiers de garde.
XIII
Mes soirées se passaient en compagnie de Samuel. J'ai vu d'étranges choses avec lui, dans les tavernes des bateliers ; j'ai fait des études de moeurs que peu de gens ont pu faire, dans les cours des miracles et les tapis francs des juifs de la Turquie. Le costume que je promenais dans ces bouges était celui des matelots turcs, le moins compromettant pour traverser de nuit la rade de Salonique. Samuel contrastait singulièrement avec de pareils milieux ; sa belle et douce figure rayonnait sur ces sombres repoussoirs. Peu à peu je m'attachais à lui, et son refus de me servir auprès d'Aziyadé me faisait l'estimer davantage.
Mais j'ai vu d'étranges choses la nuit avec ce vagabond, une prostitution étrange, dans les caves où se consomment jusqu'à complète ivresse le mastic et le raki...
XIV
Une nuit tiède de juin, étendus tous deux à terre dans la campagne, nous attendions deux heures du matin, -- l'heure convenue. -- Je me souviens de cette belle nuit étoilée, où l'on n'entendait que le faible bruit de la mer calme. Les cyprès dessinaient sur la montagne des larmes noires, les platanes des masses obscures ; de loin en loin, de vieilles bornes séculaires marquaient la place oubliée de quelque derviche d'autrefois ; l'herbe sèche, la mousse et le lichen avaient bonne odeur ; c'était un bonheur d'être en pleine campagne une pareille nuit, et il faisait bon vivre.
Mais Samuel paraissait subir cette corvée nocturne avec une détestable humeur, et ne me répondait même plus.
Alors je lui pris la main pour la première fois, en signe d'amitié, et lui fis en espagnol à peu près ce discours :
-- Mon bon Samuel, vous dormez chaque nuit sur la terre dure ou sur des planches ; l'herbe qui est ici est meilleure et sent bon comme le serpolet. Dormez, et vous serez de plus belle humeur après. N'êtes-vous pas content de moi ? et qu'ai-je pu vous faire ?
Sa main tremblait dans la mienne et la serrait plus qu'il n'eût été nécessaire.
-- Che volete, dit-il d'une voix sombre et troublée, che volete mî ? (Que voulez-vous de moi ?)...
Quelque chose d'inouï et de ténébreux avait un moment passé dans la tête du pauvre Samuel ; -- dans le vieil Orient tout est possible ! -- et puis il s'était couvert la figure de ses bras, et restait là, terrifié de lui-même, immobile et tremblant...
Mais, depuis cet instant étrange, il est à mon service corps et âme ; il joue chaque soir sa liberté et sa vie en entrant dans la maison qu'Aziyadé habite ; il traverse, dans l'obscurité, pour aller la chercher, ce cimetière rempli pour lui de visions et de terreurs mortelles ; il rame jusqu'au matin dans sa barque pour veiller sur la nôtre, ou bien m'attend toute la nuit, couché pêle-mêle avec cinquante vagabonds, sur la cinquième dalle de pierre du quai de Salonique. Sa personnalité est comme absorbée dans la mienne, et je le trouve partout dans mon ombre, quels que soient le lieu et le costume que j'aie choisis, prêt à défendre ma vie au risque de la sienne.
XV
LOTI A PLUMKETT, LIEUTENANT DE MARINE
Salonique, mai 1876.
Mon cher Plumkett,
Vous pouvez me raconter, sans m'ennuyer jamais, toutes les choses tristes ou saugrenues, ou même gaies, qui vous passeront par la tête ; comme vous êtes classé pour moi en dehors du " vil troupeau ", je lirai toujours avec plaisir ce que vous m'écrirez.
Votre lettre m'a été remise sur la fin d'un dîner au vin d'Espagne, et je me souviens qu'elle m'a un peu, à première vue, abasourdi par son ensemble original. Vous êtes en effet " un drôle de type ", mais cela, je le savais déjà. Vous êtes aussi un garçon d'esprit, ce qui était connu. Mais ce n'est point là seulement ce que j'ai démêlé dans votre longue lettre, je vous l'assure.
J'ai vu que vous avez dû beaucoup souffrir, et c'est là un point de commun entre nous deux. Moi aussi, il y a dix longues années que j'ai été lancé dans la vie, à Londres, livré à moi-même à seize ans ; j'ai goûté un peu toutes les jouissances ; mais je ne crois pas non plus qu'aucun genre de douleur m'ait été épargné. Je me trouve fort vieux, malgré mon extrême jeunesse physique, que j'entretiens par l'escrime et l'acrobatie.
Les confidences d'ailleurs ne servent à rien ; il suffit que vous ayez souffert pour qu'il y ait sympathie entre nous.
Je vois aussi que j'ai été assez heureux pour vous inspirer quelque affection ; je vous en remercie. Nous aurons, si vous voulez bien, ce que vous appelez une amitié intellectuelle, et nos relations nous aideront à passer le temps maussade de la vie.
À la quatrième page de votre papier, votre main courait un peu vite sans doute, quand vous avez écrit : " une affection et un dévouement illimités. " Si vous avez pensé cela, vous voyez bien, mon cher ami, qu'il y a encore chez vous de la jeunesse et de la fraîcheur, et que tout n'est pas perdu. Ces belles amitiés-là, à la vie, à la mort, personne plus que moi n'en a éprouvé tout le charme ; mais, voyez-vous, on les a à dix-huit ans ; à vingt-cinq, elles sont finies, et on n'a plus de dévouement que pour soi-même. C'est désolant, ce que je vous dis là, mais c'est terriblementvrai.
XVI
Salonique, juin 1876.
C'était un bonheur de faire à Salonique ces corvées matinales qui vous mettaient à terre avant le lever du soleil. L'air était si léger, la fraîcheur si délicieuse, qu'on n'avait aucune peine à vivre ; on était comme pénétré de bien-être. Quelques Turcs commençaient à circuler, vêtus de robes rouges, vertes ou orange, sous les rues voûtées des bazars, à peine éclairées encore d'une demi-lueur transparente.
L'ingénieur Thompson jouait auprès de moi le rôle du confident d'opéra-comique, et nous avons bien couru ensemble par les vieilles rues de cette ville, aux heures les plus prohibées et dans les tenues les moins réglementaires.
Le soir, c'était pour les yeux un enchantement d'un autre genre : tout était rose ou doré. L'Olympe avait des teintes de braise ou de métal en fusion, et se réfléchissait dans une mer unie comme une glace. Aucune vapeur dans l'air : il semblait qu'il n'y avait plus d'atmosphère et que les montagnes se découpaient dans le vide, tant leurs arêtes les plus lointaines étaient nettes et décidées.
Nous étions souvent assis le soir sur les quais où se portait la foule, devant cette baie tranquille. Les orgues de Barbarie d'Orient y jouaient leurs airs bizarres, accompagnés de clochettes et de chapeaux chinois ; les cafedjis encombraient la voie publique de leurs petites tables toujours garnies, et ne suffisaient plus à servir les narguilhés, les skiros, le lokoum et le raki.
Samuel était heureux et fier quand nous l'invitions à notre table. Il rôdait alentour, pour me transmettre par signes convenus quelque rendez-vous d'Aziyadé, et je tremblais d'impatience en songeant à la nuit qui allait venir.
XVII
Salonique, juillet 1876.
Aziyadé avait dit à Samuel qu'il resterait cette nuit-là auprès de nous. Je la regardais faire avec étonnement : elle m'avait prié de m'asseoir entre elle et lui, et commençait à lui parler en langue turque.
C'était un entretien qu'elle voulait, le premier entre nous deux, et Samuel devait servir d'interprète ; depuis un mois, liés par l'ivresse des sens, sans avoir pu échanger même une pensée, nous étions restés jusqu'à cette nuit étrangers l'un à l'autre et inconnus.
-- Où es-tu né ? Où as-tu vécu ? Quel âge as-tu ? As-tu une mère ? Crois-tu en Dieu ? Es-tu allé dans le pays des hommes noirs ? As-tu eu beaucoup de maîtresses ? Es-tu un seigneur dans ton pays ?
Elle, elle était une petite fille circassienne venue à Constantinople avec une autre petite de son âge ; un marchand l'avait vendue à un vieux Turc qui l'avait élevée pour la donner à son fils ; le fils était mort, le vieux Turc aussi ; elle, qui avait seize ans, était extrêmement belle ; alors, elle avait été prise par cet homme, qui l'avait remarquée à Stamboul et ramenée dans sa maison de Salonique.
-- Elle dit, traduisait Samuel, que son Dieu n'est pas le même que le tien, et qu'elle n'est pas bien sûre, d'après le Koran, que les femmes aient une âme comme les hommes ; elle pense que, quand tu seras parti, vous ne vous verrez jamais, même après que vous serez morts, et c'est pour cela qu'elle pleure. Maintenant, dit Samuel en riant, elle demande si tu veux te jeter dans la mer avec elle tout de suite ; et vous vous laisserez couler au fond en vous tenant serrés tous les deux... Et moi, ensuite, je ramènerai la barque, et je dirai que je ne vous ai pas vus.
-- Moi, dis-je, je le veux bien, pourvu qu'elle ne pleure plus ; partons tout de suite, ce sera fini après.
Aziyadé comprit, elle passa ses bras en tremblant autour de mon cou ; et nous nous penchâmes tous deux sur l'eau.
-- Ne faites pas cela, cria Samuel, qui eut peur, en nous retenant tous deux avec une poigne de fer. Vilain baiser que vous vous donneriez là. En se noyant, on se mord et on fait une horrible grimace.
Cela était dit en sabir avec une crudité sauvage que le français ne peut pas traduire.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Il était l'heure pour Aziyadé de repartir, et, l'instant d'après, elle nous quitta.
XVIII
PLUMKETT A LOTI
Londres, juin 1876.
Mon cher Loti,
J'ai une vague souvenance de vous avoir envoyé le mois dernier une lettre sans queue ni tête, ni rime ni raison. Une de ces lettres que le primesaut vous dicte, où l'imagination galope, suivie par la plume, qui, elle, ne fait que trotter, et encore en butant souvent comme une vieille rossinante de louage.
Ces lettres-là, on ne les a jamais relues avant de les fermer car alors on ne les aurait point envoyées. Des digressions plus ou moins pédantesques dont il est inutile de chercher l'à-propos, suivies d'âneries indignes du Tintamarre. Ensuite, pour le bouquet, un auto-panégyrique d'individu incompris qui cherche à se faire plaindre, pour récolter des compliments que vous êtes assez bon pour lui envoyer. Conclusion : tout cela était bien ridicule.
Et les protestations de dévouement ! -- Oh ! pour le coup c'est là que la vieille rossinante à deux becs prenait le mors aux dents ! Vous répondez à cet article de ma lettre comme eût pu le faire cet écrivain du XVIe siècle avant notre ère qui ayant essayé de tout, d'être un grand roi, un grand philosophe, un grand architecte, d'avoir six cents femmes, etc., en vint à s'ennuyer et à se dégoûter tellement de toutes ces choses, qu'il déclara sur ses vieux jours, toutes réflexions faites, que tout n'était que vanité.
Ce que vous me répondiez là, en style d'Ecclésiaste, je le savais bien ; je suis si bien de votre avis sur tout et même sur autre chose, que je doute fort qu'il m'arrive jamais de discuter avec vous autrement que comme Pandore avec son brigadier. Nous n'avons absolument rien à nous apprendre l'un à l'autre, pour ce qui est des choses de l'ordre moral.
-- Les confidences, me dites-vous, sont inutiles.
Plus que jamais, je m'incline : j'aime à avoir des vues d'ensemble sur les personnes et les choses, j'aime à en deviner les grands traits ; quant aux détails, je les ai toujours eus en horreur.
" Affection et dévouement illimités ! " Que voulez-vous ! c'était un de ces bons mouvements, un de ces heureux éclairs à la faveur desquels on est meilleur que soi-même. Croyez bien que l'on est sincère au moment où l'on écrit ainsi. Si ce ne sont que des éclairs, à qui faut-il s'en prendre ?... Est-ce à vous et à moi, qui ne sommes aucunement responsables de la profonde imperfection de notre nature ? Est-ce à celui qui ne nous a créés que pour nous laisser à demi ébauchés, susceptibles des aspirations les plus élevées ; mais incapables d'actes qui soient en rapport avec nos conceptions ? N'est-ce à personne du tout ? Dans le doute où nous sommes à ce sujet, je crois que c'est ce qu'il y a de mieux à faire.
Merci pour ce que vous me dites de la fraîcheur de mes sentiments. Pourtant je n'en crois rien. Ils ont trop servi, ou plutôt je m'en suis trop servi, pour qu'ils ne soient pas un peu défraîchis par l'usage que j'en ai fait. Je pourrais dire que ce sont des sentiments d'occasion, et, à ce propos, je vous rappellerai que souvent on trouve de très bonnes occasions. Je vous ferai également remarquer qu'il est des choses qui gagnent en solidité ce que l'usure peut leur avoir enlevé de brillant et de fraîcheur ; comme exemple tiré du noble métier que nous exerçons tous deux, je vous citerai le vieux filin.
Il est donc bien entendu que je vous aime beaucoup. Il n'y a plus à revenir là-dessus. Une fois pour toutes, je vous déclare que vous êtes très bien doué, et qu'il serait fort malheureux que vous laissiez s'atrophier par l'acrobatie la meilleure partie de vous-même. Cela posé, je cesse de vous assommer de mon affection et de mon admiration, pour entrer dans quelques détails sur mon individu.
Je suis bien portant physiquement, et en traitement pour ce qui est du moral. -- Mon traitement consiste à ne plus me tourner la cervelle à l'envers, et à mettre un régulateur à ma sensibilité. Tout est équilibre en ce monde, au-dedans de nous-même comme au-dehors. Si la sensibilité prend le dessus, c'est toujours aux dépens de la raison. Plus vous serez poète, moins vous serez géomètre, et, dans la vie, il faut un peu de géométrie, et, ce qui est pis encore, beaucoup d'arithmétique. Je crois, Dieu me pardonne, que je vous écris là quelque chose qui a presque le senscommun !
Tout à vous,
PLUMKETT.
XIX
Nuit du 27 juillet, Salonique.
À neuf heures, les uns après les autres, les officiers du bord rentrent dans leurs chambres ; ils se retirent tous en me souhaitant bonne chance et bonne nuit : mon secret est devenu celui de tout le monde.
Et je regarde avec anxiété le ciel du côté du vieil Olympe, d'où partent trop souvent ces gros nuages cuivrés, indices d'orages et de pluie torrentielle.
Ce soir, de ce côté-là, tout est pur, et la montagne mythologique découpe nettement sa cime sur le ciel profond.
Je descends dans ma cabine, je m'habille et je remonte.
Alors commence l'attente anxieuse de chaque soir : une heure, deux heures se passent, les minutes se traînent et sont longues comme des nuits.
À onze heures, un léger bruit d'avirons sur la mer calme ; un point lointain s'approche en glissant comme une ombre. C'est la barque de Samuel. Les factionnaires le couchent en joue et le hèlent. Samuel ne répond rien, et cependant les fusils s'abaissent ; -- les factionnaires ont une consigne secrète qui concerne lui seul, et le voilà le long du bord.
On lui remet pour moi des filets, et différents ustensiles de pêche ; les apparences sont sauvées ainsi, et je saute dans la barque, qui s'éloigne ; j'enlève le manteau qui couvrait mon costume turc et la transformation est faite. Ma veste dorée brille légèrement dans l'obscurité, la brise est molle et tiède, et Samuel rame sans bruit dans la direction de la terre.
Une petite barque est là qui stationne. -- Elle contient une vieille négresse hideuse enveloppée d'un drap bleu, un vieux domestique albanais armé jusqu'aux dents, au costume pittoresque ; et puis une femme, tellement voilée qu'on ne voit plus rien d'elle-même qu'une informe masse blanche.
Samuel reçoit dans sa barque les deux premiers de ces personnages, et s'éloigne sans mot dire. Je suis resté seul avec la femme au voile, aussi muette et immobile qu'un fantôme blanc ; j'ai pris les rames, et, en sens inverse, nous nous éloignons aussi dans la direction du large. -- Les yeux fixés sur elle, j'attends avec anxiété qu'elle fasse un mouvement ou un signe.
Quand, à son gré, nous sommes assez loin, elle me tend ses bras ; c'est le signal attendu pour venir m'asseoir auprès d'elle. Je tremble en la touchant, ce premier contact me pénètre d'une langueur mortelle, son voile est imprégné des parfums de l'Orient, son contact est ferme et froid.
J'ai aimé plus qu'elle une autre jeune femme que, à présent, je n'ai plus le droit de voir ; mais jamais mes sens n'ont connu pareille ivresse.
XX
La barque d'Aziyadé est remplie de tapis soyeux, de coussins et de couvertures de Turquie. On y trouve tous les raffinements de la nonchalance orientale, et il semblerait voir un lit qui flotte plutôt qu'une barque.
C'est une situation singulière que la nôtre : il nous est interdit d'échanger seulement une parole ; tous les dangers se sont donné rendez-vous autour de ce lit, qui dérive sans direction sur la mer profonde ; on dirait deux êtres qui ne se sont réunis que pour goûter ensemble les charmes enivrants de l'impossible.
Dans trois heures, il faudra partir, quand la Grande Ourse se sera renversée dans le ciel immense. Nous suivons chaque nuit son mouvement régulier, elle est l'aiguille du cadran qui compte nos heures d'ivresse.
D'ici là, c'est l'oubli complet du monde et de la vie, le même baiser commencé le soir qui dure jusqu'au matin, quelque chose de comparable à cette soif ardente des pays de sable de l'Afrique qui s'excite en buvant de l'eau fraîche et que la satiété n'apaise plus...
À une heure, un tapage inattendu dans le silence de cette nuit : des harpes et des voix de femmes ; on nous crie gare, et à peine avons-nous le temps de nous garer. Un canot de la Maria Pia passe grand train près de notre barque ; il est rempli d'officiers italiens en partie fine, ivres pour la plupart ; -- il avait failli passer sur nous et nous couler.
XXI
Quand nous rejoignîmes la barque de Samuel, la Grande Ourse avait dépassé son point de plus grande inclinaison, et on entendait dans le lointain le chant du coq.
Samuel dormait, roulé dans ma couverture, à l'arrière, au fond de la barque ; la négresse dormait, accroupie à l'avant comme une macaque ; le vieil Albanais dormait entre eux deux, courbé sur ses avirons.
Les deux vieux visiteurs rejoignirent leur maîtresse, et la barque qui portait Aziyadé s'éloigna sans bruit. Longtemps je suivis des yeux la forme blanche de la jeune femme, étendue inerte à la place où je l'avais quittée, chaude de baisers, et humide de la rosée de la nuit.
Trois heures sonnaient à bord des cuirassés allemands : une lueur blanche à l'orient profilait le contour sombre des montagnes, dont la base était perdue dans l'ombre, dans l'épaisseur de leur propre ombre, reflétée profondément dans l'eau calme. Il était impossible d'apprécier encore aucune distance dans l'obscurité projetée par ces montagnes ; seulement les étoiles pâlissaient.
La fraîcheur humide du matin commençait à tomber sur la mer ; la rosée se déposait en gouttelettes serrées sur les planches de la barque de Samuel ; j'étais vêtu à peine, les épaules seulement couvertes d'une chemise d'Albanais en mousseline légère. Je cherchais ma veste dorée ; elle était restée dans la barque d'Aziyadé. Un froid mortel glissait le long de mes bras, et pénétrait peu à peu toute ma poitrine. Une heure encore avant le moment favorable pour rentrer à bord en évitant la surveillance des hommes de garde ! J'essayai de ramer ; un sommeil irrésistible engourdissait mes bras. Alors je soulevai avec des précautions infinies la couverture qui enveloppait Samuel, pour m'étendre sans l'éveiller à côté de cet ami de hasard.
Et, sans en avoir eu conscience, en moins d'une seconde, nous nous étions endormis tous deux de ce sommeil accablant contre lequel il n'y a pas de résistance possible ; -- et la barque s'en alla en dérive.
Une voix rauque et germanique nous éveilla au bout d'une heure ; la voix criait quelque chose en allemand dans le genre de ceci : " Ohé du canot ! "
Nous étions tombés sur les cuirassés allemands, et nous nous éloignâmes à force de rames ; les fusils des hommes de garde nous tenaient en joue. Il était quatre heures ; l'aube, incertaine encore, éclairait la masse blanche de Salonique, les masses noires des navires de guerre ; je rentrai à bord comme un voleur, assez heureux pour être inaperçu.
XXII
La nuit d'après (du 28 au 29), je rêvai que je quittais brusquement Salonique et Aziyadé. Nous voulions courir, Samuel et moi, dans le sentier du village turc où elle demeure, pour au moins lui dire adieu ; l'inertie des rêves arrêtait notre course ; l'heure passait et la corvette larguait ses voiles.
-- Je t'enverrai de ses cheveux, disait Samuel, toute une longue natte de ses cheveux bruns.
Et nous cherchions toujours à courir.
Alors, on vint m'éveiller pour le quart ; il était minuit. Le timonier alluma une bougie dans ma chambre : je vis briller les dorures et les fleurs de soie de la tapisserie, et m'éveillai tout à fait.
Il plut par torrents cette nuit-là, et je fus trempé.
XXIII
Salonique, 29 juillet.
Je reçois ce matin à dix heures cet ordre inattendu : quitter brusquement ma corvette et Salonique : prendre passage demain sur le paquebot de Constantinople, et rejoindre le stationnaire anglais le Deerhound, qui se promène par là-bas, dans les eaux du Bosphore ou du Danube.
Une bande de matelots vient d'envahir ma chambre ; ils arrachent les tentures et confectionnent les malles.
J'habitais, tout au fond du Prince-of-Wales, un réduit blindé confinant avec la soute aux poudres. J'avais meublé d'une manière originale ce caveau, où ne pénétrait pas la lumière du soleil : sur les murailles de fer, une épaisse soie rouge à fleurs bizarres ; des faïences, des vieilleries redorées, des armes, brillant sur ce fond sombre.
J'avais passé des heures tristes, dans l'obscurité de cette chambre, ces heures inévitables du tête-à-tête avec soi-même, qui sont vouées aux remords, aux regrets déchirants du passé.
XXIV
J'avais quelques bons camarades sur le Prince-of-Wales ; j'étais un peu l'enfant gâté du bord, mais je ne tiens plus à personne, et il m'est indifférent de les quitter.
Une période encore de mon existence qui va finir, et Salonique est un coin de la terre que je ne reverrai plus.
J'ai passé pourtant des heures enivrantes sur l'eau tranquille de cette grande baie, des nuits que beaucoup d'hommes achèteraient bien cher et j'aimais presque cette jeune femme, si singulièrement délicieuse !
J'oublierai bientôt ces nuits tièdes, où la première lueur de l'aube nous trouvait étendus dans une barque, enivrés d'amour, et tout trempés de la rosée du matin.
Je regrette Samuel aussi, le pauvre Samuel, qui jouait si gratuitement sa vie pour moi, et qui va pleurer mon départ comme un enfant. C'est ainsi que je me laisse aller encore et prendre à toutes les affections ardentes, à tout ce qui y ressemble, quel qu'en soit le mobile intéressé ou ténébreux ; j'accepte, en fermant les yeux, tout ce qui peut pour une heure combler le vide effrayant de la vie, tout ce qui est une apparence d'amitié ou d'amour.
XXV
30 juillet. Dimanche.
À midi, par une journée brûlante, je quitte Salonique. Samuel vient avec sa barque, à la dernière heure, me dire adieu sur le paquebot qui m'emporte.
Il a l'air fort dégagé et satisfait. -- Encore un qui m'oubliera vite !
-- Au revoir, effendim, pensia poco de Samuel ! (Au revoir, monseigneur ! pense un peu à Samuel !)
XXVI
-- En automne, a dit Aziyadé, Abeddin-effendi, mon maître, transportera à Stamboul son domicile et ses femmes ; si par hasard il n'y venait pas, moi seule j'y viendrais pour toi.
Va pour Stamboul, et je vais l'y attendre. Mais c'est tout à recommencer, un nouveau genre de vie, dans un nouveau pays, avec de nouveaux visages, et pour un temps que j'ignore.
XXVII
L'état-major du Prince-of-Wales exécute des effets de mouchoirs très réussis, et le pays s'éloigne, baigné dans le soleil. Longtemps on distingue la tour blanche, où, la nuit, s'embarquait Aziyadé, et cette campagne pierreuse, çà et là plantée de vieux platanes, si souvent parcourue dans l'obscurité.
Salonique n'est plus bientôt qu'une tache grise qui s'étale sur des montagnes jaunes et arides, une tache hérissée de pointes blanches qui sont des minarets, et de pointes noires qui sont des cyprès.
Et puis la tache grise disparaît, pour toujours sans doute, derrière les hautes terres du cap Kara-Bournou. Quatre grands sommets mythologiques s'élèvent au-dessus de la côte déjà lointaine de Macédoine : Olympe, Athos, Pélion et Ossa !
2
SOLITUDE
I
Constantinople, 3 août 1876.
Traversée en trois jours et trois étapes : Athos, Dédéagatch, les Dardanelles.
Nous étions une bande ainsi composée : une belle dame grecque, deux belles dames juives, un Allemand, un missionnaire américain, sa femme, et un derviche. Une société un peu drôle ! mais nous avons fait bon ménage tout de même, et beaucoup de musique. La conversation générale avait eu lieu en latin, ou en grec du temps d'Homère. Il y avait même, entre le missionnaire et moi, des apartés en langue polynésienne.
Depuis trois jours, j'habite, aux frais de Sa Majesté Britannique, un hôtel du quartier de Péra. Mes voisins sont un lord et une aimable lady, avec laquelle les soirées se passent au piano à jouer tout Beethoven.
J'attends sans impatience le retour de mon bateau, qui se promène quelque part, dans la mer de Marmara.
II
Samuel m'a suivi comme un ami fidèle ; j'en ai été touché. Il a réussi à se faufiler, lui aussi, à bord d'un paquebot des Messageries, et m'est arrivé ce matin ; je l'ai embrassé de bon coeur, heureux de revoir sa franche et honnête figure, la seule qui me soit sympathique dans cette grande ville où je ne connais âme qui vive.
-- Voilà, dit-il, effendim ; j'ai tout laissé, mes amis, mon pays, ma barque, -- et je t'ai suivi.
J'ai éprouvé déjà que, chez les pauvres gens plus qu'ailleurs, on trouve de ces dévouements absolus et spontanés ; je les aime mieux que les gens policés, décidément : ils n'en ont pas l'égoïsme ni les mesquineries.
III
Tous les verbes de Samuel se terminent en ate ; tout ce qui fait du bruit se dit : fate boum (faire boum).
-- Si Samuel monte à cheval, dit-il, Samuel fate boum. ! (Lisez : " Samuel tombera. ")
Ses réflexions sont subites et incohérentes comme celles des petits enfants ; il est religieux avec naïveté et candeur ; ses superstitions sont originales, et ses observances saugrenues. Il n'est jamais si drôle que quand il veut faire l'homme sérieux.
IV
A LOTI, DE SA SOEUR
Brightbury, août 1876.
Frère aimé,
Tu cours, tu vogues, tu changes, tu te poses... te voilà parti comme un petit oiseau sur lequel jamais on ne peut mettre la main. Pauvre cher petit oiseau, capricieux, blasé, battu des vents, jouet des mirages, qui n'a pas vu encore où il fallait qu'il reposât sa tête fatiguée, son aile frémissante.
Mirage à Salonique, mirage ailleurs ! Tournoie, tournoie toujours, jusqu'à ce que, dégoûté de ce vol inconscient, tu te poses pour la vie sur quelque jolie branche de fraîche verdure... Non ; tu ne briseras pas tes ailes, et tu ne tomberas pas dans le gouffre, parce que le Dieu des petits oiseaux a une fois parlé, et qu'il y a des anges qui veillent autour de cette tête légère et chérie.
C'est donc fini ! Tu ne viendras pas cette année t'asseoir sous les tilleuls ! L'hiver arrivera sans que tu aies foulé notre gazon ! Pendant cinq années, j'ai vu fleurir nos fleurs, se parer nos ombrages, avec la douce, la charmante pensée que je vous y verrais tous deux. Chaque saison, chaque été, c'était mon bonheur... Il n'y a plus que toi, et nous ne t'y verrons pas.
Un beau matin d'août, je t'écris de Brightbury, de notre salon de campagne donnant sur la cour aux tilleuls ; les oiseaux chantent, et les rayons du soleil filtrent joyeusement partout. C'est samedi, et les pierres, et le plancher, fraîchement lavés, racontent tout un petit poème rustique et intime, auquel, je le sais, tu n'es point indifférent. Les grandes chaleurs suffocantes sont passées et nous entrons dans cette période de paix, de charme pénétrant, qui peut être si justement comparée au second âge de l'homme ; les fleurs et les plantes, fatiguées de toutes ces voluptés de l'été, s'élancent maintenant, refleurissent vigoureuses, avec des teintes plus ardentes au milieu d'une verdure éclatante, et quelques feuilles déjà jaunies ajoutent au charme viril de cette nature à sa seconde pousse. Dans ce petit coin de mon Éden, tout t'attendait, frère chéri ; il semblait que tout poussait pour toi... et encore une fois, tout passera sans toi. C'est décidé, nous ne te verrons pas.
V
Le quartier bruyant du Taxim, sur la hauteur de Péra, les équipages européens, les toilettes européennes heurtant les équipages et les costumes d'Orient ; une grande chaleur, un grand soleil ; un vent tiède soulevant la poussière et les feuilles jaunies d'août ; l'odeur des myrtes ; le tapage des marchands de fruits, les rues encombrées de raisins et de pastèques... Les premiers moments de mon séjour à Constantinople ont gravé ces images dans mon souvenir.
Je passais des après-midi au bord de cette route du Taxim, assis au vent sous les arbres, étranger à tous. En rêvant de ce temps qui venait de finir, je suivais d'un regard distrait ce défilé cosmopolite ; je songeais beaucoup à elle, étonné de la trouver si bien assise tout au fond de ma pensée.
Je fis dans ce quartier la connaissance du prêtre arménien qui me donna les premières notions de la langue turque. Je n'aimais pas encore ce pays comme je l'ai aimé plus tard ; je l'observais en touriste ; et Stamboul, dont les chrétiens avaient peur, m'était à peu près inconnu.
Pendant trois mois, je demeurai à Péra, songeant aux moyens d'exécuter ce projet impossible, aller habiter avec elle sur l'autre rive de la Corne d'or, vivre de la vie musulmane qui était sa vie, la posséder des jours entiers, comprendre et pénétrer ses pensées, lire au fond de son coeur des choses fraîches et sauvages à peine soupçonnées dans nos nuits de Salonique, -- et l'avoir à moi tout entière.
Ma maison était située en un point retiré de Péra, dominant de haut la Corne d'or et le panorama lointain de la ville turque ; la splendeur de l'été donnait du charme à cette habitation. En travaillant la langue de l'islam devant ma grande fenêtre ouverte, je planais sur le vieux Stamboul baigné de soleil. Tout au fond, dans un bois de cyprès, apparaissait Eyoub, où il eût été doux d'aller avec elle cacher son existence, -- point mystérieux et ignoré où notre vie eût trouvé un cadre étrange et charmant.
Autour de ma maison s'étendaient de vastes terrains dominant Stamboul, plantés de cyprès et de tombes, -- terrains vagues où j'ai passé plus d'une nuit à errer, poursuivant quelque aventure imprudente arménienne, ou grecque.
Tout au fond de mon coeur, j'étais resté fidèle à Aziyadé ; mais les jours passaient et elle ne venait pas...
De ces belles créatures, je n'ai conservé que le souvenir sans charme que laisse l'amour enfiévré des sens ; rien de plus ne m'attacha jamais à aucune d'elles, et elles furent vite oubliées.
Mais j'ai souvent parcouru la nuit ces cimetières, et j'y ai fait plus d'une fâcheuse rencontre.
À trois heures, un matin, un homme sorti de derrière un cyprès me barra le passage. C'était un veilleur de nuit ; il était armé d'un long bâton ferré, de deux pistolets et d'un poignard ; -- et j'étais sans armes.
Je compris tout de suite ce que voulait cet homme. Il eût attenté à ma vie plutôt que de renoncer à son projet.
Je consentis à le suivre : j'avais mon plan. Nous marchions près de ces fondrières de cinquante mètres de haut qui séparent Péra de Kassim-Pacha. Il était tout au bord ; je saisis l'instant favorable, je me jetai sur lui ; -- il posa un pied dans le vide, et perdit l'équilibre. Je l'entendis rouler tout au fond sur les pierres, avec un bruit sinistre et un gémissement.
Il devait avoir des compagnons et sa chute avait pu s'entendre de loin dans ce silence. Je pris mon vol dans la nuit, fendant l'air d'une course si rapide qu'aucun être humain n'eût pu m'atteindre.
Le ciel blanchissait à l'orient quand je regagnai ma chambre. La pâle débauche me retenait souvent par les rues jusqu'à ces heures matinales. À peine étais-je endormi, qu'une suave musique vint m'éveiller ; une vieille aubade d'autrefois, une mélodie gaie et orientale, fraîche comme l'aube du jour, des voix humaines accompagnées de harpes et de guitares.
Le choeur passa, et se perdit dans l'éloignement. Par ma fenêtre grande ouverte, on ne voyait que la vapeur du matin, le vide immense du ciel ; et puis, tout en haut, quelque chose se dessina en rose, un dôme et des minarets ; la silhouette de la ville turque s'esquissa peu à peu, comme suspendue dans l'air... Alors, je me rappelai que j'étais à Stamboul, -- et qu'elle avait juré d'y venir.
VI
La rencontre de cet homme m'avait laissé une impression sinistre ; je cessai ce vagabondage nocturne, et n'eus plus d'autres maîtresses, -- si ce n'est une jeune fille juive nommée Rébecca, qui me connaissait, dans le faubourg israélite de Pri-Pacha, sous le nom de Marketo.
Je passai la fin d'août et une partie de septembre en excursions dans le Bosphore. Le temps était tiède et splendide. Les rives ombreuses, les palais et les yalis se miraient dans l'eau calme et bleue que sillonnaient des caïques dorés.
On préparait à Stamboul la déposition du sultan Mourad, et le sacred'Abd-ul-Hamid.
VII
Constantinople, 30 août.
Minuit ! la cinquième heure aux horloges turques ; les veilleurs de nuitfrappent le sol de leurs lourds bâtons ferrés. Les chiens sont enrévolution dans le quartier de Galata et poussent là-bas des hurlementslamentables. Ceux de mon quartier gardent la neutralité et je leur en saisgré ; ils dorment en monceaux devant ma porte. Tout est au grand calmedans mon voisinage ; les lumières s'y sont éteintes une à une, pendant cestrois longues heures que j'ai passées là, étendu devant ma fenêtre ouverte.
À mes pieds, les vieilles cases arméniennes sont obscures et endormies ;j'ai vue sur un très profond ravin, au bas duquel un bois de cyprèsséculaires forme une masse absolument noire ; ces arbres tristes ombragentd'antiques sépultures de musulmans ; ils exhalent dans la nuit des parfumsbalsamiques. L'immense horizon est tranquille et pur ; je domine de hauttout ce pays. Au-dessus des cyprès, une nappe brillante, c'est la Corned'or ; au-dessus encore, tout en haut, la silhouette d'une villeorientale, c'est Stamboul. Les minarets, les hautes coupoles des mosquéesse découpent sur un ciel très étoilé où un mince croissant de lune estsuspendu ; l'horizon est tout frangé de tours et minarets, légèrementdessinés en silhouettes bleuâtres sur la teinte pâle de la nuit. Lesgrands dômes superposés des mosquées montent en teintes vagues jusqu'à lalune, et produisent sur l'imagination l'impression du gigantesque.
Dans un de ces palais là-bas, le Seraskierat, il se passe à l'heure qu'ilest une sombre comédie ; les grands pachas y sont réunis pour déposer lesultan Mourad ; demain, c'est Abd-ul-Hamid qui l'aura remplacé. Ce sultanpour l'avènement duquel nous avons fait si grande fête, il y a trois mois,et qu'on servait aujourd'hui encore comme un dieu, on l'étrangle peut-êtrecette nuit dans quelque coin du sérail.
Tout cependant est silencieux dans Constantinople... À onze heures, descavaliers et de l'artillerie sont passés au galop, courant vers Stamboul ;et puis le roulement sourd des batteries s'est perdu dans le lointain,tout est retombé dans le silence.
Des chouettes chantent dans les cyprès, avec la même voix que celles demon pays ; j'aime ce bruit d'été qui me ramène aux bois du Yorkshire, auxbeaux soirs de mon enfance, passée sous les arbres, là-bas, dans le jardinde Brightbury.
Au milieu de ce calme, les images du passé sont vivement présentes à monesprit, les images de tout ce qui est brisé, parti sans retour.
Je comptais que mon pauvre Samuel serait auprès de moi ce soir, et sansdoute je ne le reverrai jamais. J'en ai le coeur serré et ma solitude mepèse. Il y a huit jours, je l'avais laissé partir pour gagner quelqueargent, sur un navire qui s'en allait à Salonique. Les trois bateaux quipouvaient me le ramener sont revenus sans lui, le dernier ce soir, etpersonne à bord n'en avait entendu parler...
Le croissant s'abaisse lentement derrière Stamboul, derrière les dômes dela Suleïmanieh. Dans cette grande ville, je suis étranger et inconnu. Monpauvre Samuel était le seul qui y sût mon nom et mon existence, etsincèrement je commençais à l'aimer.
M'a-t-il abandonné, lui aussi, ou bien lui est-il arrivé malheur ?
VIII
Les amis sont comme les chiens : cela finit mal toujours, et le mieux estde n'en pas avoir.
IX
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
L'ami Saketo, qui fait le va-et-vient de Salonique à Constantinople surles paquebots turcs, nous rend fréquemment visite. D'abord craintif dansla case, il y vint bientôt comme chez lui. Un brave garçon, ami d'enfancede Samuel, auquel il apporte les nouvelles du pays.
La vieille Esther, une juive de Salonique qui avait là-bas mission de mecostumer en Turc et m'appelait son caro piccolo, m'envoie, par sonintermédiaire, ses souhaits et ses souvenirs.
L'ami Saketo est bienvenu, surtout quand il apporte les messagesqu'Aziyadé lui transmet par l'organe de sa négresse.
-- La hanum (la dame turque), dit-il, présente ses salam à M. Loti ;elle lui mande qu'il ne faut point se lasser de l'attendre, et qu'avantl'hiver elle sera rendue...
X
LOTI A WILLIAM BROWN
J'ai reçu votre triste lettre il y a seulement deux jours ; vous l'aviezadressée à bord du Prince-of-Wales, elle est allée me chercher à Tuniset ailleurs.
En effet, mon pauvre ami, votre part de chagrins est lourde aussi, et vousles sentez plus vivement que d'autres parce que, pour votre malheur, vousavez reçu comme moi ce genre d'éducation qui développe le coeur et lasensibilité.
Vous avez tenu vos promesses, sans doute, en ce qui concerne la jeunefemme que vous aimez. À quoi bon, mon pauvre ami, au profit de qui et envertu de quelle morale ? Si vous l'aimez à ce point et si elle vous aime,ne vous embarrassez pas des conventions et des scrupules ; prenez-la àn'importe quel prix, vous serez heureux quelque temps, guéri après, et lesconséquences sont secondaires.
Je suis en Turquie depuis cinq mois, depuis que je vous ai quitté ; j'y airencontré une jeune femme étrangement charmante, du nom d'Aziyadé, qui m'aaidé à passer à Salonique mon temps d'exil, -- et un vagabond, Samuel, quej'ai pris pour ami. Le moins possible j'habite le Deerhound ; j'y suisintermittent (comme certaines fièvres de Guinée), reparaissant tous lesquatre jours pour les besoins du service. J'ai un bout de case àConstantinople, dans un quartier où je suis inconnu ; j'y mène une vie quin'a pour règle que ma fantaisie, et une petite Bulgare de dix-sept ans estma maîtresse du jour.
L'Orient a du charme encore ; il est resté plus oriental qu'on ne pense.J'ai fait ce tour de force d'apprendre en deux mois la langue turque ; jeporte fez et cafetan, -- et je joue à l'effendi, comme les enfantsjouent aux soldats.
Je riais autrefois de certains romans où l'on voit de braves gens perdre,après quelque catastrophe, la sensibilité et le sens moral ; peut-êtrecependant ce cas-là est-il un peu le mien. Je ne souffre plus, je ne mesouviens plus : je passerais indifférent à côté de ceux qu'autrefois j'aiadorés.
J'ai essayé d'être chrétien, je ne l'ai pas pu. Cette illusion sublime quipeut élever le courage de certains hommes, de certaines femmes, -- nosmères par exemple, -- jusqu'à l'héroïsme, cette illusion m'est refusée.
Les chrétiens du monde me font rire ; si je l'étais, moi, le resten'existerait plus à mes yeux ; je me ferais missionnaire et m'en iraisquelque part me faire tuer au service du Christ...
Croyez-moi, mon pauvre ami, le temps et la débauche sont deux grandsremèdes ; le coeur s'engourdit à la longue, et c'est alors qu'on nesouffre plus. Cette vérité n'est pas neuve, et je reconnais qu'Alfred deMusset vous l'eût beaucoup mieux accommodée ; mais, de tous les vieuxadages, que, de génération en génération, les hommes se repassent,celui-là est un des plus immortellement vrais. Cet amour pur que vousrêvez est une fiction comme l'amitié ; oubliez celle que vous aimez pourune coureuse. Cette femme idéale vous échappe ; éprenez-vous d'une fillede cirque qui aura de belles formes.
Il n'y a pas de Dieu, il n'y a pas de morale, rien n'existe de tout cequ'on nous a enseigné à respecter ; il y a une vie qui passe, à laquelleil est logique de demander le plus de jouissances possible, en attendantl'épouvante finale qui est la mort.
Les vraies misères, ce sont les maladies, les laideurs et la vieillesse ;ni vous ni moi, nous n'avons ces misères-là ; nous pouvons avoir encoreune foule de maîtresses, et jouir de la vie.
Je vais vous ouvrir mon coeur, vous faire ma profession de foi : j'ai pourrègle de conduite de faire toujours ce qui me plaît, en dépit de toutemoralité, de toute convention sociale. Je ne crois à rien ni à personne,je n'aime personne ni rien ; je n'ai ni foi ni espérance.
J'ai mis vingt-sept ans à en venir là ; si je suis tombé plus bas que lamoyenne des hommes j'étais aussi parti de plus haut.
Adieu, je vous embrasse.
LOTI.
XI
La mosquée d'Eyoub, située au fond de la Corne d'or, fut construite sousMahomet II, sur l'emplacement du tombeau d'Eyoub, compagnon du prophète.
L'accès en est de tout temps interdit aux chrétiens, et les abords mêmesn'en sont pas sûrs pour eux.
Ce monument est bâti en marbre blanc ; il est placé dans un lieusolitaire, à la campagne, et entouré de cimetières de tous côtés. On voità peine son dôme et ses minarets sortant d'une épaisse verdure, d'unmassif de platanes gigantesques et de cyprès séculaires.
Les chemins de ces cimetières sont très ombragés et sombres, dallés enpierre ou en marbre, chemins creux pour la plupart. Ils sont bordésd'édifices de marbre fort anciens, dont la blancheur, encore inaltérée,tranche sur les teintes noires des cyprès.
Des centaines de tombes dorées et entourées de fleurs se pressent àl'ombre de ces sentiers ; ce sont des tombes de morts vénérés, d'ancienspachas, de grands dignitaires musulmans. Les cheik-ul-islam ont leurskiosques funéraires dans une de ces avenues tristes.
C'est dans la mosquée d'Eyoub que sont sacrés les sultans.
XII
Le 6 septembre, à six heures du matin, j'ai pu pénétrer dans la secondecour intérieure de la mosquée d'Eyoub.
Le vieux monument était vide et silencieux ; deux dervichesm'accompagnaient, tout tremblants de l'audace de cette entreprise. Nousmarchions sans mot dire sur les dalles de marbre. La mosquée, à cetteheure matinale, était d'une blancheur de neige ; des centaines de pigeonsramiers picoraient et voletaient dans les cours solitaires.
Les deux derviches, en robe de bure, soulevèrent la portière de cuir quifermait le sanctuaire, et il me fut permis de plonger un regard dans celieu vénéré, le plus saint de Stamboul, où jamais chrétien n'a pu porterles yeux.
C'était la veille du sacre du sultan Abd-ul-Hamid.
Je me souviens du jour où le nouveau sultan vint en grande pompe prendrepossession du palais impérial. J'avais été un des premiers à le voir,quand il quitta cette retraite sombre du vieux sérail où l'on tient enTurquie les prétendants au trône ; de grands caïques de gala étaient venusl'y chercher, et mon caïque touchait le sien.
Ces quelques jours de puissance ont déjà vieilli le sultan ; il avaitalors une expression de jeunesse et d'énergie qu'il a perdue depuis.L'extrême simplicité de sa mise contrastait avec le luxe oriental dont onvenait de l'entourer. Cet homme, que l'on tirait d'une obscurité relativepour le conduire au suprême pouvoir, semblait plongé dans une inquièterêverie ; il était maigre, pâle et tristement préoccupé, avec de grandsyeux noirs cernés de bistre ; sa physionomie était intelligente etdistinguée.
Les caïques du sultan sont conduits chacun par vingt-six rameurs. Leursformes ont l'élégance originale de l'Orient ; ils sont d'une grandemagnificence, entièrement ciselés et dorés, et portent à l'avant un éperond'or. La livrée des laquais de la cour est verte et orange, couverte dedorures. Le trône du sultan, orné de plusieurs soleils, est placé sous undais rouge et or.
XIII
Aujourd'hui, 7 septembre, a lieu la grande représentation du sacre d'unsultan.
Abd-ul-Hamid, à ce qu'il semble, est pressé de s'entourer du prestige desKhalifes ; il se pourrait que son avènement ouvrît à l'islam une èrenouvelle, et qu'il apportât à la Turquie un peu de gloire encore et undernier éclat.
Dans la mosquée sainte d'Eyoub, Abd-ul-Hamid est allé ceindre en grandepompe le sabre d'Othman.
Après quoi, suivi d'un long et magnifique cortège, le sultan a traverséStamboul dans toute sa longueur pour se rendre au palais du vieux sérail,faisant une pause et disant une prière, comme il est d'usage, dans lesmosquées et les kiosques funéraires qui se trouvaient sur son chemin.
Des hallebardiers ouvraient la marche, coiffés de plumets verts de deuxmètres de haut, vêtus d'habits écarlates tout chamarrés d'or.
Abd-ul-Hamid s'avançait au milieu d'eux, monté sur un cheval blancmonumental, à l'allure lente et majestueuse, caparaçonné d'or et depierreries.
Le cheik-ul-islam en manteau vert, les émirs en turban de cachemire, lesulémas en turban blanc à bandelettes d'or, les grands pachas, les grandsdignitaires, suivaient sur des chevaux étincelants de dorures, -- grave etinterminable cortège où défilaient de singulières physionomies ! -- Desulémas octogénaires soutenus par des laquais sur leurs monturestranquilles, montraient au peuple des barbes blanches et de sombresregards empreints de fanatisme et d'obscurité.
Une foule innombrable se pressait sur tout ce parcours, une de ces foulesturques auprès desquelles les plus luxueuses foules d'Occidentparaîtraient laides et tristes. Des estrades disposées sur une étendue deplusieurs kilomètres pliaient sous le poids des curieux, et tous lescostumes d'Europe et d'Asie s'y trouvaient mêlés.
Sur les hauteurs d'Eyoub s'étalait la masse mouvante des dames turques.Tous ces corps de femmes, enveloppés chacun jusqu'aux pieds de pièces desoie de couleurs éclatantes, toutes ces têtes blanches cachées sous lesplis des yachmaks d'où sortaient des yeux noirs, se confondaient sous lescyprès avec les pierres peintes et historiées des tombes. Cela était sicoloré et si bizarre, qu'on eût dit moins une réalité qu'une compositionfantastique de quelque orientaliste halluciné.
XIV
Le retour de Samuel est venu apporter un peu de gaieté à ma triste case.La fortune me sourit aux roulettes de Péra, et l'automne est splendide enOrient. J'habite un des plus beaux pays du monde, et ma liberté estillimitée. Je puis courir, à ma guise, les villages, les montagnes, lesbois de la côte d'Asie ou d'Europe, et beaucoup de pauvres gens vivraientune année des impressions et des péripéties d'un seul de mes jours.
Puisse Allah accorder longue vie au sultan Abd-ul-Hamid, qui fait revivreles grandes fêtes religieuses, les grandes solennités de l'islam ;Stamboul illuminé chaque soir, le Bosphore éclairé aux feux de Bengale,les dernières lueurs de l'Orient qui s'en va, une féerie à grand spectacleque sans doute on ne reverra plus.
Malgré mon indifférence politique, mes sympathies sont pour ce beau paysqu'on veut supprimer, et tout doucement je deviens Turc sans m'en douter.
XV
... Des renseignements sur Samuel et sa nationalité : il est Turcd'occasion, israélite de foi, et Espagnol par ses pères.
À Salonique, il était un peu va-nu-pieds, batelier et portefaix. Ici,comme là-bas, il exerce son métier sur les quais ; comme il a meilleuremine que les autres, il a beaucoup de pratiques et fait de bonnes journées; le soir, il soupe d'un raisin et d'un morceau de pain, et rentre à lacase, heureux de vivre.
La roulette ne donne plus, et nous voilà fort pauvres tous deux, mais siinsouciants que cela compense ; assez jeunes d'ailleurs pour avoir pourrien des satisfactions que d'autres payent fort cher.
Samuel met deux culottes percées l'une sur l'autre pour aller au travail ;il se figure que les trous ne coïncident pas et qu'il est fort convenableainsi.
Chaque soir, on nous trouve, comme deux bons Orientaux, fumant notrenarguilhé sous les platanes d'un café turc, ou bien nous allons au théâtredes ombres chinoises, voir Karagueuz, le Guignol turc qui nous captive.Nous vivons en dehors de toutes les agitations, et la politique n'existepas pour nous.
Il y a panique cependant parmi les chrétiens de Constantinople, etStamboul est un objet d'effroi pour les gens de Péra, qui ne passent plusles ponts qu'en tremblant.
XVI
Je traversais hier au soir Stamboul à cheval, pour aller chez Izeddin-Ali.C'était la grande fête du Baïram, grande féerie orientale, dernier tableaudu Ramazan : toutes les mosquées illuminées ; les minarets étincelantsjusqu'à leur extrême pointe ; des versets du Koran en lettres lumineusessuspendus dans l'air ; des milliers d'hommes criant à la fois, au bruit ducanon, le nom vénéré d'Allah ; une foule en habits de fête, promenant dansles rues des profusions de feux et de lanternes ; des femmes voiléescirculant par troupes, vêtues de soie, d'argent et d'or.
Après avoir couru, Izeddin-Ali et moi, tout Stamboul, à trois heures dumatin nous terminions nos explorations par un souterrain de banlieue, oùde jeunes garçons asiatiques, costumés en almées, exécutaient des danseslascives devant un public composé de tous les repris de la justiceottomane, saturnale d'une écoeurante nouveauté. Je demandai grâce pour lafin de ce spectacle, digne des beaux moments de Sodome, et nous rentrâmesau petit jour.
XVII
KARAGUEUZ
Les aventures et les méfaits du seigneur Karagueuz ont amusé un nombreincalculable de générations de Turcs, et rien ne fait présager que lafaveur de ce personnage soit près de finir.
Karagueuz offre beaucoup d'analogies de caractère avec le vieuxpolichinelle français ; après avoir battu tout le monde, y compris safemme, il est battu lui-même par Chéytan, -- le diable, -- quifinalement l'emporte, à la grande joie des spectateurs.
Karagueuz est en carton ou en bois ; il se présente au public sous formede marionnette ou d'ombre chinoise ; dans les deux cas, il est égalementdrôle. Il trouve des intonations et des postures que Guignol n'avait passoupçonnées ; les caresses qu'il prodigue à madame Karagueuz sont d'uncomique irrésistible.
Il arrive à Karagueuz d'interpeller les spectateurs et d'avoir ses démêlésavec le public. Il lui arrive aussi de se permettre des facéties tout àfait incongrues, et de faire devant tout le monde des choses quiscandaliseraient même un capucin. En Turquie, cela passe ; la censure n'ytrouve rien à dire, et on voit chaque soir les bons Turcs s'en aller, lalanterne à la main, conduire à Karagueuz des troupes de petits enfants. Onoffre à ces pleines salles de bébés un spectacle qui, en Angleterre,ferait rougir un corps de garde.
C'est là un trait curieux des moeurs orientales, et on serait tenté d'endéduire que les musulmans sont beaucoup plus dépravés que nous-mêmes,conclusion qui serait absolument fausse.
Les théâtres de Karagueuz s'ouvrent le premier jour du mois lunaire duRamazan et sont fort courus pendant trente jours.
Le mois fini, tout se ramasse et se démonte. Karagueuz rentre pour un andans sa boîte et n'a plus, sous aucun prétexte, le droit d'en sortir.
XVIII
Péra m'ennuie et je déménage ; je vais habiter dans le vieux Stamboul,même au-delà de Stamboul, dans le saint faubourg d'Eyoub.
Je m'appelle là-bas Arif-Effendi ; mon nom et ma position y sont inconnus.Les bons musulmans mes voisins n'ont aucune illusion sur ma nationalité ;mais cela leur est égal, et à moi aussi.
Je suis là à deux heures du Deerhound, presque à la campagne, dans unecase à moi seul. Le quartier est turc et pittoresque au possible : une ruede village où règne dans le jour une animation originale ; des bazars, descafedjis, des tentes ; et de graves derviches fumant leur narguilhé sousdes amandiers.
Une place, ornée d'une vieille fontaine monumentale en marbre blanc,rendez-vous de tout ce qui nous arrive de l'intérieur, tziganes,saltimbanques, montreurs d'ours. Sur cette place, une case isolée, --c'est la nôtre.
En bas, un vestibule badigeonné à la chaux, blanc comme neige, unappartement vide. (Nous ne l'ouvrons que le soir, pour voir, avant de nouscoucher, si personne n'est venu s'y cacher, et Samuel pense qu'il esthanté.)
Au premier, ma chambre, donnant par trois fenêtres sur la place déjàmentionnée ; la petite chambre de Samuel, et le haremlike, ouvrant àl'est sur la Corne d'or.
On monte encore un étage, on est sur le toit, en terrasse comme un toitarabe ; il est ombragé d'une vigne, déjà fort jaunie, hélas ! par le ventde novembre.
Tout à côté de la case, une vieille mosquée de village. Quand le muezzin,qui est mon ami, monte à son minaret, il arrive à la hauteur de materrasse, et m'adresse, avant de chanter la prière, un salam amical.
La vue est belle de là-haut. Au fond de la Corne d'or, le sombre paysaged'Eyoub ; la mosquée sainte émergeant avec sa blancheur de marbre d'unbas-fond mystérieux, d'un bois d'arbres antiques ; et puis des collinestristes, teintées de nuances sombres et parsemées de marbres, descimetières immenses, une vraie ville des morts.
À droite, la Corne d'or, sillonnée par des milliers de caïques dorés ;tout Stamboul en raccourci, les mosquées enchevêtrées, confondant leursdômes et leurs minarets.
Là-bas, tout au loin, une colline plantée de maisons blanches ; c'estPéra, la ville des chrétiens, et le Deerhound est derrière.
XIX
Le découragement m'avait pris, en présence de cette case vide, de cesmurailles nues, de ces fenêtres disjointes et de ces portes sans serrures.C'était si loin d'ailleurs, si loin du Deerhound, et si peu pratique...
XX
Samuel passe huit jours à laver, blanchir et calfeutrer. Nous faisonsclouer sur les planchers des nattes blanches qui les tapissententièrement, -- usage turc, propre et confortable. -- Des rideaux auxfenêtres et un large divan couvert d'une étoffe à ramages rougescomplètent cette première installation, qui est pour l'instant uneinstallation modeste.
Déjà l'aspect a changé ; j'entrevois la possibilité de faire un chez moide cette case où soufflent tous les vents, et je la trouve moins désolée.Cependant il y faudrait sa présence à elle qui avait juré de venir, etpeut-être est-ce pour elle seule que je me suis isolé du monde !
Je suis un peu à Eyoub l'enfant gâté du quartier, et Samuel aussi y estfort apprécié.
Mes voisins, méfiants d'abord, ont pris le parti de combler de prévenancesl'aimable étranger qu'Allah leur envoie, et chez lequel pour eux tout esténigmatique.
Le derviche Hassan-Effendi, à la suite d'une visite de deux heures, tireainsi ses conclusions :
-- Tu es un garçon invraisemblable, et tout ce que tu fais est étrange !Tu es très jeune, ou du moins tu le parais, et tu vis dans une si complèteindépendance, que les hommes d'un âge mûr ne savent pas toujours enconquérir de semblable. Nous ignorons d'où tu viens, et tu n'as aucunmoyen connu d'existence. Tu as déjà couru tous les recoins des cinqparties du monde ; tu possèdes un ensemble de connaissance plus grand quecelui de nos ulémas ; tu sais tout et tu as tout vu. Tu as vingt ans,vingt-deux peut-être, et une vie humaine ne suffirait pas à ton passémystérieux. Ta place serait au premier rang dans la société européenne dePéra, et tu viens vivre à Eyoub, dans l'intimité singulièrement choisied'un vagabond israélite. Tu es un garçon invraisemblable ; mais j'ai duplaisir à te voir, et je suis charmé que tu sois venu t'établir parmi nous.
XXI
Septembre 1876
Cérémonie du Surré-humayoun. Départ des cadeaux impériaux pour la Mecque.
Le sultan, chaque année, expédie à la ville sainte une caravane chargée deprésents.
Le cortège, parti du palais de Dolma-Bagtché va s'embarquer à l'échelle deTop-Hané, pour se rendre à Scutari d'Asie.
En tête, une bande d'Arabes dansent au son du tam-tam, en agitant en l'airde longues perches enroulées de banderoles d'or.
Des chameaux s'avancent gravement, coiffés de plumes d'autruche, surmontésd'édifices de brocart d'or enrichis de pierreries ; ces édificescontiennent les présents les plus précieux.
Des mulets empanachés portent le reste du tribut du Khalife, dans descaissons de velours rouge brodé d'or.
Les ulémas, les grands dignitaires, suivent à cheval, et les troupesforment la haie sur tout le parcours.
Il y a quarante jours de marche entre Stamboul et la ville sainte.
XXII
Eyoub est un pays bien funèbre par ces nuits de novembre ; j'avais lecoeur serré et rempli de sentiments étranges, les premières nuits que jepassai dans cet isolement.
Ma porte fermée, quand l'obscurité eut envahi pour la première fois mamaison, une tristesse profonde s'étendit sur moi comme un suaire.
J'imaginai de sortir, j'allumai ma lanterne. (On conduit en prison, àStamboul, les promeneurs sans fanal.)
Mais, passé sept heures du soir, tout est fermé et silencieux dans Eyoub ;les Turcs se couchent avec le soleil et tirent les verrous sur leursportes.
De loin en loin, si une lampe dessine sur le pavé le grillage d'unefenêtre, ne regardez pas par cette ouverture ; cette lampe est une lampefunéraire qui n'éclaire que de grands catafalques surmontés de turbans. Onvous égorgerait là, devant cette fenêtre grillée, qu'aucun secours humainn'en saurait sortir. Ces lampes qui tremblent jusqu'au matin sont moinsrassurantes que l'obscurité.
À tous les coins de rue, on rencontre à Stamboul de ces habitations decadavres.
Et là, tout près de nous, où finissent les rues, commencent les grandscimetières, hantés par ces bandes de malfaiteurs qui, après vous avoirdévalisé, vous enterrent sur place, sans que la police turque viennejamais s'en mêler.
Un veilleur de nuit m'engagea à rentrer dans ma case, après s'être informédu motif de ma promenade, laquelle lui avait semblé tout à faitinexplicable et même un peu suspecte.
Heureusement il y a de fort braves gens parmi les veilleurs de nuit, etcelui-là en particulier, qui devait voir par la suite des allées et venuesmystérieuses, fut toujours d'une irréprochable discrétion.
XXIII
" On peut trouver un compagnon, mais non pas un ami fidèle. "
" Si vous traversiez le monde entier, vous ne trouveriez peut-être pas unami... "
(Extrait d'une vieille poésie orientale.)
XXIV
LOTI A SA SOEUR, A BRIGHTBURY
Eyoub..., 1876.
... T'ouvrir mon coeur devient de plus en plus difficile, parce que chaquejour ton point de vue et le mien s'éloignent davantage. L'idée chrétienneétait restée longtemps flottante dans mon imagination alors même que je necroyais plus ; elle avait un charme vague et consolant. Aujourd'hui, ceprestige est absolument tombé ; je ne connais rien de si vain, de simensonger, de si inadmissible.
J'ai eu de terribles moments dans ma vie, j'ai cruellement souffert, tu lesais.
J'avais désiré me marier, je te l'avais dit ; je t'avais confié le soin dechercher une jeune fille qui fût digne de notre toit de famille et denotre vieille mère. Je te prie de n'y plus songer : je rendraismalheureuse la femme que j'épouserais, je préfère continuer une vie deplaisirs...
Je t'écris dans ma triste case d'Eyoub ; à part un petit garçon nomméYousouf, que même j'habitue à obéir par signes pour m'épargner l'ennui deparler, je passe chez moi de longues heures sans adresser la parole à âmequi vive.
Je t'ai dit que je ne croyais à l'affection de personne ; cela est vrai.J'ai quelques amis qui m'en témoignent beaucoup, mais je n'y crois pas.Samuel, qui vient de me quitter, est peut-être encore de tous celui quitient le plus à moi. Je ne me fais pas d'illusion cependant : c'est de sapart un grand enthousiasme d'enfant. Un beau jour, tout s'en ira en fumée,et je me retrouverai seul.
Ton affection à toi, ma soeur, j'y crois dans une certaine mesure ;affaire d'habitude au moins, et puis il faut bien croire à quelque chose.Si c'est vrai que tu m'aimes, dis-le-moi, fais-le-moi voir... J'ai besoinde me rattacher à quelqu'un ; si c'est vrai, fais que je puisse y croire.Je sens la terre qui manque sous mes pas, le vide se fait autour de moi,et j'éprouve une angoisse profonde...
Tant que je conserverai ma chère vieille mère, je resterai en apparence ceque je suis aujourd'hui. Quand elle n'y sera plus, j'irai te dire adieu,et puis je disparaîtrai sans laisser trace de moi-même...
XXV
LOTI A PLUMKETT
Eyoub, 15 novembre 1876.
Derrière toute cette fantasmagorie orientale qui entoure mon existence,derrière Arif-Effendi, il y a un pauvre garçon triste qui se sent souventun froid mortel au coeur. Il est peu de gens avec lesquels ce garçon, trèsrenfermé par nature, cause quelquefois d'une manière un peu intime, --mais vous êtes de ces gens-là. -- J'ai beau faire, Plumkett, je ne suispas heureux ; aucun expédient ne me réussit pour m'étourdir. J'ai le coeurplein de lassitude et d'amertume.
Dans mon isolement, je me suis beaucoup attaché à ce va-nu-pieds ramassésur les quais de Salonique, qui s'appelle Samuel. Son coeur est sensibleet droit ; c'est, comme dirait feu Raoul de Nangis, un diamant brutenchâssé dans du fer. De plus, sa société est naïve et originale, et jem'ennuie moins quand je l'ai près de moi.
Je vous écris à cette heure navrante des crépuscules d'hiver ; on n'entenddans le voisinage que la voix du muezzin qui chante tristement, enl'honneur d'Allah, sa complainte séculaire. Les images du passé seprésentent à mon esprit avec une netteté poignante ; les objets quim'entourent ont des aspects sinistres et désolés ; et je me demande ce queje suis bien venu faire, dans cette retraite perdue d'Eyoub.
Si encore elle était là, -- elle, Aziyadé !...
Je l'attends toujours, -- mais, hélas ! comme attendait soeur Anne...
Je ferme mes rideaux, j'allume ma lampe et mon feu : le décor change etmes idées aussi. Je continue ma lettre devant une flamme joyeuse,enveloppé dans un manteau de fourrure, les pieds sur un épais tapis deTurquie. Un instant je me prends pour un derviche, et cela m'amuse.
Je ne sais trop que vous raconter de ma vie, Plumkett, pour vous distraire; il y a abondance de sujets ; seulement, c'est l'embarras du choix. Etpuis ce qui est passé est passé, n'est-ce pas ? et ne vous intéresse plus.
Plusieurs maîtresses, desquelles je n'ai aimé aucune, beaucoup depéripéties, beaucoup d'excursions, à pied et à cheval, par monts et parvaux ; partout des visages inconnus, indifférents ou antipathiques ;beaucoup de dettes, des juifs à mes trousses ; des habits brodés d'orjusqu'à la plante des pieds ; la mort dans l'âme et le coeur vide.
Ce soir, 15 novembre, à dix heures, voici quelle est la situation :
C'est l'hiver ; une pluie froide et un grand vent battent les vitres de matriste case ; on n'entend plus d'autre bruit que celui qu'ils font, et lavieille lampe turque pendue au-dessus de ma tête est la seule qui brûle àcette heure dans Eyoub. C'est un sombre pays qu'Eyoub, le coeur de l'islam; c'est ici qu'est la mosquée sainte où sont sacrés les sultans ; de vieuxderviches farouches et les gardiens des saints tombeaux sont les seulshabitants de ce quartier, le plus musulman et le plus fanatique de tous...
Je vous disais donc que votre ami Loti est seul dans sa case, bienenveloppé dans un manteau de peau de renard, et en train de se prendrepour un derviche.
Il a tiré les verrous de ses portes, et goûte le bien-être égoïste du chezsoi, bien-être d'autant plus grand que l'on serait plus mal au-dehors, parcette tempête, dans ce pays peu sûr et inhospitalier.
La chambre de Loti, comme toutes les choses extraordinairement vieilles,porte aux rêves bizarres et aux méditations profondes ; son plafond dechêne sculpté a dû jadis abriter de singuliers hôtes, et recouvrir plusd'un drame.
L'aspect d'ensemble est resté dans la couleur primitive. Le plancherdisparaît sous des nattes et d'épais tapis, tout le luxe du logis ; et,suivant l'usage turc, on se déchausse en entrant pour ne point les salir.Un divan très bas et des coussins qui traînent à terre composent à peuprès tout l'ameublement de cette chambre, empreinte de la nonchalancesensuelle des peuples d'Orient. Des armes et des objets décoratifs fortanciens sont pendus aux murailles ; des versets du Koran sont peintspartout, mêlés à des fleurs et à des animaux fantastiques.
À côté, c'est le haremlike, comme nous disons en turc, l'appartement desfemmes. Il est vide ; lui aussi, il attend Aziyadé, qui devrait être déjàprès de moi, si elle avait tenu sa promesse.
Une autre petite chambre, auprès de la mienne, est vide également : c'estcelle de Samuel, qui est allé me chercher à Salonique des nouvelles de lajeune femme aux yeux verts. Et, pas plus qu'elle, il ne paraît revenir.
Si pourtant elle ne venait pas, mon Dieu, un de ces jours une autreprendrait sa place. Mais l'effet produit serait fort différent. Jel'aimais presque, et c'est pour elle que je me suis fait Turc.
XXVI
A LOTI, DE SA SOEUR
Brightbury..., 1876.
Frère chéri,
Depuis hier, je traîne le désespoir dans lequel m'a mise ta lettre... Tuveux disparaître !... Un jour, peut-être prochain, où notre bien-aiméemère nous quittera, tu veux disparaître, m'abandonner pour toujours. Tablerase de tous nos souvenirs, engloutissement de notre passé, -- la vieillecase de Brightbury vendue, les objets chéris dispersés, -- et toi qui neseras pas mort... ! qui seras là quelque part à végéter sous la griffe deSatan, quelque part où je ne saurai pas, mais où je sentirai que tuvieillis et que tu souffres !... Que Dieu plutôt te fasse mourir ! Alors,je te pleurerai ; alors, je saurai qu'il faut ainsi que le vide se fasse,j'accepterai, je souffrirai, je courberai la tête.
Ce que tu dis me révolte et me fait saigner la chair. Tu le ferais donc,puisque tu le dis ; tu le ferais d'un visage froid, d'un coeur sec,puisque tu te persuades suivre un fil fatal et maudit, puisque je ne suisplus rien dans ton existence... Ta vie est ma vie, il y a un recoin demoi-même où personne n'est... c'est ta place à toi, et quand tu mequitteras, elle sera vide et me brûlera.
J'ai perdu mon frère, je suis prévenue -- affaire de temps, de quelquesmois peut-être, -- il est perdu pour le temps, et l'éternité, déjà mort demille morts. Et tout s'effondre, et tout se brise. Le voilà, l'enfantchéri qui plonge dans un abîme sans fond, -- l'abîme des abîmes ! Ilsouffre, l'air lui manque, la lumière, le soleil ; mais il es