Jean-Baptiste Molière
Tartuffe
ou
L'imposteur
ACTE I
SCÈNE
PREMIÈRE - Madame Pernelle et Flipote sa servante,
Elmire,Mariane, Dorine, Damis, Cléante.
MADAME
PERNELLE.
Allons, Flipote, allons, que d'eux je me délivre.
ELMIRE.
Vous marchez d'un tel pas qu'on a peine à vous suivre.
MADAME
PERNELLE.
Laissez, ma bru, laissez, ne venez pas plus loin :
Ce
sont toutes façons dont je n'ai pas besoin.
ELMIRE.
De ce que l'on vous doit envers vous on s'acquitte,
Mais ma
mère, d'où vient que vous sortez si vite ?
MADAME
PERNELLE.
C'est que je ne puis voir tout ce ménage-ci,
Et
que de me complaire on ne prend nul souci.
Oui, je sors de chez
vous fort mal édifiée :
Dans toutes mes leçons
j'y suis contrariée,
On n'y respecte rien, chacun y parle
haut,
Et c'est tout justement la cour du roi Pétaut.
DORINE.
Si....
MADAME
PERNELLE.
Vous êtes, mamie, une fille suivante
Un peu
trop forte en gueule, et fort impertinente :
Vous vous mêlez
sur tout de dire votre avis.
DAMIS.
Mais....
MADAME
PERNELLE.
Vous êtes un sot en trois lettres, mon fils.
C'est moi qui vous le dis, qui suis votre grand'mère ;
Et
j'ai prédit cent fois à mon fils, votre père,
Que vous preniez tout l'air d'un méchant garnement,
Et
ne lui donneriez jamais que du tourment.
MARIANE.
Je crois....
MADAME
PERNELLE.
Mon Dieu, sa soeur, vous faites la discrette,
Et
vous n'y touchez pas, tant vous semblez doucette ;
Mais il n'est,
comme on dit, pire eau que l'eau qui dort,
Et vous menez sous
chape un train que je hais fort.
ELMIRE.
Mais, ma mère,...
MADAME
PERNELLE.
Ma bru, qu'il ne vous en déplaise,
Votre
conduite en tout est tout à fait mauvaise ;
Vous devriez
leur mettre un bon exemple aux yeux,
Et leur défunte mère
en usoit beaucoup mieux.
Vous êtes dépensière
; et cet état me blesse,
Que vous alliez vêtue ainsi
qu'une princesse.
Quiconque à son mari veut plaire
seulement,
Ma bru, n'a pas besoin de tant d'ajustement.
CLÉANTE.
Mais, Madame, après tout....
MADAME
PERNELLE.
Pour vous, Monsieur son frère,
Je vous
estime fort, vous aime, et vous révère ;
Mais
enfin, si j'étois de mon fils, son époux,
Je vous
prierois bien fort de n'entrer point chez nous.
Sans cesse vous
prêchez des maximes de vivre
Qui par d'honnêtes gens
ne se doivent point suivre.
Je vous parle un peu franc ; mais
c'est là mon humeur,
Et je ne mâche point ce que
j'ai sur le coeur.
DAMIS.
Votre Monsieur Tartuffe est bien heureux sans doute....
MADAME
PERNELLE.
C'est un homme de bien, qu'il faut que l'on écoute
;
Et je ne puis souffrir sans me mettre en courroux
De le
voir querellé par un fou comme vous.
DAMIS.
Quoi ? je souffrirai, moi, qu'un cagot de critique
Vienne
usurper céans un pouvoir tyrannique,
Et que nous ne
puissions à rien nous divertir,
Si ce beau Monsieur-là
n'y daigne consentir ?
DORINE.
S'il le faut écouter et croire à ses maximes,
On
ne peut faire rien qu'on ne fasse des crimes ;
Car il contrôle
tout, ce critique zélé.
MADAME
PERNELLE.
Et tout ce qu'il contrôle est fort bien contrôlé.
C'est au chemin du Ciel qu'il prétend vous conduire,
Et
mon fils à l'aimer vous devroit tous induire.
DAMIS.
Non, voyez-vous, ma mère, il n'est père ni rien
Qui me puisse obliger à lui vouloir du bien :
Je
trahirois mon coeur de parler d'autre sorte ;
Sur ses façons
de faire à tous coups je m'emporte ;
J'en prévois
une suite, et qu'avec ce pied plat
Il faudra que j'en vienne à
quelque grand éclat.
DORINE.
Certes c'est une chose aussi qui scandalise,
De voir qu'un
inconnu céans s'impatronise,
Qu'un gueux qui, quand il
vint, n'avoit pas de souliers
Et dont l'habit entier valoit bien
six deniers,
En vienne jusque-là que de se méconnaître,
De contrarier tout, et de faire le maître.
MADAME
PERNELLE.
Hé ! merci de ma vie ! il en iroit bien mieux,
Si tout se gouvernoit par ses ordres pieux.
DORINE.
Il passe pour un saint dans votre fantaisie :
Tout son fait,
croyez-moi, n'est rien qu'hypocrisie.
MADAME
PERNELLE.
Voyez la langue !
DORINE.
A
lui, non plus qu'à son Laurent,
Je ne me fierois, moi, que
sur un bon garant.
MADAME
PERNELLE.
J'ignore ce qu'au fond le serviteur peut être ;
Mais pour homme de bien, je garantis le maître.
Vous ne
lui voulez mal et ne le rebutez
Qu'à cause qu'il vous dit
à tous vos vérités.
C'est contre le péché
que son coeur se courrouce,
Et l'intérêt du Ciel est
tout ce qui le pousse.
DORINE.
Oui ; mais pourquoi, surtout depuis un certain temps,
Ne
sauroit-il souffrir qu'aucun hante céans ?
En quoi blesse
le Ciel une visite honnête,
Pour en faire un vacarme à
nous rompre la tête ?
Veut-on que là-dessus je
m'explique entre nous ?
Je crois que de Madame il est, ma foi,
jaloux.
MADAME
PERNELLE.
Taisez-vous, et songez aux choses que vous dites.
Ce
n'est pas lui tout seul qui blâme ces visites.
Tout ce
tracas qui suit les gens que vous hantez,
Ces carrosses sans
cesse à la porte plantés,
Et de tant de laquais le
bruyant assemblage
font un éclat fâcheux dans tout
le voisinage.
Je veux croire qu'au fond il ne se passe rien ;
Mais enfin on en parle, et cela n'est pas bien.
CLÉANTE.
Hé ! voulez-vous, Madame, empêcher qu'on ne cause ?
Ce seroit dans la vie une fâcheuse chose,
Si pour les
sots discours où l'on peut être mis,
Il falloit
renoncer à ses meilleurs amis.
Et quand même on
pourroit se résoudre à le faire,
Croiriez-vous
obliger tout le monde à se taire ?
Contre la médisance
il n'est point de rempart.
A tous les sots caquets n'ayons donc
nul égard ;
Efforçons-nous de vivre avec toute
innocence,
Et laissons aux causeurs une pleine licence.
DORINE.
Daphné, notre voisine, et son petit époux
Ne
seroient-ils point ceux qui parlent mal de nous ?
Ceux de qui la
conduite offre le plus à rire
Sont toujours sur autrui les
premiers à médire ;
Ils ne manquent jamais de
saisir promptement
L'apparente lueur du moindre attachement,
D'en semer la nouvelle avec beaucoup de joie,
Et d'y donner
le tour qu'ils veulent qu'on y croie :
Des actions d'autrui,
teintes de leurs couleurs,
Ils pensent dans le monde autoriser
les leurs,
Et sous le faux espoir de quelque ressemblance,
Aux
intrigues qu'ils ont donner de l'innocence,
Ou faire ailleurs
tomber quelques traits partagés
De ce blâme public
dont ils sont trop chargés.
MADAME
PERNELLE.
Tous ces raisonnements ne font rien à l'affaire.
On sait qu'Orante mène une vie exemplaire :
Tout ses
soins vont au Ciel ; et j'ai su par des gens
Qu'elle condamne
fort le train qui vient céans.
DORINE.
L'exemple est admirable, et cette dame est bonne !
Il est
vrai qu'elle vit en austère personne ;
Mais l'âge
dans son âme a mis ce zèle ardent,
Et l'on sait
qu'elle est prude à son corps défendant.
Tant
qu'elle a pu des coeurs attirer les hommages,
Elle a fort bien
joui de tous ses avantages ;
Mais, voyant de ses yeux tous les
brillants baisser,
Au monde, qui la quitte, elle veut renoncer,
Et du voile pompeux d'une haute sagesse
De ses attraits usés
déguise la foiblesse.
Ce sont là les retours des
coquettes du temps.
Il leur est dur de voir déserter les
galants.
Dans un tel abandon, leur sombre inquiétude
Ne
voit d'autre recours que le métier de prude ;
Et la
sévérité de ces femmes de bien
Censure toute
chose, et ne pardonne à rien ;
Hautement d'un chacun elles
blâment la vie,
Non point par charité, mais par un
trait d'envie,
Qui ne sauroit souffrir qu'une autre ait les
plaisirs
Dont le penchant de l'âge a sevré leurs
désirs.
MADAME
PERNELLE.
Voilà les contes bleus qu'il vous faut pour vous
plaire.
Ma bru, l'on est chez vous contrainte de se taire,
Car
Madame à jaser tient le dé tout le jour.
Mais enfin
je prétends discourir à mon tour :
Je vous dis que
mon fils n'a rien fait de plus sage
Qu'en recueillant chez soi ce
dévot personnage ;
Que le Ciel au besoin l'a céans
envoyé
Pour redresser à tous votre esprit fourvoyé
;
Que pour votre salut vous le devez entendre,
Et qu'il ne
reprend rien qui ne soit à reprendre.
Ces visites, ces
bals, ces conversations
Sont du malin esprit toutes inventions.
Là jamais on n'entend de pieuses paroles :
Ce sont
propos oisifs, chansons et fariboles ;
Bien souvent le prochain
en a sa bonne part,
Et l'on y sait médire et du tiers et
du quart.
Enfin les gens sensés ont leurs têtes
troublées
De la confusion de telles assemblées :
Mille caquets divers s'y font en moins de rien ;
Et comme
l'autre jour un docteur dit fort bien,
C'est véritablement
la tour de Babylone,
Car chacun y babille, et tout du long de
l'aune ;
Et pour conter l'histoire où ce point
l'engagea...
Voilà-t-il pas Monsieur qui ricane déjà
!
Allez chercher vos fous qui vous donnent à rire,
Et
sans... Adieu, ma bru : je ne veux plus rien dire.
Sachez que
pour céans j'en rabats de moitié,
Et qu'il fera
beau temps quand j'y mettrai le pied.
[Donnant un soufflet à
Flipote.]
Allons, vous, vous rêvez, et bayez aux
corneilles.
Jour de Dieu ! je saurai vous frotter les oreilles.
Marchons, gaupe, marchons.
SCÈNE
II. - Cléante, Dorine.
CLÉANTE.
Je n'y veux point aller,
De peur qu'elle ne vînt encor
me quereller,
Que cette bonne femme...
DORINE.
Ah ! certes, c'est dommage
Qu'elle ne vous ouît tenir
un tel langage :
Elle vous diroit bien qu'elle vous trouve bon,
Et qu'elle n'est point d'âge à lui donner ce nom.
CLÉANTE.
Comme elle s'est pour rien contre nous échauffée !
Et que de son Tartuffe elle paroît coiffée !
DORINE.
Oh ! vraiment tout cela n'est rien au prix du fils,
Et si
vous l'aviez vu, vous diriez : «C'est bien pis !»
Nos
troubles l'avoient mis sur le pied d'homme sage,
Et pour servir
son prince il montra du courage ;
Mais il est devenu comme un
homme hébété,
Depuis que de Tartuffe on le
voit entêté ;
Il l'appelle son frère, et
l'aime dans son âme
Cent fois plus qu'il ne fait mère,
fils, fille et femme.
C'est de tous ses secrets l'unique
confident,
Et de ses actions le directeur prudent ;
Il le
choie, il l'embrasse, et pour une maîtresse
On ne sauroit,
je pense, avoir plus de tendresse ;
A table, au plus haut bout il
veut qu'il soit assis ;
Avec joie il l'y voit manger autant que
six ;
Les bons morceaux de tout, il faut qu'on les lui cède
;
Et s'il vient à roter, il lui dit : «Dieu vous
aide !»
[C'est une servante qui parle.]
Enfin il en est
fou ; c'est son tout, son héros ;
Il l'admire à
tous coups, le cite à tout propos ;
Ses moindres actions
lui semblent des miracles,
Et tous les mots qu'il dit sont pour
lui des oracles.
Lui, qui connoît sa dupe et qui veut en
jouir,
Par cent dehors fardés a l'art de l'éblouir
;
Son cagotisme en tire à toute heure des sommes,
Et
prend droit de gloser sur tous tant que nous sommes.
Il n'est pas
jusqu'au fat qui lui sert de garçon
Qui ne se mêle
aussi de nous faire leçon ;
Il vient nous sermonner avec
des yeux farouches,
Et jeter nos rubans, notre rouge et nos
mouches.
Le traître, l'autre jour, nous rompit de ses mains
Un mouchoir qu'il trouva dans une Fleur des Saints,
Disant
que nous mêlions, par un crime effroyable,
Avec la sainteté
les parures du diable.
SCÈNE III.- Elmire, Mariane, Damis, Cléante, Dorine.
ELMIRE.
Vous êtes bien heureux de n'être point venu
Au
discours qu'à la porte elle nous a tenu.
Mais j'ai vu mon
mari : comme il ne m'a point vue,
Je veux aller là-haut
attendre sa venue.
CLÉANTE.
Moi, je l'attends ici pour moins d'amusement,
Et je vais lui
donner le bonjour seulement.
DAMIS.
De
l'hymen de ma soeur touchez-lui quelque chose.
J'ai soupçon
que Tartuffe à son effet s'oppose,
Qu'il oblige mon père
à des détours si grands ;
Et vous n'ignorez pas
quel intérêt j'y prends.
Si même ardeur
enflamme et ma soeur et Valère,
La soeur de cet ami, vous
le savez, m'est chère ;
Et s'il falloit....
DORINE.
Il entre.
SCÈNE
IV. - Orgon, Cléante, Dorine.
ORGON.
Ah ! mon frère, bonjour
CLÉANTE.
Je sortois, et j'ai joie à vous voir de retour.
La
campagne à présent n'est pas beaucoup fleurie.
ORGON.
Dorine.... Mon beau-frère, attendez, je vous prie :
Vous
voulez bien souffrir, pour m'ôter de souci,
Que je
m'informe un peu des nouvelles d'ici.
Tout s'est-il, ces deux
jours, passé de bonne sorte ?
Qu'est-ce qu'on fait céans
? comme est-ce qu'on s'y porte ?
DORINE.
Madame eut avant-hier la fièvre jusqu'au soir,
Avec un
mal de tête étrange à concevoir.
ORGON.
Et
Tartuffe ?
DORINE.
Tartuffe ? Il se porte à merveille,
Gros et gras, le
teint frais, et la bouche vermeille.
ORGON.
Le
pauvre homme !
DORINE.
Le soir, elle eut un grand dégoût,
Et ne put au
souper toucher à rien du tout,
Tant sa douleur de tête
étoit encore cruelle !
ORGON.
Et
Tartuffe ?
DORINE.
Il soupa, lui tout seul, devant elle,
Et fort dévotement
il mangea deux perdrix,
Avec une moitié de gigot en
hachis.
ORGON.
Le
pauvre homme !
DORINE.
La nuit se passa toute entière
Sans qu'elle pût
fermer un moment la paupière ;
Des chaleurs l'empêchoient
de pouvoir sommeiller,
Et jusqu'au jour près d'elle il
nous fallut veiller.
ORGON.
Et
Tartuffe ?
DORINE.
Pressé d'un sommeil agréable,
Il passa dans sa
chambre au sortir de la table,
Et dans son lit bien chaud il se
mit tout soudain,
Où sans trouble il dormit jusques au
lendemain.
ORGON.
Le
pauvre homme !
DORINE.
A
la fin, par nos raisons gagnée,
Elle se résolut à
souffrir la saignée,
Et le soulagement suivit tout
aussitôt.
ORGON.
Et
Tartuffe ?
DORINE.
Il reprit courage comme il faut,
Et contre tous les maux
fortifiant son âme,
Pour réparer le sang qu'avoit
perdu Madame,
But à son déjeuner quatre grands
coups de vin.
ORGON.
Le
pauvre homme !
DORINE.
Tous deux se portent bien enfin ;
Et je vais à Madame
annoncer par avance
La part que vous prenez à sa
convalescence.
SCÈNE
V. - Orgon, Cléante.
CLÉANTE.
A votre nez, mon frère, elle se rit de vous ;
Et sans
avoir dessein de vous mettre en courroux,
Je vous dirai tout
franc que c'est avec justice.
A-t-on jamais parlé d'un
semblable caprice ?
Et se peut-il qu'un homme ait un charme
aujourd'hui
A vous faire oublier toutes choses pour lui,
Qu'après avoir chez vous réparé sa misère,
Vous en veniez au point...?
ORGON.
Alte-là, mon beau-frère :
Vous ne connoissez
pas celui dont vous parlez.
CLÉANTE.
Je ne le connois pas, puisque vous le voulez ;
Mais enfin,
pour savoir quel homme ce peut être....
ORGON.
Mon frère, vous seriez charmé de le connoître,
Et vos ravissements ne prendroient point de fin.
C'est un
homme... qui... ha !... un homme... un homme enfin.
Qui suit bien
ses leçons goûte une paix profonde,
Et comme du
fumier regarde tout le monde.
Oui, je deviens tout autre avec son
entretien ;
Il m'enseigne à n'avoir affection pour rien,
De toutes amitiés il détache mon âme ;
Et
je verrois mourir frère, enfants, mère et femme,
Que
je m'en soucierois autant que de cela.
CLÉANTE.
Les sentiments humains, mon frère, que voilà !
ORGON.
Ha
! si vous aviez vu comme j'en fis rencontre,
Vous auriez pris
pour lui l'amitié que je montre.
Chaque jour à
l'église il venoit, d'un air doux,
Tout vis-à-vis
de moi se mettre à deux genoux.
Il attiroit les yeux de
l'assemblée entière
Par l'ardeur dont au Ciel il
poussoit sa prière ;
Il faisoit des soupirs, de grands
élancements,
Et baisoit humblement la terre à tous
moments ;
Et lorsque je sortois, il me devançoit vite,
Pour m'aller à la porte offrir de l'eau bénite.
Instruit par son garçon, qui dans tout l'imitoit,
Et
de son indigence, et de ce qu'il étoit,
Je lui faisois des
dons ; mais avec modestie
Il me vouloit toujours en rendre une
partie.
«C'est trop, me disoit-il, c'est trop de la moitié
;
Je ne mérite pas de vous faire pitié ;»
Et
quand je refusois de le vouloir reprendre,
Aux pauvres, à
mes yeux, il alloit le répandre.
Enfin le Ciel chez moi me
le fit retirer,
Et depuis ce temps-là tout semble y
prospérer.
Je vois qu'il reprend tout, et qu'à ma
femme même
Il prend, pour mon honneur, un intérêt
extrême ;
Il m'avertit des gens qui lui font les yeux doux,
Et plus que moi six fois il s'en montre jaloux.
Mais vous ne
croiriez point jusqu'où monte son zèle :
Il
s'impute à péché la moindre bagatelle ;
Un
rien presque suffit pour le scandaliser ;
Jusque-là qu'il
se vint l'autre jour accuser
D'avoir pris une puce en faisant sa
prière,
Et de l'avoir tuée avec trop de colère.
CLÉANTE.
Parbleu ! vous êtes fou, mon frère, que je croi.
Avec de tels discours vous moquez-vous de moi ?
Et que
prétendez-vous que tout ce badinage...?
ORGON.
Mon frère, ce discours sent le libertinage :
Vous en
êtes un peu dans votre âme entiché ;
Et comme
je vous l'ai plus de dix fois prêché,
Vous vous
attirerez quelque méchante affaire.
CLÉANTE.
Voilà de vos pareils le discours ordinaire :
Ils
veulent que chacun soit aveugle comme eux.
C'est être
libertin que d'avoir de bons yeux,
Et qui n'adore pas de vaines
simagrées,
N'a ni respect ni foi pour les choses sacrées.
Allez, tous vos discours ne me font point de peur :
Je sais
comme je parle, et le Ciel voit mon coeur.
De tous vos façonniers
on n'est point les esclaves.
Il est de faux dévots ainsi
que de faux braves ;
Et comme on ne voit pas qu'où
l'honneur les conduit
Les vrais braves soient ceux qui font
beaucoup de bruit,
Les bons et vrais dévots, qu'on doit
suivre à la trace,
Ne sont pas ceux aussi qui font tant de
grimace.
Hé quoi ? vous ne ferez nulle distinction
Entre
l'hypocrisie et la dévotion ?
Vous les voulez traiter d'un
semblable langage,
Et rendre même honneur au masque qu'au
visage,
Égaler l'artifice à la sincérité,
Confondre l'apparence avec la vérité,
Estimer
le fantôme autant que la personne,
Et la fausse monnaie à
l'égal de la bonne ?
Les hommes la plupart sont
étrangement faits !
Dans la juste nature on ne les voit
jamais ;
La raison a pour eux des bornes trop petites ;
En
chaque caractère ils passent ses limites ;
Et la plus
noble chose, ils la gâtent souvent
Pour la vouloir outrer
et pousser trop avant.
Que cela vous soit dit en passant, mon
beau-frère.
ORGON.
Oui, vous êtes sans doute un docteur qu'on révère
;
Tout le savoir du monde est chez vous retiré ;
Vous
êtes le seul sage et le seul éclairé,
Un
oracle, un Caton dans le siècle où nous sommes ;
Et
près de vous ce sont des sots que tous les hommes.
CLÉANTE.
Je ne suis point, mon frère, un docteur révéré,
Et le savoir chez moi n'est pas tout retiré.
Mais, en
un mot, je sais, pour toute ma science,
Du faux avec le vrai
faire la différence.
Et comme je ne vois nul genre de
héros
Qui soient plus à priser que les parfaits
dévots,
Aucune chose au monde et plus noble et plus belle
Que la sainte ferveur d'un véritable zèle,
Aussi
ne vois-je rien qui soit plus odieux
Que le dehors plâtré
d'un zèle spécieux,
Que ces francs charlatans, que
ces dévots de place,
De qui la sacrilège et
trompeuse grimace
Abuse impunément et se joue à
leur gré
De ce qu'ont les mortels de plus saint et sacré,
Ces gens qui, par une âme à l'intérêt
soumise,
font de dévotion métier et marchandise,
Et veulent acheter crédit et dignités
A prix de
faux clins d'yeux et d'élans affectés,
Ces gens,
dis-je, qu'on voit d'une ardeur non commune
Par le chemin du Ciel
courir à leur fortune,
Qui, brûlants et priants,
demandent chaque jour,
Et prêchent la retraite au milieu de
la cour,
Qui savent ajuster leur zèle avec leurs vices,
Sont prompts, vindicatifs, sans foi, pleins d'artifices,
Et
pour perdre quelqu'un couvrent insolemment
De l'intérêt
du Ciel leur fier ressentiment,
D'autant plus dangereux dans leur
âpre colère,
Qu'ils prennent contre nous des armes
qu'on révère,
Et que leur passion, dont on leur
sait bon gré,
Veut nous assassiner avec un fer sacré.
De ce faux caractère on en voit trop paroître ;
Mais les dévots de coeur sont aisés à
connoître.
Notre siècle, mon frère, en expose
à nos yeux
Qui peuvent nous servir d'exemples glorieux :
Regardez Ariston, regardez Périandre,
Oronte,
Alcidamas, Polydore, Clitandre ;
Ce titre par aucun ne leur est
débattu ;
Ce ne sont point du tout fanfarons de vertu ;
On ne voit point en eux ce faste insupportable,
Et leur
dévotion est humaine, est traitable ;
Ils ne censurent
point toutes nos actions :
Ils trouvent trop d'orgueil dans ces
corrections ;
Et laissant la fierté des paroles aux
autres,
C'est par leurs actions qu'ils reprennent les nôtres.
L'apparence du mal a chez eux peu d'appui,
Et leur âme
est portée à juger bien d'autrui.
Point de cabale
en eux, point d'intrigues à suivre ;
On les voit, pour
tous soins, se mêler de bien vivre ;
Jamais contre un
pécheur ils n'ont d'acharnement ;
Ils attachent leur haine
au péché seulement,
Et ne veulent point prendre,
avec un zèle extrême,
Les intérêts du
Ciel plus qu'il ne veut lui-même.
Voilà mes gens,
voilà comme il en faut user,
Voilà l'exemple enfin
qu'il se faut proposer.
Votre homme, à dire vrai, n'est
pas de ce modèle :
C'est de fort bonne foi que vous vantez
son zèle ;
Mais par un faux éclat je vous crois
ébloui.
ORGON.
Monsieur mon cher beau-frère, avez-vous tout dit ?
CLÉANTE.
Oui.
ORGON.
Je
suis votre valet. (Il veut s'en aller.)
CLÉANTE.
De grâce, un mot, mon frère.
Laissons là
ce discours. Vous savez que Valère
Pour être votre
gendre a parole de vous ?
ORGON.
Oui.
CLÉANTE.
Vous aviez pris jour pour un lien si doux.
ORGON.
Il
est vrai.
CLÉANTE.
Pourquoi donc en différer la fête ?
ORGON.
Je
ne sais.
CLÉANTE.
Auriez-vous autre pensée en tête ?
ORGON.
Peut-être.
CLÉANTE.
Vous voulez manquer à votre foi ?
ORGON.
Je
ne dis pas cela.
CLÉANTE.
Nul obstacle, je croi,
Ne peut vous empêcher
d'accomplir vos promesses.
ORGON.
Selon.
CLÉANTE.
Pour dire un mot faut-il tant de finesses ?
Valère sur
ce point me fait vous visiter.
ORGON.
Le
Ciel en soit loué !
CLÉANTE.
Mais que lui reporter ?
ORGON.
Tout ce qu'il vous plaira.
CLÉANTE.
Mais il est nécessaire
De savoir vos desseins. Quels
sont-ils donc ?
ORGON.
De
faire
Ce que le Ciel voudra.
CLÉANTE.
Mais parlons tout de bon.
Valère a votre foi : la
tiendrez-vous, ou non ?
ORGON.
Adieu.
CLÉANTE.
Pour son amour je crains une disgrâce,
Et je dois
l'avertir de tout ce qui se passe.
ACTE
II
SCÈNE
PREMIÈRE. - Orgon, Mariane.
ORGON.
Mariane.
MARIANE.
Mon père.
ORGON.
Approchez, j'ai de quoi
Vous parler en secret.
MARIANE.
Que cherchez-vous ?
ORGON. Il
regarde dans un petit cabinet.
Je vois
Si quelqu'un n'est
point là qui pourroit nous entendre ;
Car ce petit endroit
est propre pour surprendre.
Or sus, nous voilà bien. J'ai,
Mariane, en vous
Reconnu de tout temps un esprit assez doux,
Et
de tout temps aussi vous m'avez été chère.
MARIANE.
Je suis fort redevable à cet amour de père.
ORGON.
C'est fort bien dit, ma fille ; et pour le mériter
Vous
devez n'avoir soin que de me contenter.
MARIANE.
C'est où je mets aussi ma gloire la plus haute.
ORGON.
Fort bien. Que dites-vous de Tartuffe notre hôte ?
MARIANE.
Qui, moi ?
ORGON.
Vous. Voyez bien comme vous répondrez.
MARIANE.
Hélas ! j'en dirai, moi, tout ce que vous voudrez.
ORGON.
C'est parler sagement. Dites-moi donc, ma fille,
Qu'en toute
sa personne un haut mérite brille,
Qu'il touche votre
coeur, et qu'il vous seroit doux
De le voir par mon choix devenir
votre époux.
Eh ?
(Mariane se recule avec surprise.)
MARIANE.
Eh ?
ORGON.
Qu'est-ce ?
MARIANE.
Plaît-il ?
ORGON.
Quoi ?
MARIANE.
Me suis-je méprise ?
ORGON.
Comment ?
MARIANE.
Qui voulez-vous, mon père, que je dise
Qui me touche
le coeur, et qu'il me seroit doux
De voir par votre choix devenir
mon époux ?
ORGON.
Tartuffe.
MARIANE.
Il n'en est rien, mon père, je vous jure.
Pourquoi me
faire dire une telle imposture ?
ORGON.
Mais je veux que cela soit une vérité,
Et c'est
assez pour vous que je l'aie arrêté.
MARIANE.
Quoi ? vous voulez, mon père...?
ORGON.
Oui, je prétends, ma fille,
Unir par votre hymen
Tartuffe à ma famille.
Il sera votre époux, j'ai
résolu cela ;
Et comme sur vos voeux je....
SCÈNE
II. - Dorine, Orgon, Mariane.
ORGON.
Que faites-vous là ?
La curiosité qui vous
presse est bien forte,
Mamie, à nous venir écouter
de la sorte.
DORINE.
Vraiment, je ne sais pas si c'est un bruit qui part
De
quelque conjecture, ou d'un coup de hasard ;
Mais de ce mariage
on m'a dit la nouvelle,
Et j'ai traité cela de pure
bagatelle.
ORGON.
Quoi donc ? la chose est-elle incroyable ?
DORINE.
A
tel point,
Que vous-même, Monsieur, je ne vous en crois
point.
ORGON.
Je
sais bien le moyen de vous le faire croire.
DORINE.
Oui, oui, vous nous contez une plaisante histoire.
ORGON.
Je
conte justement ce qu'on verra dans peu.
DORINE.
Chansons !
ORGON.
Ce
que je dis, ma fille, n'est point jeu.
DORINE.
Allez, ne croyez point à Monsieur votre père :
Il
raille.
ORGON.
Je
vous dis...
DORINE.
Non, vous avez beau faire,
On ne vous croira point.
ORGON.
A
la fin mon courroux...
DORINE.
Hé bien ! on vous croit donc, et c'est tant pis pour vous.
Quoi ? se peut-il, Monsieur, qu'avec l'air d'homme sage
Et
cette large barbe au milieu du visage,
Vous soyez assez fou pour
vouloir... ?
ORGON.
Écoutez :
Vous avez pris céans certaines
privautés
Qui ne me plaisent point ; je vous le dis,
mamie.
DORINE.
Parlons sans nous fâcher, Monsieur, je vous supplie.
Vous
moquez-vous des gens d'avoir fait ce complot ?
Votre fille n'est
point l'affaire d'un bigot :
Il a d'autres emplois auxquels il
faut qu'il pense.
Et puis, que vous apporte une telle alliance ?
A quel sujet aller, avec tout votre bien,
Choisir une gendre
gueux ?...
ORGON.
Taisez-vous. S'il n'a rien,
Sachez que c'est par là
qu'il faut qu'on le révère.
Sa misère est
sans doute une honnête misère ;
Au-dessus des
grandeurs elle doit l'élever,
Puisqu'enfin de son bien il
s'est laissé priver
Par son trop peu de soin des choses
temporelles,
Et sa puissante attache aux choses éternelles.
Mais mon secours pourra lui donner les moyens
De sortir
d'embarras et rentrer dans ses biens :
Ce sont fiefs qu'à
bon titre au pays on renomme ;
Et tel que l'on le voit, il est
bien gentilhomme.
DORINE.
Oui, c'est lui qui le dit ; et cette vanité,
Monsieur,
ne sied pas bien avec la piété.
Qui d'une sainte
vie embrasse l'innocence
Ne doit point tant prôner son nom
et sa naissance,
Et l'humble procédé de la dévotion
Souffre mal les éclats de cette ambition.
A quoi bon
cet orgueil ?... Mais ce discours vous blesse :
Parlons de sa
personne, et laissons sa noblesse.
Ferez-vous possesseur, sans
quelque peu d'ennui,
D'une fille comme elle un homme comme lui ?
Et ne devez-vous pas songer aux bienséances,
Et de
cette union prévoir les conséquences ?
Sachez que
d'une fille on risque la vertu,
Lorsque dans son hymen son goût
est combattu,
Que le dessein d'y vivre en honnête personne
Dépend des qualités du mari qu'on lui donne,
Et
que ceux dont partout on montre au doigt le front
font leurs
femmes souvent ce qu'on voit qu'elles sont.
Il est bien difficile
enfin d'être fidèle
A de certains maris faits d'un
certain modèle ;
Et qui donne à sa fille un homme
qu'elle hait
Est responsable au Ciel des fautes qu'elle fait.
Songez à quels périls votre dessein vous livre.
ORGON.
Je
vous dis qu'il me faut apprendre d'elle à vivre.
DORINE.
Vous n'en feriez que mieux de suivre mes leçons.
ORGON.
Ne
nous amusons point, ma fille, à ces chansons :
Je sais ce
qu'il vous faut, et je suis votre père.
J'avois donné
pour vous ma parole à Valère ;
Mais outre qu'à
jouer on dit qu'il est enclin,
Je le soupçonne encor
d'être un peu libertin :
Je ne remarque point qu'il hante
les églises.
DORINE.
Voulez-vous qu'il y coure à vos heures précises,
Comme ceux qui n'y vont que pour être aperçus ?
ORGON.
Je
ne demande pas votre avis là-dessus.
Enfin avec le Ciel
l'autre est le mieux du monde,
Et c'est une richesse à
nulle autre seconde.
Cet hymen de tous biens comblera vos désirs,
Il sera tout confit en douceurs et plaisirs.
Ensemble vous
vivrez, dans vos ardeurs fidèles,
Comme deux vrais
enfants, comme deux tourterelles ;
A nul fâcheux débat
jamais vous n'en viendrez,
Et vous ferez de lui tout ce que vous
voudrez.
DORINE.
Elle ? elle n'en fera qu'un sot, je vous assure.
ORGON.
Ouais ! quels discours !
DORINE.
Je dis qu'il en a l'encolure,
Et que son ascendant, Monsieur,
l'emportera
Sur toute la vertu que votre fille aura.
ORGON.
Cessez de m'interrompre, et songez à vous taire,
Sans
mettre votre nez où vous n'avez que faire.
DORINE.
Je n'en parle, Monsieur, que pour votre intérêt.
(Elle l'interrompt toujours au moment qu'il se retourne
pour
parler à sa fille.)
ORGON.
C'est prendre trop de soin : taisez-vous, s'il vous plaît.
DORINE.
Si l'on ne vous aimoit....
ORGON.
Je
ne veux pas qu'on m'aime.
DORINE.
Et je veux vous aimer, Monsieur, malgré vous-même.
ORGON.
Ah
!
DORINE.
Votre honneur m'est cher, et je ne puis souffrir
Qu'aux
brocards d'un chacun vous alliez vous offrir.
ORGON.
Vous ne vous tairez point ?
DORINE.
C'est une conscience
Que de vous laisser faire une telle
alliance.
ORGON.
Te
tairas-tu, serpent, dont les traits effrontés...?
DORINE.
Ah ! vous êtes dévot, et vous vous emportez ?
ORGON.
Oui, ma bile s'échauffe à toutes ces fadaises,
Et
tout résolument je veux que tu te taises.
DORINE.
Soit. Mais, ne disant mot, je n'en pense pas moins.
ORGON.
Pense, si tu le veux, mais applique tes soins
A ne m'en point
parler, ou... : suffit.
(Se retournant vers sa fille.)
Comme
sage,
J'ai pesé mûrement toutes choses.
DORINE.
J'enrage
De ne pouvoir parler.
(Elle se tait lorsqu'il
tourne la tête.)
ORGON.
Sans être damoiseau,
Tartuffe est fait de sorte...
DORINE.
Oui, c'est un beau museau.
ORGON.
Que quand tu n'aurois même aucune sympathie
Pour tous
les autres dons...
(Il se tourne devant elle, et la regarde les
bras croisés.)
DORINE.
La voilà bien lotie !
Si j'étois en sa place,
un homme assurément
Ne m'épouseroit pas de force
impunément ;
Et je lui ferois voir bientôt après
la fête
Qu'une femme a toujours une vengeance prête.
ORGON.
Donc de ce que je dis on ne fera nul cas ?
DORINE.
De quoi vous plaignez-vous ? Je ne vous parle pas.
ORGON.
Qu'est-ce que tu fais donc ?
DORINE.
Je me parle à moi-même.
ORGON.
Fort bien. Pour châtier son insolence extrême,
Il
faut que je lui donne un revers de ma main.
(Il se met en posture
de lui donner un soufflet ;
et Dorine, à chaque coup
d'oeil qu'il jette,
se tient droite sans parler.)
Ma fille,
vous devez approuver mon dessein...
Croire que le mari... que
j'ai su vous élire...
Que ne te parles-tu ?
DORINE.
Je n'ai rien à me dire.
ORGON.
Encore un petit mot.
DORINE.
Il ne me plaît pas, moi.
ORGON.
Certes, je t'y guettois.
DORINE.
Quelque sotte, ma foi !
ORGON.
Enfin, ma fille, il faut payer d'obéissance,
Et
montrer pour mon choix entière déférence.
DORINE, en
s'enfuyant.
Je me moquerois fort de prendre un tel époux.
(Il lui veut donner un soufflet et la manque.)
ORGON.
Vous avez là, ma fille, une peste avec vous,
Avec qui
sans péché je ne saurois plus vivre.
Je me sens
hors d'état maintenant de poursuivre :
Ses discours
insolents m'ont mis l'esprit en feu,
Et je vais prendre l'air
pour me rasseoir un peu.
SCÈNE
III. - Dorine, Mariane.
DORINE.
Avez-vous donc perdu, dites-moi, la parole,
Et faut-il qu'en
ceci je fasse votre rôle ?
Souffrir qu'on vous propose un
projet insensé,
Sans que du moindre mot vous l'ayez
repoussé !
MARIANE.
Contre un père absolu que veux-tu que je fasse ?
DORINE.
Ce qu'il faut pour parer une telle menace.
MARIANE.
Quoi ?
DORINE.
Lui dire qu'un coeur n'aime point par autrui,
Que vous vous
mariez pour vous, non pas pour lui,
Qu'étant celle pour
qui se fait toute l'affaire,
C'est à vous, non à
lui, que le mari doit plaire,
Et que si son Tartuffe est pour lui
si charmant,
Il le peut épouser sans nul empêchement.
MARIANE.
Un père, je l'avoue, a sur nous tant d'empire,
Que je
n'ai jamais eu la force de rien dire.
DORINE.
Mais raisonnons. Valère a fait pour vous des pas :
L'aimez-vous, je vous prie, ou ne l'aimez-vous pas ?
MARIANE.
Ah ! qu'envers mon amour ton injustice est grande,
Dorine !
me dois-tu faire cette demande ?
T'ai-je pas là-dessus
ouvert cent fois mon coeur,
Et sais-tu pas pour lui jusqu'où
va mon ardeur ?
DORINE.
Que sais-je si le coeur a parlé par la bouche,
Et si
c'est tout de bon que cet amant vous touche ?
MARIANE.
Tu me fais un grand tort, Dorine, d'en douter,
Et mes vrais
sentiments ont su trop éclater.
DORINE.
Enfin, vous l'aimez donc ?
MARIANE.
Oui, d'une ardeur extrême.
DORINE.
Et selon l'apparence il vous aime de même ?
MARIANE.
Je le crois.
DORINE.
Et tous deux brûlez également
De vous voir
mariés ensemble ?
MARIANE.
Assurément.
DORINE.
Sur cette autre union quelle est donc votre attente ?
MARIANE.
De me donner la mort si l'on me violente.
DORINE.
Fort bien : c'est un recours où je ne songeois pas ;
Vous
n'avez qu'à mourir pour sortir d'embarras ;
Le remède
sans doute est merveilleux. J'enrage
Lorsque j'entends tenir ces
sortes de langage.
MARIANE.
Mon Dieu ! de quelle humeur, Dorine, tu te rends !
Tu ne
compatis point aux déplaisirs des gens.
DORINE.
Je ne compatis point à qui dit des sornettes
Et dans
l'occasion mollit comme vous faites.
MARIANE.
Mais que veux-tu ? si j'ai de la timidité.
DORINE.
Mais l'amour dans un coeur veut de la fermeté.
MARIANE.
Mais n'en gardé-je pas pour les feux de Valère ?
Et n'est-ce pas à lui de m'obtenir d'un père ?
DORINE.
Mais quoi ? si votre père est un bourru fieffé,
Qui s'est de son Tartuffe entièrement coiffé
Et
manque à l'union qu'il avoit arrêtée,
La
faute à votre amant doit-elle être imputée ?
MARIANE.
Mais par un haut refus et d'éclatants mépris
Ferai-je dans mon choix voir un coeur trop épris ?
Sortirai-je pour lui, quelque éclat dont il brille,
De
la pudeur du sexe et du devoir de fille ?
Et veux-tu que mes feux
par le monde étalés...?
DORINE.
Non, non, je ne veux rien. Je vois que vous voulez
Être
à Monsieur Tartuffe, et j'aurois, quand j'y pense,
Tort de
vous détourner d'une telle alliance.
Quelle raison
aurois-je à combattre vos voeux ?
Le parti de soi-même
est fort avantageux.
Monsieur Tartuffe ! oh ! oh ! n'est-ce rien
qu'on propose ?
Certes Monsieur Tartuffe, à bien prendre
la chose,
N'est pas un homme, non, qui se mouche du pié,
Et ce n'est pas peu d'heur que d'être sa moitié.
Tout le monde déjà de gloire le couronne ;
Il
est noble chez lui, bien fait de sa personne ;
Il a l'oreille
rouge et le teint bien fleuri :
Vous vivrez trop contente avec un
tel mari.
MARIANE.
Mon Dieu !...
DORINE.
Quelle allégresse aurez-vous dans votre âme,
Quand
d'un époux si beau vous vous verrez la femme !
MARIANE.
Ha ! cesse, je te prie, un semblable discours,
Et contre cet
hymen ouvre-moi du secours.
C'en est fait, je me rends, et suis
prête à tout faire.
DORINE.
Non, il faut qu'une fille obéisse à son père,
Voulût-il lui donner un singe pour époux.
Votre
sort est fort beau : de quoi vous plaignez-vous ?
Vous irez par
le coche en sa petite ville,
Qu'en oncles et cousins vous
trouverez fertile,
Et vous vous plairez fort à les
entretenir.
D'abord chez le beau monde on vous fera venir ;
Vous
irez visiter, pour votre bienvenue,
Madame la baillive et Madame
l'élue,
Qui d'un siège pliant vous feront honorer.
Là, dans le carnaval, vous pourrez espérer
Le
bal et la grand'bande, à savoir, deux musettes,
Et parfois
Fagotin et les marionnettes,
Si pourtant votre époux...
MARIANE.
Ah ! tu me fais mourir.
De tes conseils plutôt songe à
me secourir.
DORINE.
Je suis votre servante.
MARIANE.
Eh ! Dorine, de grâce...
DORINE.
Il faut, pour vous punir, que cette affaire passe.
MARIANE.
Ma pauvre fille !
DORINE.
Non.
MARIANE.
Si mes voeux déclarés...
DORINE.
Point : Tartuffe est votre homme, et vous en tâterez.
MARIANE.
Tu sais qu'à toi toujours je me suis confiée :
Fais-moi...
DORINE.
Non, vous serez, ma foi ! tartuffiée.
MARIANE.
Hé bien ! puisque mon sort ne sauroit t'émouvoir,
Laisse-moi désormais toute à mon désespoir :
C'est de lui que mon coeur empruntera de l'aide,
Et je sais
de mes maux l'infaillible remède.
(Elle veut s'en aller.)
DORINE.
Hé ! là, là, revenez. Je quitte mon
courroux.
Il faut, nonobstant tout, avoir pitié de vous.
MARIANE.
Vois-tu, si l'on m'expose à ce cruel martyre,
Je te le
dis, Dorine, il faudra que j'expire.
DORINE.
Ne vous tourmentez point. On peut adroitement
Empêcher...
Mais voici Valère, votre amant.
SCÈNE
IV. - Valère, Mariane, Dorine.
VALÈRE.
On vient de débiter, Madame, une nouvelle
Que je ne
savois pas, et qui sans doute est belle.
MARIANE.
Quoi ?
VALÈRE.
Que vous épousez Tartuffe.
MARIANE.
Il est certain
Que mon père s'est mis en tête ce
dessein.
VALÈRE.
Votre père, Madame...
MARIANE.
A changé de visée :
La chose vient par lui de
m'être proposée.
VALÈRE.
Quoi ? sérieusement ?
MARIANE.
Oui, sérieusement.
Il s'est pour cet hymen déclaré
hautement.
VALÈRE.
Et quel est le dessein où votre âme s'arrête,
Madame ?
MARIANE.
Je ne sais.
VALÈRE.
La réponse est honnête.
Vous ne savez ?
MARIANE.
Non.
VALÈRE.
Non ?
MARIANE.
Que me conseillez-vous ?
VALÈRE.
Je vous conseille, moi, de prendre cet époux.
MARIANE.
Vous me le conseillez ?
VALÈRE.
Oui.
MARIANE.
Tout de bon ?
VALÈRE.
Sans doute.
Le choix est glorieux, et vaut bien qu'on
l'écoute.
MARIANE.
Hé bien ! c'est un conseil, Monsieur, que je reçois.
VALÈRE.
Vous n'aurez pas grand'peine à le suivre, je crois.
MARIANE.
Pas plus qu'à le donner en a souffert votre âme.
VALÈRE.
Moi, je vous l'ai donné pour vous plaire, Madame.
MARIANE.
Et moi, je le suivrai pour vous faire plaisir.
DORINE.
Voyons ce qui pourra de ceci réussir.
VALÈRE.
C'est donc ainsi qu'on aime ? Et c'étoit tromperie
Quand
vous...
MARIANE.
Ne parlons point de cela, je vous prie.
Vous m'avez dit tout
franc que je dois accepter
Celui que pour époux on me veut
présenter :
Et je déclare, moi, que je prétends
le faire,
Puisque vous m'en donnez le conseil salutaire.
VALÈRE.
Ne vous excusez point sur mes intentions.
Vous aviez pris
déjà vos résolutions ;
Et vous vous
saisissez d'un prétexte frivole
Pour vous autoriser à
manquer de parole.
MARIANE.
Il est vrai, c'est bien dit.
VALÈRE.
Sans doute, et votre coeur
N'a jamais eu pour moi de
véritable ardeur.
MARIANE.
Hélas ! permis à vous d'avoir cette pensée.
VALÈRE.
Oui, oui, permis à moi ; mais mon âme offensée
Vous préviendra peut-être en un pareil dessein ;
Et
je sais où porter et mes voeux et ma main.
MARIANE.
Ah ! je n'en doute point ; et les ardeurs qu'excite
Le
mérite...
VALÈRE.
Mon Dieu, laissons là le mérite :
J'en ai fort
peu sans doute, et vous en faites foi.
Mais j'espère aux
bontés qu'une autre aura pour moi,
Et j'en sais de qui
l'âme, à ma retraite ouverte,
Consentira sans honte
à réparer ma perte.
MARIANE.
La perte n'est pas grande ; et de ce changement
Vous vous
consolerez assez facilement.
VALÈRE.
J'y ferai mon possible, et vous le pouvez croire.
Un coeur
qui nous oublie engage notre gloire ;
Il faut à l'oublier
mettre aussi tous nos soins :
Si l'on n'en vient à bout,
on le doit feindre au moins ;
Et cette lâcheté
jamais ne se pardonne,
De montrer de l'amour pour qui nous
abandonne.
MARIANE.
Ce sentiment, sans doute, est noble et relevé.
VALÈRE.
Fort bien ; et d'un chacun il doit être approuvé.
Hé quoi ? vous voudriez qu'à jamais dans mon âme
Je gardasse pour vous les ardeurs de ma flamme,
Et vous
visse, à mes yeux, passer en d'autres bras,
Sans mettre
ailleurs un coeur dont vous ne voulez pas ?
MARIANE.
Au contraire : pour moi, c'est ce que je souhaite ;
Et je
voudrois déjà que la chose fût faite.
VALÈRE.
Vous le voudriez ?
MARIANE.
Oui.
VALÈRE.
C'est assez m'insulter,
Madame, et de ce pas je vais vous
contenter.
(Il fait un pas pour s'en aller et revient toujours.)
MARIANE.
Fort bien.
VALÈRE.
Souvenez-vous au moins que c'est vous-même
Qui
contraignez mon coeur à cet effort extrême.
MARIANE.
Oui.
VALÈRE.
Et que le dessein que mon âme conçoit
N'est rien
qu'à votre exemple.
MARIANE.
A mon exemple, soit.
VALÈRE.
Suffit : vous allez être à point nommé
servie.
MARIANE.
Tant mieux.
VALÈRE.
Vous me voyez, c'est pour toute ma vie.
MARIANE.
A la bonne heure.
VALÈRE.
Euh ?
(Il s'en va ; et lorsqu'il est vers la porte, il se
retourne.)
MARIANE.
Quoi ?
VALÈRE.
Ne m'appelez-vous pas ?
MARIANE.
Moi ? Vous rêvez.
VALÈRE.
Hé bien ! je poursuis donc mes pas.
Adieu, Madame.
MARIANE.
Adieu, Monsieur.
DORINE.
Pour moi, je pense
Que vous perdez l'esprit par cette
extravagance ;
Et je vous ai laissé tout du long
quereller,
Pour voir où tout cela pourroit enfin aller.
Holà ! seigneur Valère.
(Elle va l'arrêter
par le bras, et lui, fait mine
de grande résistance.)
VALÈRE.
Hé ! que veux-tu, Dorine ?
DORINE.
Venez ici.
VALÈRE.
Non, non, le dépit me domine.
Ne me détourne
point de ce qu'elle a voulu.
DORINE.
Arrêtez.
VALÈRE.
Non, vois-tu ? c'est un point résolu.
DORINE.
Ah !
MARIANE.
Il souffre à me voir, ma présence le chasse,
Et
je ferai bien mieux de lui quitter la place.
DORINE.
Elle quitte Valère et court à Mariane.
A l'autre.
Où courez-vous ?
MARIANE.
Laisse.
DORINE.
Il faut revenir.
MARIANE.
Non, non, Dorine ; en vain tu veux me retenir.
VALÈRE.
Je vois bien que ma vue est pour elle un supplice,
Et sans
doute il vaut mieux que je l'en affranchisse.
DORINE.
Elle quitte Mariane et court à Valère.
Encor !
Diantre soit fait de vous si je le veux !
Cessez ce badinage, et
venez çà tous deux.
(Elle les tire l'un et
l'autre.)
VALÈRE.
Mais quel est ton dessein ?
MARIANE.
Qu'est-ce que tu veux faire ?
DORINE.
Vous bien remettre ensemble, et vous tirer d'affaire.
Êtes-vous
fou d'avoir un pareil démêlé ?
VALÈRE.
N'as-tu pas entendu comme elle m'a parlé ?
DORINE.
Êtes-vous folle, vous, de vous être emportée ?
MARIANE.
N'as-tu pas vu la chose, et comme il m'a traitée ?
DORINE.
Sottise des deux parts. Elle n'a d'autre soin
Que de se
conserver à vous, j'en suis témoin.
Il n'aime que
vous seule, et n'a point d'autre envie
Que d'être votre
époux ; j'en réponds sur ma vie.
MARIANE.
Pourquoi donc me donner un semblable conseil ?
VALÈRE.
Pourquoi m'en demander sur un sujet pareil ?
DORINE.
Vous êtes fous tous deux. Çà, la main l'un et
l'autre.
Allons, vous.
VALÈRE,
en donnant sa main à Dorine.
A quoi bon ma main ?
DORINE.
Ah ! Çà la vôtre.
MARIANE,
en donnant aussi sa main.
De quoi sert tout cela ?
DORINE.
Mon Dieu ! vite, avancez.
Vous vous aimez tous deux plus que
vous ne pensez.
VALÈRE.
Mais ne faites donc point les choses avec gêne,
Et
regardez un peu les gens sans nulle haine.
(Mariane tourne l'oeil
vers Valère et fait un petit souris.)
DORINE.
A
vous dire le vrai, les amants sont bien fous !
VALÈRE.
Ho çà n'ai-je pas lieu de me plaindre de vous ?
Et
pour n'en point mentir, n'êtes-vous pas méchante
De
vous plaire à me dire une chose affligeante ?
MARIANE.
Mais vous, n'êtes-vous pas l'homme le plus ingrat...?
DORINE.
Pour une autre saison laissons tout ce débat,
Et
songeons à parer ce fâcheux mariage.
MARIANE.
Dis-nous donc quels ressorts il faut mettre en usage.
DORINE.
Nous en ferons agir de toutes les façons.
Votre père
se moque, et ce sont des chansons ;
Mais pour vous, il vaut mieux
qu'à son extravagance
D'un doux consentement vous prêtiez
l'apparence,
Afin qu'en cas d'alarme il vous soit plus aisé
De tirer en longueur cet hymen proposé.
En attrapant
du temps, à tout on remédie.
Tantôt vous
payerez de quelque maladie,
Qui viendra tout à coup et
voudra des délais ;
Tantôt vous payerez de présages
mauvais :
Vous aurez fait d'un mort la rencontre fâcheuse,
Cassé quelque miroir, ou songé d'eau bourbeuse.
Enfin le bon de tout, c'est qu'à d'autres qu'à lui
On ne vous peut lier, que vous ne disiez «oui.»
Mais
pour mieux réussir, il est bon, ce me semble,
Qu'on ne
vous trouve point tous deux parlant ensemble.
(A Valère.)
Sortez, et sans tarder employez vos amis,
Pour vous faire
tenir ce qu'on vous a promis.
Nous allons réveiller les
efforts de son frère,
Et dans votre parti jeter la
belle-mère.
Adieu.
VALÈRE,
à Mariane.
Quelques efforts que nous préparions
tous,
Ma plus grande espérance, à vrai dire, est en
vous.
MARIANE, à
Valère.
Je ne vous répons pas des volontés
d'un père ;
Mais je ne serai point à d'autre qu'à
Valère.
VALÈRE.
Que vous me comblez d'aise ! Et quoi que puisse oser...
DORINE.
Ah ! jamais les amants ne sont las de jaser.
Sortez, vous
dis-je.
VALÈRE.
Il fait un pas et revient.
Enfin...
DORINE.
Quel caquet est le vôtre !
Tirez de cette part ; et
vous, tirez de l'autre.
(Les poussant chacun par l'épaule.)
ACTE
III
SCÈNE
PREMIÈRE. - Damis, Dorine.
DAMIS.
Que la foudre sur l'heure achève mes destins,
Qu'on me
traite partout du plus grand des faquins,
S'il est aucun respect
ni pouvoir qui m'arrête,
Et si je ne fais pas quelque coup
de ma tête !
DORINE.
De grâce, modérez un tel emportement ;
Votre
père n'a fait qu'en parler simplement.
On n'exécute
pas tout ce qui se propose,
Et le chemin est long du projet à
la chose.
DAMIS.
Il
faut que de ce fat j'arrête les complots,
Et qu'à
l'oreille un peu je lui dise deux mots.
DORINE.
Ha ! tout doux ! Envers lui, comme envers votre père,
Laissez agit les soins de votre belle-mère.
Sur
l'esprit de Tartuffe elle a quelque crédit ;
Il se rend
complaisant à tout ce qu'elle dit,
Et pourroit bien avoir
douceur de coeur pour elle.
Plût à Dieu qu'il fût
vrai ! la chose seroit belle.
Enfin votre intérêt
l'oblige à le mander :
Sur l'hymen qui vous touche elle
veut le sonder,
Savoir ses sentiments, et lui faire connaître
Quels fâcheux démêlés il pourra faire
naître,
S'il faut qu'à ce dessein il prête
quelque espoir.
Son valet dit qu'il prie, et je n'ai pu le voir ;
Mais ce valet m'a dit qu'il s'en alloit descendre.
Sortez
donc, je vous prie, et me laissez l'attendre.
DAMIS.
Je
puis être présent à tout cet entretien.
DORINE.
Point. Il faut qu'ils soient seuls.
DAMIS.
Je
ne lui dirai rien.
DORINE.
Vous vous moquez : on sait vos transports ordinaires,
Et
c'est le vrai moyen de gâter les affaires.
Sortez.
DAMIS.
Non : je veux voir sans me mettre en courroux.
DORINE.
Que vous êtes fâcheux ! Il vient. Retirez-vous.
SCÈNE
II. - Tartuffe, Laurent, Dorine.
TARTUFFE,
apercevant Dorine.
Laurent, serrez ma haire avec ma discipline,
Et priez que toujours le Ciel vous illumine.
Si l'on vient
pour me voir, je vais aux prisonniers
Des aumônes que j'ai
partager les deniers.
DORINE.
Que d'affectation et de forfanterie !
TARTUFFE.
Que voulez-vous ?
DORINE.
Vous dire...
TARTUFFE.
Il tire un mouchoir de sa poche.
Ah ! mon Dieu, je vous prie,
Avant que de parler prenez-moi ce mouchoir.
DORINE.
Comment ?
TARTUFFE.
Couvrez ce sein que je ne saurois voir :
Par de pareils
objets les âmes sont blessées,
Et cela fait venir de
coupables pensées.
DORINE.
Vous êtes donc bien tendre à la tentation,
Et la
chair sur vos sens fait grande impression ?
Certes je ne sais pas
quelle chaleur vous monte :
Mais à convoiter, moi, je ne
suis point si prompte,
Et je vous verrois nu du haut jusques en
bas,
Que toute votre peau ne me tenteroit pas.
TARTUFFE.
Mettez dans vos discours un peu de modestie,
Ou je vais
sur-le-champ vous quitter la partie.
DORINE.
Non, non, c'est moi qui vais vous laisser en repos,
Et je
n'ai seulement qu'à vous dire deux mots.
Madame va venir
dans cette salle basse,
Et d'un mot d'entretien vous demande la
grâce.
TARTUFFE.
Hélas ! très volontiers.
DORINE, en
soi-même.
Comme il se radoucit !
Ma foi, je suis
toujours pour ce que j'en ai dit.
TARTUFFE.
Viendra-t-elle bientôt ?
DORINE.
Je l'entends, ce me semble.
Oui, c'est elle en personne, et
je vous laisse ensemble.
SCÈNE
III. - Elmire, Tartuffe.
TARTUFFE.
Que le Ciel à jamais par sa toute bonté
Et de
l'âme et du corps vous donne la santé,
Et bénisse
vos jours autant que le désire
Le plus humble de ceux que
son amour inspire.
ELMIRE.
Je suis fort obligée à ce souhait pieux.
Mais
prenons une chaise, afin d'être un peu mieux.
TARTUFFE.
Comment de votre mal vous sentez-vous remise ?
ELMIRE.
Fort bien ; et cette fièvre a bientôt quitté
prise.
TARTUFFE.
Mes prières n'ont pas le mérite qu'il faut
Pour
avoir attiré cette grâce d'en haut ;
Mais je n'ai
fait au Ciel nulle dévote instance
Qui n'ait eu pour objet
votre convalescence.
ELMIRE.
Votre zèle pour moi s'est trop inquiété.
TARTUFFE.
On ne peut trop chérir votre chère santé,
Et pour la rétablir j'aurois donné la mienne.
ELMIRE.
C'est pousser bien avant la charité chrétienne,
Et
je vous dois beaucoup pour toutes ces bontés.
TARTUFFE.
Je fais bien moins pour vous que vous ne méritez.
ELMIRE.
J'ai voulu vous parler en secret d'une affaire,
Et suis bien
aise ici qu'aucun ne nous éclaire.
TARTUFFE.
J'en suis ravi de même, et sans doute il m'est doux,
Madame, de me voir seul à seul avec vous :
C'est une
occasion qu'au Ciel j'ai demandée,
Sans que jusqu'à
cette heure il me l'ait accordée.
ELMIRE.
Pour moi, ce que je veux, c'est un mot d'entretien,
Où
tout votre coeur s'ouvre, et ne me cache rien.
TARTUFFE.
Et je ne veux aussi pour grâce singulière
Que
montrer à vos yeux mon âme toute entière,
Et
vous faire serment que les bruits que j'ai faits
Des visites
qu'ici reçoivent vos attraits
Ne sont pas envers vous
l'effet d'aucune haine,
Mais plutôt d'un transport de zèle
qui m'entraîne,
Et d'un pur mouvement...
ELMIRE.
Je le prends bien aussi,
Et crois que mon salut vous donne ce
souci.
TARTUFFE.
Il lui serre le bout des doigts.
Oui, Madame, sans doute, et ma
ferveur est telle...
ELMIRE.
Ouf ! vous me serrez trop.
TARTUFFE.
C'est par excès de zèle.
De vous faire autre
mal je n'eus jamais dessein,
Et j'aurois bien plutôt...
(Il lui met la main sur le genou.)
ELMIRE.
Que fait là votre main ?
TARTUFFE.
Je tâte votre habit : l'étoffe en est moelleuse.
ELMIRE.
Ah ! de grâce, laissez, je suis fort chatouilleuse.
(Elle
recule sa chaise, et Tartuffe rapproche la sienne.)
TARTUFFE.
Mon Dieu ! que de ce point l'ouvrage est merveilleux !
On
travaille aujourd'hui d'un air miraculeux ;
Jamais, en toute
chose, on n'a vu si bien faire.
ELMIRE.
Il est vrai. Mais parlons un peu de notre affaire.
On tient
que mon mari veut dégager sa foi,
Et vous donner sa fille.
Est-il vrai, dites-moi ?
TARTUFFE.
Il m'en a dit deux mots ; mais, Madame, à vrai dire,
Ce
n'est pas le bonheur après quoi je soupire ;
Et je vois
autre part les merveilleux attraits
De la félicité
qui fait tous mes souhaits.
ELMIRE.
C'est que vous n'aimez rien des choses de la terre.
TARTUFFE.
Mon sein n'enferme pas un coeur qui soit de pierre.
ELMIRE.
Pour moi, je crois qu'au Ciel tendent tous vos soupirs,
Et
que rien ici-bas n'arrête vos désirs.
TARTUFFE.
L'amour qui nous attache aux beautés éternelles
N'étouffe pas en nous l'amour des temporelles ;
Nos
sens facilement peuvent être charmés
Des ouvrages
parfaits que le Ciel a formés.
Ses attraits réfléchis
brillent dans vos pareilles ;
Mais il étale en vous ses
plus rares merveilles ;
Il a sur votre face épanché
des beautés
Dont les yeux sont surpris, et les coeurs
transportés,
Et je n'ai pu vous voir, parfaite créature,
Sans admirer en vous l'auteur de la nature,
Et d'une ardente
amour sentir mon coeur atteint,
Au plus beau des portraits où
lui-même il s'est peint.
D'abord j'appréhendai que
cette ardeur secrète
Ne fût du noir esprit une
surprise adroite ;
Et même à fuir vos yeux mon coeur
se résolut,
Vous croyant un obstacle à faire mon
salut.
Mais enfin je connus, ô beauté toute aimable,
Que cette passion peut n'être point coupable,
Que je
puis l'ajuster avecque la pudeur,
Et c'est ce qui m'y fait
abandonner mon coeur.
Ce m'est, je le confesse, une audace bien
grande
Que d'oser de ce coeur vous adresser l'offrande ;
Mais
j'attends en mes voeux tout de votre bonté,
Et rien des
vains efforts de mon infirmité ;
En vous est mon espoir,
mon bien, ma quiétude,
De vous dépend ma peine ou
ma béatitude,
Et je vais être enfin, par votre seul
arrêt,
Heureux si vous voulez, malheureux s'il vous plaît.
ELMIRE.
La déclaration est tout à fait galante,
Mais
elle est, à vrai dire, un peu bien surprenante.
Vous
deviez, ce me semble, armer mieux votre sein,
Et raisonner un peu
sur un pareil dessein.
Un dévot comme vous, et que partout
on nomme...
TARTUFFE.
Ah ! pour être dévot, je n'en suis pas moins homme ;
Et lorsqu'on vient à voir vos célestes appas,
Un
coeur se laisse prendre, et ne raisonne pas.
Je sais qu'un tel
discours de moi paroît étrange ;
Mais, Madame, après
tout, je ne suis pas un ange ;
Et si vous condamnez l'aveu que je
vous fais,
Vous devez vous en prendre à vos charmants
attraits.
Dès qu j'en vis briller la splendeur plus
qu'humaine,
De mon intérieur vous fûtes souveraine ;
De vos regards divins l'ineffable douceur
Força la
résistance où s'obstinoit mon coeur ;
Elle surmonta
tout, jeûnes, prières, larmes,
Et tourna tous mes
voeux du côté de vos charmes.
Mes yeux et mes
soupirs vous l'ont dit mille fois,
Et pour mieux m'expliquer
j'emploie ici la voix.
Que si vous contemplez d'une âme un
peu bénigne
Les tribulations de votre esclave indigne,
S'il faut que vos bontés veuillent me consoler
Et
jusqu'à mon néant daignent se ravaler,
J'aurai
toujours pour vous, ô suave merveille,
Une dévotion
à nulle autre pareille.
Votre honneur avec moi ne court
point de hasard,
Et n'a nulle disgrâce à craindre de
ma part.
Tous ces galants de cour, dont les femmes sont folles,
Sont bruyants dans leurs faits et vains dans leurs paroles,
De
leurs progrès sans cesse on les voit se targuer ;
Ils
n'ont point de faveurs qu'ils n'aillent divulguer,
Et leur langue
indiscrète, en qui l'on se confie,
Déshonore
l'autel où leur coeur sacrifie.
Mais les gens comme nous
brûlent d'un feu discret,
Avec qui pour toujours on est sûr
du secret :
Le soin que nous prenons de notre renommée
Répond de toute chose à la personne aimée,
Et c'est en nous qu'on trouve, acceptant notre coeur,
De
l'amour sans scandale et du plaisir sans peur.
ELMIRE.
Je vous écoute dire, et votre rhétorique
En
termes assez forts à mon âme s'explique.
N'appréhendez-vous point que je ne sois d'humeur
A
dire à mon mari cette galante ardeur,
Et que le prompt
avis d'un amour de la sorte
Ne pût bien altérer
l'amitié qu'il vous porte ?
TARTUFFE.
Je sais que vous avez trop de bénignité,
Et que
vous ferez grâce à ma témérité
Que
vous m'excuserez sur l'humaine foiblesse
Des violents transports
d'un amour qui vous blesse,
Et considérerez, en regardant
votre air,
Que l'on est pas aveugle, et qu'un homme est de chair.
ELMIRE.
D'autres prendroient cela d'autre façon peut-être ;
Mais ma discrétion se veut faire paroître.
Je ne
redirai point l'affaire à mon époux ;
Mais je veux
en revanche une chose de vous :
C'est de presser tout franc et
sans nulle chicane
L'union de Valère avecque Mariane,
De
renoncer vous-même à l'injuste pouvoir
Qui veut du
bien d'un autre enrichir votre espoir,
Et...
SCÈNE
IV. - Damis, Elmire, Tartuffe.
DAMIS,
sortant du petit cabinet où il s'étoit retiré.
Non, Madame, non : ceci doit se répandre.
J'étois
en cet endroit, d'où j'ai pu tout entendre ;
Et la bonté
du Ciel m'y semble avoir conduit
Pour confondre l'orgueil d'un
traître qui me nuit,
Pour m'ouvrir une voie à
prendre la vengeance
De son hypocrisie et de son insolence,
A
détromper mon père, et lui mettre en plein jour
L'âme
d'un scélérat qui vous parle d'amour.
ELMIRE.
Non, Damis : il suffit qu'il se rende plus sage,
Et tâche
à mériter la grâce où je m'engage.
Puisque je l'ai promis, ne m'en dédites pas.
Ce n'est
point mon humeur de faire des éclats :
Une femme se rit de
sottises pareilles,
Et jamais d'un mari n'en trouble les
oreilles.
DAMIS.
Vous avez vos raisons pour en user ainsi,
Et pour faire
autrement j'ai les miennes aussi.
Le vouloir épargner est
une raillerie ;
Et l'insolent orgueil de sa cagoterie
N'a
triomphé que trop de mon juste courroux,
Et que trop
excité de désordre chez nous.
Le fourbe trop
longtemps a gouverné mon père,
Et desservi mes feux
avec ceux de Valère.
Il faut que du perfide il soit
désabusé,
Et le Ciel pour cela m'offre un moyen
aisé.
De cette occasion je lui suis redevable,
Et pour
la négliger, elle est trop favorable :
Ce seroit mériter
qu'il me la vînt ravir
Que de l'avoir en main et ne m'en
pas servir.
ELMIRE.
Damis...
DAMIS.
Non, s'il vous plaît, il faut que je me croie.
Mon âme
est maintenant au comble de sa joie ;
Et vos discours en vain
prétendent m'obliger
A quitter le plaisir de me pouvoir
venger.
Sans aller plus avant, je vais vuider d'affaire ;
Et
voici justement de quoi me satisfaire.
SCÈNE
V. - Orgon, Damis, Tartuffe, Elmire.
DAMIS.
Nous allons régaler, mon père, votre abord
D'un
incident tout frais qui vous surprendra fort.
Vous êtes
bien payé de toutes vos caresses,
Et Monsieur d'un beau
prix reconnoît vos tendresses.
Son grand zèle pour
vous vient de se déclarer :
Il ne va pas à moins
qu'à vous déshonorer ;
Et je l'ai surpris là
qui faisoit à Madame
L'injurieux aveu d'une coupable
flamme.
Elle est d'une humeur douce, et son coeur trop discret
Vouloit à toute force en garder le secret ;
Mais je ne
puis flatter une telle impudence,
Et crois que vous la taire est
vous faire une offense.
ELMIRE.
Oui, je tiens que jamais de tous ces vains propos
On ne doit
d'un mari traverser le repos,
Que ce n'est point de là que
l'honneur peut dépendre,
Et qu'il suffit pour nous de
savoir nous défendre :
Ce sont mes sentiments ; et vous
n'auriez rien dit,
Damis, si j'avois eu sur vous quelque crédit.
SCÈNE
VI. - Orgon, Damis, Tartuffe.
ORGON.
Ce que je viens d'entendre, ô Ciel ! est-il croyable ?
TARTUFFE.
Oui, mon frère, je suis un méchant, un coupable,
Un malheureux pécheur, tout plein d'iniquité,
Le
plus grand scélérat qui jamais ait été ;
Chaque instant de ma vie est chargé de souillures ;
Elle
n'est qu'un amas de crimes et d'ordures ;
Et je vois que le Ciel,
pour ma punition,
Me veut mortifier en cette occasion.
De
quelque grand forfait qu'on me puisse reprendre,
Je n'ai garde
d'avoir l'orgueil de m'en défendre.
Croyez ce qu'on vous
dit, armez votre courroux,
Et comme un criminel chassez-moi de
chez vous :
Je ne saurois avoir tant de honte en partage,
Que
je n'en aie encor mérité davantage.
ORGON, à
son fils.
Ah ! traître, oses-tu bien par cette fausseté
Vouloir de sa vertu ternir la pureté ?
DAMIS.
Quoi ? la feinte douceur de cette âme hypocrite
Vous
fera démentir...?
ORGON.
Tais-toi, peste maudite.
TARTUFFE.
Ah ! laissez-le parler : vous l'accusez à tort,
Et
vous feriez bien mieux de croire à son rapport.
Pourquoi
sur un tel fait m'être si favorable ?
Savez-vous, après
tout, de quoi je suis capable ?
Vous fiez-vous, mon frère,
à mon extérieur ?
Et, pour tout ce qu'on voit, me
croyez-vous meilleur ?
Non, non : vous vous laissez tromper à
l'apparence,
Et je ne suis rien moins, hélas ! que ce
qu'on pense ;
Tout le monde me prend pour un homme de bien ;
Mais la vérité pure est que je ne vaux rien.
(S'adressant à Damis.)
Oui, mon cher fils, parlez :
traitez-moi de perfide,
D'infâme, de perdu, de voleur,
d'homicide ;
Accablez-moi de noms encor plus détestés
:
Je n'y contredis point, je les ai mérités ;
Et
j'en veux à genoux souffrir l'ignominie,
Comme une honte
due aux crimes de ma vie.
ORGON.
(A
Tartuffe.)
Mon frère, c'en est trop.
(A son fils.)
Ton coeur ne se rend point,
Traître ?
DAMIS.
Quoi ! ses discours vous séduiront au point...
ORGON.
Tais-toi, pendard.
(A Tartuffe.)
Mon frère, eh !
levez-vous, de grâce !
(A son fils.)
Infâme !
DAMIS.
Il
peut...
ORGON.
Tais-toi.
DAMIS.
J'enrage ! Quoi ? je passe...
ORGON.
Si
tu dis un seul mot, je te romprai les bras.
TARTUFFE.
Mon frère, au nom de Dieu, ne vous emportez pas.
J'aimerois mieux souffrir la peine la plus dure,
Qu'il eût
reçu pour moi la moindre égratignure.
ORGON.
(A
son fils.)
Ingrat !
TARTUFFE.
Laissez-le en paix. S'il faut, à deux genoux,
Vous
demander sa grâce...
ORGON, à
Tartuffe.
Hélas ! vous moquez-vous ?
(A son fils.)
Coquin ! vois sa bonté.
DAMIS.
Donc...
ORGON.
Paix.
DAMIS.
Quoi ? je...
ORGON.
Paix, dis-je.
Je sais bien quel motif à l'attaquer
t'oblige :
Vous le haïssez tous ; et je vois aujourd'hui
Femme, enfants et valets déchaînés contre lui
;
On met impudemment toute chose en usage,
Pour ôter de
chez moi ce dévot personnage.
Mais plus on fait d'effort
afin de le bannir,
Plus j'en veux employer à l'y mieux
retenir ;
Et je vais me hâter de lui donner ma fille,
Pour
confondre l'orgueil de toute ma famille.
DAMIS.
A
recevoir sa main on pense l'obliger ?
ORGON.
Oui, traître, et dès ce soir, pour vous faire
enrager.
Ah ! je vous brave tous, et vous ferai connaître
Qu'il faut qu'on m'obéisse et que je suis le maître.
Allons, qu'on se rétracte, et qu'à l'instant,
fripon,
On se jette à ses pieds pour demander pardon.
DAMIS.
Qui, moi ? de ce coquin, qui, par ses impostures...
ORGON.
Ah
! tu résistes, gueux, et lui dis des injures ?
(A
Tartuffe.)
Un bâton ! un bâton ! Ne me retenez pas.
(A son fils.)
Sus, que de ma maison on sorte de ce pas,
Et
que d'y revenir on n'ait jamais l'audace.
DAMIS.
Oui, je sortirai ; mais...
ORGON.
Vite quittons la place.
Je te prive, pendard, de ma
succession,
Et te donne de plus ma malédiction.
SCÈNE
VII.- Orgon, Tartuffe.
ORGON.
Offenser de la sorte une sainte personne !
TARTUFFE.
O Ciel, pardonne-lui la douleur qu'il me donne !
(A Orgon.)
Si vous pouviez savoir avec quel déplaisir
Je vois
qu'envers mon frère on tâche à me noircir...
ORGON.
Hélas !
TARTUFFE.
Le seul penser de cette ingratitude
Fait souffrir à
mon âme un supplice si rude...
L'horreur que j'en
conçois... J'ai le coeur si serré,
Que je ne puis
parler, et crois que j'en mourrai.
ORGON.
(Il court tout en larmes à la porte par où il a
chassé son fils.)
Coquin ! je me repens que ma main t'ai
fait grâce,
Et ne t'ait pas d'abord assommé sur la
place.
Remettez-vous, mon frère, et ne vous fâchez
pas.
TARTUFFE.
Rompons, rompons le cours de ces fâcheux débats.
Je
regarde céans quels grands troubles j'apporte,
Et crois
qu'il est besoin, mon frère, que j'en sorte.
ORGON.
Comment ? vous moquez-vous ?
TARTUFFE.
On m'y hait, et je voi
Qu'on cherche à vous donner des
soupçons de ma foi.
ORGON.
Qu'importe ? Voyez-vous que mon coeur les écoute ?
TARTUFFE.
On ne manquera pas de poursuivre, sans doute ;
Et ces mêmes
rapports qu'ici vous rejetez
Peut-être une autre fois
seront-ils écoutés.
ORGON.
Non, mon frère, jamais.
TARTUFFE.
Ah ! mon frère, une femme
Aisément d'un mari
peut bien surprendre l'âme.
ORGON.
Non, non.
TARTUFFE.
Laissez-moi vite, en m'éloignant d'ici,
Leur ôter
tout sujet de m'attaquer ainsi.
ORGON.
Non, vous demeurerez : il y va de ma vie.
TARTUFFE.
Hé bien ! il faudra donc que je me mortifie.
Pourtant,
si vous vouliez...
ORGON.
Ah
!
TARTUFFE.
Soit : n'en parlons plus.
Mais je sais comme il faut en user
là-dessus.
L'honneur est délicat, et l'amitié
m'engage
A prévenir les bruits et les sujets d'ombrage.
Je fuirai votre épouse, et vous ne me verrez...
ORGON.
Non, en dépit de tous vous la fréquenterez.
Faire
enrager le monde est ma plus grande joie,
Et je veux qu'avec elle
à toute heure on vous voie.
Ce n'est pas tout encor : pour
les mieux braver tous,
Je ne veux point avoir d'autre héritier
que vous,
Et je vais de ce pas, en fort bonne manière,
Vous faire de mon bien donation entière.
Un bon et
franc ami, que pour gendre je prends,
M'est bien plus cher que
fils, que femme, et que parents.
N'accepterez-vous pas ce que je
vous propose ?
TARTUFFE.
La volonté du Ciel soit faite en toute chose.
ORGON.
Le
pauvre homme ! Allons vite en dresser un écrit,
Et que
puisse l'envie en crever de dépit !
ACTE
IV
SCÈNE
PREMIÈRE. - Cléante, Tartuffe.
CLÉANTE.
Oui, tout le monde en parle, et vous m'en pouvez croire,
L'éclat
que fait ce bruit n'est point à votre gloire ;
Et je vous
ai trouvé, Monsieur, fort à propos,
Pour vous en
dire net ma pensée en deux mots.
Je n'examine point à
fond ce qu'on expose ;
Je passe là-dessus, et prends au
pis la chose.
Supposons que Damis n'en ait pas bien usé,
Et que ce soit à tort qu'on vous ait accusé ;
N'est-il pas d'un chrétien de pardonner l'offense,
Et
d'éteindre en son coeur tout désir de vengeance ?
Et
devez-vous souffrir, pour votre démêlé,
Que
du logis d'un père un fils soit exilé ?
Je vous le
dis encore, et parle avec franchise,
Il n'est petit ni grand qui
ne s'en scandalise ;
Et si vous m'en croyez, vous pacifierez
tout,
Et ne pousserez point les affaires à bout.
Sacrifiez à Dieu toute votre colère,
Et
remettez le fils en grâce avec le père.
TARTUFFE.
Hélas ! je le voudrois, quant à moi, de bon coeur :
Je ne garde pour lui, Monsieur, aucune aigreur ;
Je lui
pardonne tout, de rien je ne le blâme,
Et voudrois le
servir du meilleur de mon âme ;
Mais l'intérêt
du Ciel n'y sauroit consentir,
Et s'il rentre céans, c'est
à moi d'en sortir.
Après son action, qui n'eut
jamais d'égale,
Le commerce entre nous porteroit du
scandale :
Dieu sait ce que d'abord tout le monde en croiroit !
A pure politique on me l'imputeroit ;
Et l'on diroit partout
que, me sentant coupable,
Je feins pour qui m'accuse un zèle
charitable,
Que mon coeur l'appréhende et veut le ménager,
Pour le pouvoir sous main au silence engager.
CLÉANTE.
Vous nous payez ici d'excuses colorées,
Et toutes vos
raisons, Monsieur, sont trop tirées.
Des intérêts
du Ciel pourquoi vous chargez-vous ?
Pour punir le coupable
a-t-il besoin de vous ?
Laissez-lui, laissez-lui le soin de ses
vengeances ;
Ne songez qu'au pardon qu'il prescrit des offenses ;
Et ne regardez point aux jugements humains,
Quand vous suivez
du Ciel les ordres souverains.
Quoi ? le foible intérêt
de ce qu'on pourra croire
D'une bonne action empêchera la
gloire ?
Non, non : faisons toujours ce que le Ciel prescrit,
Et
d'aucun autre soin ne nous brouillons l'esprit.
TARTUFFE.
Je vous ai déjà dit que mon coeur lui pardonne,
Et
c'est faire, Monsieur, ce que le Ciel ordonne ;
Mais après
le scandale et l'affront d'aujourd'hui,
Le Ciel n'ordonne pas que
je vive avec lui.
CLÉANTE.
Et vous ordonne-t-il, Monsieur, d'ouvrir l'oreille
A ce qu'un
pur caprice à son père conseille,
Et d'accepter le
don qui vous est fait d'un bien
Où le droit vous oblige à
ne prétendre rien ?
TARTUFFE.
Ceux qui me connoîtront n'auront pas la pensée
Que
ce soit un effet d'une âme intéressée.
Tous
les biens de ce monde ont pour moi peu d'appas,
De leur éclat
trompeur je ne m'éblouis pas ;
Et si je me résous à
recevoir du père
Cette donation qu'il a voulu me faire,
Ce n'est, à dire vrai, que parce que je crains
Que
tout ce bien ne tombe en de méchantes mains,
Qu'il ne
trouve des gens qui, l'ayant en partage,
En fassent dans le monde
un criminel usage,
Et ne s'en servent pas, ainsi que j'ai
dessein,
Pour la gloire du Ciel et le bien du prochain.
CLÉANTE.
Hé, Monsieur, n'ayez point ces délicates craintes,
Qui d'un juste héritier peuvent causer les plaintes ;
Souffrez, sans vous vouloir embarrasser de rien,
Qu'il soit à
ses périls possesseur de son bien ;
Et songez qu'il vaut
mieux encor qu'il en mésuse,
Que si de l'en frustrer il
faut qu'on vous accuse.
J'admire seulement que sans confusion
Vous en ayez souffert la proposition ;
Car enfin le vrai zèle
a-t-il quelque maxime
Qui montre à dépouiller
l'héritier légitime ?
Et s'il faut que le Ciel dans
votre coeur ait mis
Un invincible obstacle à vivre avec
Damis,
Ne vaudroit-il pas mieux qu'en personne discrète
Vous fissiez de céans une honnête retraite,
Que
de souffrir ainsi, contre toute raison,
Qu'on en chasse pour vous
le fils de la maison ?
Croyez-moi, c'est donner de votre
prud'homie,
Monsieur...
TARTUFFE.
Il est, Monsieur, trois heures et demie :
Certain devoir
pieux me demande là-haut,
Et vous m'excuserez de vous
quitter sitôt.
CLÉANTE.
Ah !
SCÈNE
II. - Elmire, Mariane, Dorine, Cléante.
DORINE.
De grâce, avec nous employez-vous pour elle,
Monsieur :
son âme souffre une douleur mortelle ;
Et l'accord que son
père a conclu pour ce soir
La fait, à tout moment,
entrer en désespoir.
Il va venir. Joignons nos efforts, je
vous prie,
Et tâchons d'ébranler, de force ou
d'industrie,
Ce malheureux dessein qui nous a tous troublés.
SCÈNE
III. - Orgon, Elmire, Mariane, Cléante, Dorine.
ORGON.
Ha ! je me réjouis de vous voir assemblés :
(A
Mariane.)
Je porte en ce contrat de quoi vous faire rire,
Et
vous savez déjà ce que cela veut dire.
MARIANE, à
genoux.
Mon père, au nom du Ciel, qui connoît ma
douleur,
Et par tout ce qui peut émouvoir votre coeur,
Relâchez-vous un peu des droits de la naissance,
Et
dispensez mes voeux de cette obéissance ;
Ne me réduisez
point par cette dure loi
Jusqu'à me plaindre au Ciel de ce
que je vous doi,
Et cette vie, hélas ! que vous m'avez
donnée,
Ne me la rendez pas, mon père, infortunée.
Si, contre un doux espoir que j'avois pu former,
Vous me
défendez d'être à ce que j'ose aimer,
Au
moins, par vos bontés, qu'à vos genoux j'implore,
Sauvez-moi du tourment d'être à ce que j'abhorre,
Et ne me portez point a quelque désespoir,
En vous
servant sur moi de tout votre pouvoir.
ORGON, se
sentant attendrir.
Allons, ferme, mon coeur, point de foiblesse
humaine.
MARIANE.
Vos tendresses pour lui ne me font point de peine ;
Faites-les
éclater, donnez-lui votre bien,
Et, si ce n'est assez,
joignez-y tout le mien :
J'y consens de bon coeur, et je vous
l'abandonne ;
Mais au moins n'allez pas jusques à ma
personne,
Et souffrez qu'un couvent dans les austérités
Use les tristes jours que le Ciel m'a comptés.
ORGON.
Ah
! voilà justement de mes religieuses,
Lorsqu'un père
combat leurs flammes amoureuses !
Debout ! Plus votre coeur
répugne à l'accepter,
Plus ce sera pour vous
matière à mériter :
Mortifiez vos sens avec
ce mariage,
Et ne me rompez pas la tête davantage.
DORINE.
Mais quoi...?
ORGON.
Taisez-vous, vous ; parlez à votre écot :
Je
vous défends tout net d'oser dire un seul mot.
CLÉANTE.
Si par quelque conseil vous souffrez qu'on réponde...
ORGON.
Mon frère, vos conseils sont les meilleurs du monde,
Ils
sont bien raisonnés, et j'en fais un grand cas ;
Mais vous
trouverez bon que je n'en use pas.
ELMIRE, à
son mari.
A voir ce que je vois, je ne sais plus que dire,
Et
votre aveuglement fait que je vous admire :
C'est être bien
coiffé, bien prévenu de lui,
Que de nous démentir
sur le fait d'aujourd'hui.
ORGON.
Je
suis votre valet, et crois les apparences :
Pour mon fripon de
fils je sais vos complaisances,
Et vous avez eu peur de le
désavouer
Du trait qu'à ce pauvre homme il a voulu
jouer ;
Vous étiez trop tranquille enfin pour être
crue,
Et vous auriez parue d'autre manière émue.
ELMIRE.
Est-ce qu'au simple aveu d'un amoureux transport
Il faut que
notre honneur se gendarme si fort ?
Et ne peut-on répondre
à tout ce qui le touche
Que le feu dans les yeux et
l'injure à la bouche ?
Pour moi, de tels propos je me ris
simplement,
Et l'éclat là-dessus ne me plaît
nullement ;
J'aime qu'avec douceur nous nous montrions sages,
Et
ne suis point du tout pour ces prudes sauvages
Dont l'honneur est
armé de griffes et de dents,
Et veut au moindre mot
dévisager les gens :
Me préserve le Ciel d'une
telle sagesse !
Je veux une vertu qui ne soit point diablesse,
Et crois que d'un refus la discrète froideur
N'en est
pas moins puissante à rebuter un coeur.
ORGON.
Enfin je sais l'affaire et ne prends point le change.
ELMIRE.
J'admire, encore un coup, cette foiblesse étrange.
Mais
que me répondroit votre incrédulité
Si l'on
vous faisoit voir qu'on vous dit vérité ?
ORGON.
Voir ?
ELMIRE.
Oui.
ORGON.
Chansons.
ELMIRE.
Mais quoi ? si je trouvois manière
De vous le faire
voir avec pleine lumière ?
ORGON.
Contes en l'air.
ELMIRE.
Quel homme ! Au moins répondez-moi.
Je ne vous parle
pas de nous ajouter foi ;
Mais supposons ici que, d'un lieu qu'on
peut prendre,
On vous fît clairement tout voir et tout
entendre.
Que diriez-vous alors de votre homme de bien ?
ORGON.
En
ce cas, je dirois que... Je ne dirois rien,
Car cela ne se peut.
ELMIRE.
L'erreur trop longtemps dure,
Et c'est trop condamner ma
bouche d'imposture.
Il faut que par plaisir, et sans aller plus
loin,
De tout ce qu'on vous dit je vous fasse témoin.
ORGON.
Soit : je vous prends au mot. Nous verrons votre adresse,
Et
comment vous pourrez remplir cette promesse.
ELMIRE.
Faites-le moi venir.
DORINE.
Son esprit est rusé,
Et peut-être à
surprendre il sera malaisé.