Jules Renard


Journal
de Jules Renard
1905-1910

 

1905

1er janvier.

Huot est parti furieux, mais il reviendra, mort ou vif ; et, dans quatre ans, on verra : M. Renard ne sera pas toujours maire ! Les petits gars trouvent déjà que ça va mieux. M. Roy, le nouvel instituteur, donne des bons points. Il constate que les petits ne savent rien.

Les Huot ont laissé l'école en état de saleté. Lui, crasseux, pas rasé, en pantoufles, le jour d'un mariage. Elle sent la chemise sale, ne se nettoie jamais les dents.

Le poëte Ponge va reprendre la plume : les nationalistes relèvent la tête !

L'argent, il l'appelle « le numéraire ».

Sa maison est terminée : quatre pièces, dont une pour le four où l'on « trafique ».

-- Vous avez un premier étage ?

-- Oh ! ça ne se fait pas chez nous. Les gens de Germenay disent qu'ils en font faire, mais c'est par vantardise. Ils disent que c'est un premier, mais c'est un grenier, et ça leur sert de grenier.

Je lui ai fait donner les palmes. Il dit aux gens de son village :

-- Mes amis, les palmes me font bien plaisir, mais ce n'est rien à côté de vos félicitations.

L'esprit inquiet mais clairvoyant, c'est-à-dire actif et sain, de l'homme qui ne travaille pas.

Le poëte Ponge me dit :

-- Quelques personnes m'ont dit qu'on ferait mieux de m'offrir un bureau de tabac que les palmes académiques. Moi, à cause de mes enfants, je préfère les palmes. Le bureau de tabac, je ne pourrais pas le tenir moi-même parce que mon travail des champs m'en empêcherait ; s'il fallait le faire tenir par un autre, le gain n'en vaudrait plus la peine.

Ragotte m'a apporté de l'eau chaude. Je lui dis :

-- Mais la bouillote fuit !

-- Oh ! je le sais bien, dit-elle.

Le médecin lui a dit de prendre chez le pharmacien de la denrée qu'elle boira. Elle profite, pour se coucher, d'un instant où je ne suis pas dans la cuisine. Dans le coin, elle ôte sa jupe, met son bonnet. Je vois ses pieds nus dans ses savates.

Leur manie de cacher qu'ils sont malades. Leur ignorance en face de la maladie. En dehors de « J'ai mal aux reins, je ne peux pas dormir ni manger », ils ne savent rien.

Cette odeur de peau raclée de gens qui ne se lavent jamais.

Philippe. Ses oreilles gèlent, cuisent et pèlent.

Toute la campagne tremble de froid.

Il veut se faire enterrer civilement.

-- Faudra-t-il parler sur la tombe ?

-- Parlez si vous voulez ! Je ne vous répondrai pas.

Causerie à Marigny sur Victor Hugo. Je demande s'il faut continuer. J'entends : « Oui ! oui ! Toute la nuit ! Toute la nuit ! »

Le froid. Les cartes de l'école dans l'ombre. L'unique lampe. Tous debout autour du poêle.

Le poëte Ponge me présente et lit un papier. M. Roy ne me fait pas de compliments, mais il a entendu un tel « qui parle bien aussi ».

-- J'ai froid.

-- C'est la saison qui veut ça, dit le riche.

Hiver. Des vitres dessinées par Vallotton.

Le vent lui-même a gelé.

La glace répandue sur le pré comme des glaces brisées.

-- Oh ! vous, me dit-il, vous avez vite fait de venir !

Comme si j'allais plus vite que le train.

Ils veulent voir l'âme du feu.

Le feu de bois qui s'éteint à chaque instant, qu'il faut surveiller, leur tient compagnie.

La vache. Il faut lui donner à manger en trois fois ; sinon, de tout son foin elle ferait une litière. Ce n'est pas comme le cheval.

7 janvier.

On parle de Syveton. Elle aussi se rappelle avoir été, petite fille, poursuivie par un homme tout décolleté du bas et qu'on appelait l'homme au nez rouge.

Coolus raconte que d'Annunzio, lors de sa première visite à Sarah Bernhardt, s'arrêta à quelques pas d'elle et dit, comme inspiré :

-- Belle ! magnifique ! d'Annunzienne !

Après quoi, il dit :

-- Bonjour, madame.

-- Qu'est-ce qu'il faut vous souhaiter ?

-- Je ne sais pas, répond Guitry. Tout !

La vie simple. On a besoin d'un domestique pour fermer les volets, pour allumer une lampe, comme si l'honnête homme ne devrait pas trouver du plaisir à ces menus travaux de ménage.

Ces heures où, je ne sais pourquoi, j'ai envie de me punir.

9 janvier.

Jaurès dit que Syveton n'avait aucun intérêt à se tuer mais, à y regarder de près, oui, en cherchant bien, on trouve que nous avons tous un intérêt quelconque à nous tuer.

Socialiste, il n'en coûte rien de l'être par raison, mais le sentiment ruine. Le socialiste par raison peut avoir tous les défauts du riche ; le socialiste par sentiment doit avoir toutes les vertus du pauvre.

On peut aujourd'hui arriver au socialisme après le succès, quand on est sûr d'avoir du talent, comme on allait autrefois à la Trappe.

-- Je suis plus sûr de Jaurès que de moi, dit Blum. C'est un homme d'une probité absolue.

Il a toutes les audaces, mais il est pudique. Les gros mots de Viviani le choquent. Il ne peut pas s'y habituer.

Il vit de la vie de famille. Sa femme ne le comprend pas, mais elle est fière de lui comme serait la femme d'un receveur ou d'un sous-préfet. Le baptême de leur fille, c'est la victoire de cette femme et de sa mère. C'est peut-être le résultat de certaines conditions au mariage.

Il est dans une situation fausse et se surmène pour s'y maintenir. Tout le monde profite de lui pour faire ses affaires. Les socialistes le trahissent, et les républicains l'exploitent.

-- C'est un grand écrivain, dit Léon Blum.

-- Oui, dis-je, c'est un homme de génie. Il ne lui manque que d'avoir écrit quelques poëmes en prose. Par ce travail délicat il aurait appris à se défier de son abondance.

Capus grisonne, jaunit, engraisse et se plaint. Il trouve déplorables les moeurs de la critique dramatique. Il ne parle pas encore de celles du théâtre.

On le dit commanditaire de Guitry, commanditaire du futur théâtre de Le Bargy.

Il est perdu pour nous. Je me sens gêné avec lui : j'ai l'air d'un reproche.

Quand je pense que je ne serais peut-être pas socialiste si j'avais pu faire trois actes !

Slaves : des gens qui écrivent entre les lignes au lieu d'écrire dessus.

J'aime : beaucoup regarder les visages des jeunes femmes. Ça m'amuse de deviner ce qu'elles seront, devenues vieilles.

12 janvier.

Au théâtre, Baïe voudrait jouer les rôles de femme de chambre : on n'a qu'à apporter les biscuits.

Bourget psychologue ! Mais lisez donc une page de Tristan ou de moi !

Une flamme brille-t-elle pour cuire un pot-au-feu ?

Un nez qui prise : une poudrière.

13 janvier.

Dans mon coeur froid, quelques rares jolis sentiments, comme des oiseaux aux petites pattes sur de la neige.

-- C'est imbécile, cette pièce !

-- Allons donc ! Si elle était de moi, vous la trouveriez très bien.

Et un appétit ! Des fois, il me semble que je digérerais mon estomac.

Pourquoi l'acteur à qui on apporte une carte ou une lettre dit-il toujours : « Qu'est-ce que ça peut bien être ? » au lieu de regarder et d'ouvrir ?

Femmes auxquelles on apporte des hommages respectueux, et on est obligé de les remporter.

Avez-vous remarqué que, lorsqu'on dit à une femme qu'elle est jolie, elle croit toujours que c'est vrai ?

-- Qu'est-ce que vous reprochez aux femmes ?

-- Je les trouve bêtes.

-- Quelques-unes.

-- Toutes ! Toutes celles avec qui j'ai causé.

-- Vous n'avez jamais eu avec une femme de conversation intéressante ?

-- Oh ! si.

-- Spirituelle ?

-- Oh ! oui.

-- Alors ?

-- Alors, ça ne prouve rien en faveur des dames, car, dans ces sortes de conversations, c'est moi qui faisais tous les frais.

16 janvier.

Rostand avait un cocher attaché à sa personne. Il était plein de pitié pour lui. Quand il soupait après le théâtre, il lui était insupportable de penser que le cocher restait, dehors, à la pluie, au froid, à minuit et plus. Ça lui gâtait tout. Alors, il lui faisait porter un grog et dire de rentrer, que, lui, prendrait un fiacre.

Une nuit, le cocher entra au café et dit à « monsieur » qu'il le quittait. Il était vexé de ne pas être pris au sérieux.

20 janvier.

Il est aussi amusant de réduire sa vie que de la dilater.

21 janvier.

A l'Oeuvre. La Giocunda, d'Annunzio. Un beau couplet sur les marbres blancs, et, encore, parce que nous croyons que, les marbres, c'est plus chic que des pierres de taille.

Derrière moi, Léon Blum, au premier acte, d'une fadeur !... donne le signal des applaudissements. A l'entracte :

-- Renard n'aime pas ça, dit-il.

-- Non.

-- C'est d'une grande beauté lyrique.

-- Je trouve ça nul.

-- Vous avez l'air en colère, dit-il.

-- Oui, à cause de votre enthousiasme.

Il me prouve qu'il y a entre nous des abîmes, que d'ailleurs je ne tiens pas à franchir.

Second acte. J'applaudis le couplet sur les marbres. Dans sa loge Mendès dit : « Que c'est beau ! » et applaudit avec sa canne.

-- Ah ! Ah ! Pourquoi applaudissez-vous ? dit Blum.

-- Parce que je trouve ça bien.

A l'entracte :

-- Oui, dis-je. Le couplet n'était pas mal. D'Annunzio, je ne le conteste pas, a le sens d'une certaine beauté plastique, mais sa beauté morale me laisse froid. Ses douleurs ne me touchent pas. Je me fiche de son sculpteur.

-- Vous vous retenez.

-- Non. Je proteste contre votre enthousiasme pour cet Italien quand nous avons un Victor Hugo qui nous donne, à chaque page, vingt beautés comme celle des « marbres ».

-- Oui, mais il faut monter jusqu'à Victor Hugo, dit-il, et d'Annunzio vient après.

-- Bien après ! dis-je. Et je lui préfère un Gautier, un Banville.

-- Non, non ! dit Blum.

-- Du moins un Baudelaire, un Verlaine.

Comme je me retourne, je heurte la canne de Blum qui en appuyait la poignée sur sa bouche. Ça lui fait très mal.

-- Vous avez des dents de cassées ?

-- Non, mais la lèvre coupée.

-- Je suis désolé ! Mais vous ne devriez pas porter ainsi votre canne.

-- C'est vrai, dit sa femme.

Puis la discussion recommence, plus aigre.

-- Vous avez lu la pièce ? me demande-t-il.

-- Non, mais j'écoute

-- C'est plein de choses délicieuses.

-- Lesquelles ? Citez-m'en une.

-- Je ne me souviens pas, dit-il. D'ailleurs, ces acteurs jouent mal.

-- Je ne pense ni ne sens comme vous, parce que vous êtes un homme intelligent, trop, et que l'homme trop intelligent est mauvais.

-- Oh ! pourquoi ? dit Mme Blum

-- Quelle niaiserie ! dit-il.

-- Pas du tout ! Pour n'être jamais pris de court, vous vous forcez à tout comprendre. Vous êtes en proie à toutes les émotions. Votre intelligence vous fait faire des choses charmantes, mais elle vous égare et l'on devine que vous diriez le contraire avec la même intelligence.

Alceste.

Si j'en crois le ruban qu'il porte sur l'épaule,
Il obtint, le premier, le mérite agricole.

Willy ont beaucoup de talent.

24 janvier.

Il faudrait faire partie d'une ligue tout seul.

Il y a des hommes auxquels il suffit d'avoir des cors aux pieds comme tel homme intelligent : ils croient par là lui ressembler.

Un protestant, c'est un homme qui s'arrête au milieu de la route.

J'ai l'esprit anticlérical et un coeur de moine.

Une espèce de monstre bouffi avec un seul sourcil pour deux yeux rouges, des cheveux comme un hérisson pommadé, une large bouche, et bouffi, et ventru, et des bagues, et pas très propre. Il croit à la guigne, aux pressentiments, au monde des invisibles, aux séries de suicides, à la fatalité, à une espèce de justice immanente.

Il va publier un livre de vers, et il me demande des noms de critiques influents. Il est las d'être regardé comme un poëte amateur.

Est-ce que Rostand, si j'intervenais, ne pourrait pas lire son recueil et dire tout haut qu'il est bien ?

Il n'a pas besoin d'argent, mais il voudrait un peu de gloire.

Il publie son livre à compte d'auteur, et il en donnera le plus possible d'exemplaires afin de n'être pas humilié parce qu'il en resterait chez l'éditeur.

26 janvier.

Ils ont été dressés, et bien dressés, par des patrons rosses. Ça se reconnaît tout de suite, et ils en sont fiers. Ils ont un peu l'orgueil du soldat qui manoeuvre bien sous les ordres d'un sale capitaine « avec qui ça barde ».

Ils méprisent un peu ceux qui ne savent pas commander.

Après un long monologue où je lui explique la vie, où il m'a écouté bien attentivement jusqu'à en avoir les larmes aux yeux, Fantec me dit, d'une bonne grosse voix de grand gars :

-- Je sors, papa. Je te rapporterai ton pot à colle.

Un pot à colle que je lui avais demandé la veille.

Un froid qui me venait de l'intérieur.

27 janvier.

Rapide comme la pensée du zèbre.

Gagner sa gloire à la sueur de son front.

28 janvier.

Le chat endormi, bien boutonné dans sa peau.

29 janvier.

Parce qu'elle est aussi grande que moi, Baïe dit qu'elle peut lire tout ce que j'ai écrit.

Mariage civil : il y a des gens qui ne se croient pas mariés.

En 1792, quand on décréta qu'il y aurait des officiers d'état-civil, il y eut des gens qui ne crurent pas leurs enfants nés.

Le théâtre amuse l'esprit : il ne doit pas le préoccuper.

30 janvier.

Certes, il y a de bons et de mauvais moments, mais notre humeur change plus souvent que notre fortune.

Je suis un sectaire, je l'avoue, et je ne respecte pas ce que je trouve idiot.

31 janvier.

Au Louvre, j'achète une « Palme » pour le poëte Ponge, mais j'ai bien soin de montrer que je suis chevalier de la Légion d'honneur.

L'ennui de faire perdre son temps à un vendeur qui ne trouve pas ce qu'il vous faut.

Quelqu'un demandait, à l'enterrement de Louise Michel :

-- Est-ce pour lui faire honneur qu'il y a tant de troupe ?

Capus est un penseur : il cite Pascal.

Moineaux au bord du tuyau de cheminée : ils n'osent pas entrer.

Un monsieur et une dame, époux, qui avaient l'air de faire le trottoir chacun pour son compte.

La beauté du pot-au-feu. Carotte, navet, oignon, clou de girofle planté comme un clou dans l'oignon, ail, laurier, poireau dans sa ficelle, feuille de céleri.

-- Oui, dit Marinette avec fierté, et tout ça bout comme un ministère.

1er février.

Prendre la température d'une femme.

2 février.

Certaines pièces vont à la centième avec une rapidité qui bouleverse l'honnête notion qu'on peut avoir du temps.

7 février.

Notre nouvelle bonne. Une fille d'ordre et d'argent. Elle a 600 francs à la Caisse d'épargne. Elle travaille chez les autres depuis l'âge de treize ans, mais, tant qu'elle n'a pas été à Paris, c'est-à-dire jusqu'à vingt et un ou vingt-deux ans, son père lui a pris toutes ses économies. Aussi, ce n'est pas elle qui leur enverra un sou.

-- Ma mère, dit-elle, n'est pas heureuse, mais elle est bête. Elle s'est trop laissé mener par mon père.

Elle est dégoûtée des enfants. Impossible de coudre, avec eux ! A chaque instant il faut aller les torcher.

Elle n'a jamais eu la chance d'être chez une femme qui lui donne ses nippes.

8 février.

Promenades avec Marinette. Un vieux avec son domestique, habillé en bourgeois, qui marche à côté de lui et un peu en avant.

Une vieille dame, l'air idiot, coiffée en mousquetaire.

Des arbres taillés qui n'ont que les os et la peau.

Cette impression brusque qu'on a de rêver. Qu'est-ce que cette ville ? Ces gens qui se promènent ? Toute la confiance qui vous soutient d'ordinaire et vous permet de vivre vous quitte.

C'est une heure de printemps.

On voit des pauvres petites femmes bien laides qui sont tout de même enceintes.

Il y a de pauvres gens qui tiennent à Paris comme si c'était un village.

9 février.

Quand Mendès n'est pas sûr de ce qu'il admire, il s'en prend aux ironistes.

11 février.

Rêve. Alors, je me sentis tout à coup l'âme d'un collégien, et je vous dis :

-- Nous avons une classe de mathématiques, ce soir. Elle m'ennuie. Je n'irai pas. Je resterai avec vous.

Oh ! votre joli sourire !

Je m'éveillai et fis de vains efforts pour maintenir votre image qui s'effaçait.

Vous avez acheté une boîte où il y avait des cerises, elles étaient jolies, mais la boîte ne faisait pas bien. Alors, vous avez mis sur les cerises le noeud de votre chapeau.

Ah ! Je ne me souviens plus. Si ! Attendez.

Et puis, je ne me rappelle pas. C'est le réveil. Vous mourez de mon réveil.

Oui, oui ! Ca ne veut rien dire, mais c'était du bonheur doux et fin comme la lumière.

Je donnerais bien des jours de réveil pour une nouvelle nuit de ce soleil-là.

Oh ! vous étiez plus jolie que vous n'êtes, plus jeune, plus fraîche, plus fine. Vous marchiez à peine, et votre voix n'avait pas de son. Seul je l'entendais.

Vous m'avez répondu par un sourire qui se fondait avec la gaieté des choses.

Je vous donne rendez-vous dans mon prochain rêve. Dites, vous viendrez ?

Je ne me souviens plus. Si vous croyez que c'est facile !

13 février.

La jeunesse, c'est l'ignorance, et je sais bien mieux qu'à vingt ans que je ne sais rien.

L'ombre d'un chat a l'air d'un tigre.

Pour tousser, Philippe se cache derrière sa main ; mais, à la veillée, quand nous causons familièrement, il met ses pieds nus sur ses sabots.

Un soleil avec abat-jour.

Eternel rhume de cerveau dans la poitrine.

Voyage à Chaumot du 16 au 20.

La nature est d'une finesse !... On dirait une esquisse de nature.

Les corbeaux sont comme des choux rouges gelés par l'hiver, et Marinette n'avait jamais vu la campagne toute blanche de neige.

Draps de lit froids, humides. On se couche avec son tricot, son caleçon, ses chaussons, sa robe de chambre, et on grelotte toute la nuit.

La rivière fume de froid.

Les villages, que ne cachent plus les feuilles, ont l'air de dire : « A la bonne heure ! On respire. »

Le poëte Ponge conférencier.

Une lampe sur la chaire, une trentaine de paysans assis sur les tables.

Il est en blouse. Il parle de la gaieté gauloise. Il lit mal des choses copiées. Eux, ils comprennent et rient. Ils comprennent mieux que moi.

Il s'arrête.

-- Pendant que je me repose, dit-il, chante-nous donc une chanson, Pierre.

Pierre en chante une où brille l'étoile de l'amour tandis qu'il cherche les lèvres d'une femme, qui sont des fruits.

Puis, Ponge lit du Rabelais, mais, à cause de Marinette, il ne continue pas : c'est trop cru.

Le poêle éteint, on gèle.

Il lit une page de moi, sans me nommer, « une page d'un auteur bien connu », dit-il. Il aurait mieux fait de me nommer.

Le poëte Ponge, qui me remercie à peine de sa palme d'argent -- il croit que j'en peux remplir mes poches au Ministère --, me dit :

-- Maintenant, ce qu'il me faudrait, c'est un bureau de tabac.

Je ne sais qui lui a mis en tête qu'il pourrait en avoir un. Un bureau qu'il louerait pour quelques centaines de francs. Ecoeuré, je me fâche et lui dis de ne pas compter sur moi.

Il aime surtout à écrire le soir quand ses enfants dorment et que sa femme veille chez la voisine.

Un diamant que les dames riches ne peuvent garder à l'oreille, c'est la goutte d'eau.

Immobilité, sommeil profond de la nature : le chant du coq monte tout droit.

-- Je ne peux pourtant pas me tuer ! dit Honorine. Ça ferait du déshonneur à la famille.

Les jardins sont semés de foetus.

On a dû lui couper une jambe. Comme elle a, au cimetière, une concession de trente ans pour son beau-père, elle y a fait déposer sa jambe.

Ce n'est pas un pied qu'elle a déjà, elle, dans la tombe : c'est une jambe.

22 février.

Aujourd'hui, reprise de Poil de Carotte.

En matinée, à Cluny, à La Femme au masque, j'avais à ma droite une vieille femme qui ressemble à ma mère. Elle écoutait la pièce comme si je l'y avais amenée, comme si ç'avait été la pièce de son fils, c'est-à-dire sans témoigner d'émotion.

Comme d'habitude, en partant, je ne lui ai pas dit bonsoir.

24 février.

Elle vient s'accouder aux fauteuils, devant moi.

-- Puisque vous ne venez pas me voir, dit-elle, c'est moi qui vous fais une visite.

-- Votre mari n'est pas là ?

-- Non.

-- Vous lui raconterez la pièce ?

-- Un peu. Oh ! Je ne suis même pas son inspiratrice. Non, ce n'est pas moi qui l'inspire.

-- Vous voulez dire que c'en est une autre ?

-- Je le crains.

-- Oh ! dis-je, je ne le saluerais plus.

-- Pourquoi ?

-- Parce que, moi, qui me suis donné pendant dix-sept ans la peine de rester fidèle à ma femme, j'ai le droit d'être plein de mépris pour un homme qui ne resterait pas fidèle à la sienne... Combien ?

-- Pas trois ans.

-- Vous le calomniez. Il travaille.

-- Oh ! En tout cas, il maigrit.

Je la regarde. Comment lui reviendrait-il ? Elle a l'air d'un pauvre parapluie. C'est très joli, une compagne intelligente, mais il faut que ce soit une femme, avec, tout de même, que diable ! un peu de ce qui est nécessaire pour faire l'amour.

Une ouvreuse vous met votre parapluie mouillé dans la manche de votre pardessus.

25 février.

L'idée prête à s'envoler comme un moineau au bord d'un toit, et qu'on retient.

27 février.

Mort de Schwob. Eclosion de souvenirs.

On se reconnaît si peu de droits au bonheur qu'on a un peu hâte que ça finisse.

La facilité avec laquelle les enfants se débarrassent des souvenirs qu'on leur a donnés.

-- Mais ce portrait de Poil de Carotte faisait bien, dans la chambre !

-- J'aime mieux quand le mur est nu, dit Fantec.

Les jours où il semble que tout le monde ait envie de mourir.

Schwob mort, on dit de lui ce qu'il méprisait quand il l'entendait dire des autres.

Il savait Villon et les contemporains de Shakespeare : on dit que sa science était infinie.

Mort, il a, dit-on, cet air en colère de certains morts qui s'en vont trop jeunes.

28 février.

Une actrice tombe à genoux, mais elle a eu la précaution de s'y mettre de petits coussins d'ouate.

1er mars.

Enterrement de Schwob. Pourquoi les hommes de lettres ne font-ils pas, de leur vivant, les discours qu'ils désirent entendre après leur mort ? Ça leur prendrait cinq minutes de leur vie, avant la mort.

A cause de Villon, il habitait rue Saint-Louis-en-l'Ile. Quelqu'un demanda à un fruitier de cette rue :

-- Qui emmène-t-on ?

-- Un poëte, dit le fruitier.

Ce qui résume assez mal Schwob.

M. Croiset fait un discours banal, mais le son de voix fait aimer ce vieux professeur.

Inquiétude d'avoir un chapeau melon ; il est vrai que Jarry a une casquette garnie de poils.

Près de la tombe, le Chinois de Schwob, habillé en civil.

Georges Hugo, l'air, déjà, d'un vieux beau qui serait maladroit à se faire une tête.

Dans un caveau provisoire on descend Schwob. Il descend, il descend jusque dans l'autre monde.

« Faites-moi un bout de conduite : ça me sera très agréable, mais, je vous en supplie, ne restez pas découverts si vous avez peur d'attraper un rhume. S'il fait beau, n'apportez pas vos parapluies. Des couronnes ? Enfin, soit, s'il y en a une de laurier.

« Et puis, ne prenez donc pas ces airs tristes qui vous enlaidissent ! Prenez garde de me ressembler !

« Et puis, ne dites donc pas que j'avais toutes les qualités ! Vous savez bien que non, mieux que moi. Surtout, ne dites pas que j'avais bon caractère. D'avoir bon caractère, ce n'est pas une vertu : c'est le vice éternel, et vous savez bien combien je détestais qu'on m'embêtât. Soyez émus, si vous pouvez, quelques-uns. Que les autres soient souriants et spirituels ! »

Et pourquoi n'applaudit-on pas à un discours funèbre ? Çà ne gênerait pas le mort, qui est sourd, et ça ferait bien plaisir à l'orateur qui ne sait que faire de ses feuilles manuscrites quand le voisin lui rend son chapeau.

Henri de Régnier me dit que Mallarmé ne comprenait pas qu'on pût écrire les mots « Dieu » et « coeur ». Dieu, dans une phrase, fait l'effet d'un caillou dans une toile d'araignée. Coeur évoque sans doute une image trop matérielle.

Feu. De bleus oiseaux de feu voltigent sur le charbon.

Un arbre tout muscles.

2 mars.

Je vis comme un vieux. Je lis un peu des journaux, des morceaux choisis, j'écris quelques notes, je me chauffe et, souvent, je sommeille.

6 mars.

Les femmes cherchent un féminin à « auteur » : il y a « bas-bleu ». C'est joli, et ça dit tout. A moins qu'elles n'aiment mieux « plagiaire » ou « écrivaine » : la rime n'aurait rien d'excessif.

Je veux faire rire : les femmes ont plus de talent que nous. Je propose de dire « madame », afin qu'elles gardent quelque chose de leur sexe.

Les Ventres dorés, de Fabre. C'est très bien. C'est du football, du théâtre extérieur, « du grand théâtre », comme dit M. Brisson, où il faut crier comme à des sourds des banalités de répétition générale. Montrez-moi l'âme d'un financier si vous voulez : je me moque de sa jaquette.

Capus : beaucoup d'esprit, un peu d'imagination, un peu de goût pour la mesure, sinon pour la vérité.

Je ne suis plus capable de mourir jeune.

Au coin de la rue de Vienne, au moment où Marthe Mellot va monter dans un fiacre, sa voilette se détache. Je m'élance. Athis, occupé à l'installer, ne me suit pas.

La voilette court sur le trottoir et va se coller aux mollets d'un monsieur. Avec ma canne je veux la saisir, mais je prends le mollet du monsieur, qui se retourne, épouvanté. Je lâche la canne. La voilette passe et se sauve. Je vais la laisser : elle s'arrête. Je cours : elle s'envole. Elle me mène ainsi jusqu'au pâtissier Doret. J'y renonce, quand elle se colle au ventre d'un monsieur qui l'attrape et me la donne.

Je reviens. Un monsieur -- est ce lui que j'ai failli précipiter sur le trottoir ? -- m'offre gracieusement, avec un indulgent sourire, ma canne qu'il a ramassée.

Marthe se tord dans le fiacre. Athis est narquois.

Elle ne remet pas sa voilette qui a traîné partout, et elle va sans doute la jeter tout à l'heure.

La vie n'était déjà pas si gaie ! La religion a fait de la mort quelque chose de terrible et d'absurde.

Un voyage d'un an ou deux au Pôle Sud rend un homme célèbre. Il est vrai qu'on peut y rester.

Il faut vingt ans à un pur artiste pour se faire un nom, et il peut y rester aussi.

Printemps : art nouveau.

7 mars.

La vie a un petit goût de liqueur fine.

Schwob : « Ne dites donc pas que j'avais trente-huit ans : j'en avais trente-neuf. Maintenant, j'ai l'éternité. »

Le petit Joseph, le petit gars de Philippe, est mort hier soir. Encore un qui se fout de l'immortalité !

Aveugles. On leur fait étudier de la musique de sourds.

« Et ne dites donc pas que j'étais toujours de bonne humeur ! Je n'avais pas une nature de cette banalité.

« Dans un journal propre, écrivez quelque page sur moi : ça fait toujours plaisir ; mais que cette page ne m'ennuie pas et soit telle que, vivant, j'aurais pu la lire sans me moquer de vous. Un peu d'esprit, et même de méchanceté, ne la gâtera point. »

[En marge : « Testament. Je le signerai, mais une croix suffirait.»].

9 mars.

Silences indiscrets des diplomates.

Regarde ! Regarde !

Tous les raisonnements ont été faits, mais tout n'a pas été vu.

Verrai-je mourir un à un tous les personnages de mes livres ?

Elle a vu un tableau représentant l'Inquisition. Elle dit :

-- Un homme couché. On lui enfonce des coins, on lui brûle les pieds, pendant que des moines lisent leurs journaux.

Hervieu n'écrit plus pour son compte personnel. Savamment et pesamment, il traduit je ne sais quel Tacite qu'il voudrait être. Il se sert de toutes les tournures de phrase qui embrouillent. Il met de l'acharnement à n'être pas clair. Si l'on avait peur de lui, cet homme-là nous semblerait très fort.

Casernes. Les autres maisons ne sont pas gardées : un concierge suffit ; et, devant celles-là qui sont pleines de soldats, on met un factionnaire pour les garder !

13 mars.

Avec ses souvenirs d'enfance, Restif me donne l'idée d'écrire les amours du jeune Poil de Carotte.

Elle trouve que la mort est une des plus grandes tristesses de la vie.

Les moineaux disent de nous : « Ils construisent des maisons pour que nous puissions faire nos nids dans les murs. »

14 mars.

Blum parle de la bonté de Schwob. Schwob était un égoïste comme les autres : qu'il me tire par les pieds, si je mens !

Dans notre affection pour un Juif, il y a un peu d'orgueil. On se dit : « Comme je suis généreux, de l'aimer ! »

Un arbre porte, à branches tendues, une bande de pigeons.

Fantec et ses idées de bronze.

Pigeons qui couchent tous les soirs aux Tuileries.

15 mars.

Le nuage laisse traîner ses cheveux de pluie.

Oui, c'est intéressant, ce que fait la mort, mais elle se répète trop.

Un homme de lettres qui serait poli, qui répondrait à une lettre, à l'envoi d'un livre, ne se croirait pas célèbre.

Le bon sens qui dispense de savoir.

Ce que le soleil peut faire d'un vieux mur pelé !

Rayons de soleil : toutes les aiguilles du temps.

Ecrire l'histoire du mois qui vient de finir. On ne reconnaîtrait personne.

Le travail est un peu une prison : que de jolies choses qui passent il empêche de voir !

Journée perdue à rêver à ce travail remis d'heure en heure. Des notes, quelques trouvailles peut-être, du superflu, pas le nécessaire

J'envie Marinette : elle a fait notre soupe.

Je n'ai rien fait. Si, seulement, j'avais planté des clous, fendu un peu de bois, semé des carottes, écrit, sur quelque sujet, quelques lignes qui paraîtraient demain et me seraient payées quelques sous ! Je n'aurais pas rien fait, je n'aurais pas perdu ma journée.

On supprime, pour travailler, les obligations de sa vie. Plus une visite, plus un repas au-dehors, plus d'escrime ni de promenade. On va pouvoir travailler, faire de belles choses, et, sur cette grande feuille grise qu'est une journée, l'esprit ne projette rien.

Hervieu fait des efforts désespérés pour mal écrire : il y arrive.

J'ai supprimé brusquement des choses que j'aimais beaucoup : les vers, l'escrime, la pêche, la chasse, la nage. Quand supprimerai-je la prose, la littérature ? Quand, la vie ?

Nuits sans sommeil, longues nuits où le cerveau s'illumine comme une grande ville. Et quel beau défilé de rêves qu'on croit vivants ! Venu le matin, ils ne sont plus. Balayeur impitoyable, le réveil a tout poussé à l'égout.

Un modéré, c'est un monsieur qui s'occupe modérément des intérêts d'autrui,

Féminisme. Oui, je crois qu'il est convenable, avant que de faire un enfant à une femme, de lui demander si elle veut.

Asseyez-vous là, et expliquez-moi la vie.

Les Japonais ont rejeté le catholicisme, ce qui ne les empêche pas de flanquer une belle pile aux catholiques Russes.

17 mars.

Un journaliste de La Patrie, col de fourrure, souliers jaunes, un tic stupide à la face.

-- Avec Jaluzot comme commanditaire, me dit-il, La Patrie est un journal stupide, mais il faut bien vivre ! Je voudrais faire du théâtre.

Il a vingt-quatre ans. Je me lève et « regrette de prendre congé ».

Je lui ai dit que les paysans se marient souvent par amour, et il imprime juste le contraire.

20 mars.

Ils se passionnent pour des grues ou pour des financiers de théâtre, et ils trouvent que l'âme d'un paysan, ça ne dit rien.

21 mars.

Dans l'ombre, il reste des hommes remarquables, les premiers, peut-être, qui se défient d'eux-mêmes et qu'on n'utilisera jamais.,

22 mars

Printemps. La fumée qui sort des toits est couleur de pervenche.

23 mars.

Au Jardin d'acclimatation. Le coeur des feuilles se déroule.

Le papa qui, à sa petite famille, annonce les animaux d'après les étiquettes qu'il lit de loin

L'énorme zébu suit sa femelle et, de temps en temps, se lève sur ses pattes de derrière et darde une longue flèche rouge qui n'atteint pas son but. Voluptueux spectacle quand on est avec une jolie femme qui rougit un peu. On va voir les phoques, parce qu'ils sont tout près, mais on regarde du côté du zébu et, du coin de l'oeil, on guette une flèche neuve.

Les panthères : frottement amoureux de tapis. Elle grogne et cherche à agacer le mâle dont la superbe indifférence l'irrite. Elle rentre dans le rocher, sort, passe devant le nez du mâle qu'elle chatouille se couche sur le ventre, puis sur le dos, et se retourne. Lui, se dresse et va s'asseoir sur elle ; mais elle fait la coquette farouche, gronde et montre ses dents. « Elle ne sait pas ce qu'elle veut », semble penser le mâle qui va reprendre sa place, collé à la grille, ennuyé, et rêveur.

L'ours s'amuse avec son plat, fait de belles galettes liquides, jaunes, et s'assied dedans.

Le cheval nain, « le plus petit qu'on ait trouvé », explique le vilain nain qui le garde. Quoique petit, il est bien fait. Le nain, une bague au doigt, est heureux d'avoir un cheval à sa taille, mais il est encore plus fier de faire aller et venir la girafe derrière sa grille en l'appelant « Paule ».

Un nain : une poire qui se serait racornie en pomme.

Tous ces oiseaux étranges donnent envie de voir un merle.

Le mâle toujours plus beau que la femelle.

Au milieu de ces oiseaux exotiques, les poules ont l'air de braves honnêtes femmes.

Au moindre rayon de soleil, un aigle se cache dans un coin d'ombre de sa cage.

Le cygne au ventre plat semble glisser sur l'eau comme sur une table. Il faut le voir filer quand un petit canard lui flanque une poursuite.

Plantes de serre : plantes à l'hôpital.

25 mars.

Toujours peur de la vie, et, quand elle a passé, je ne peux plus en détacher mes yeux.

26 mars.

La Duse dans La Femme de Claude, une pièce où Dumas fils a été particulièrement toc.

J'attendais la mélancolie souffrante, la finesse : c'est de la force, un peu celle de Guitry. Jeu de bras, jeu de mains. Une Réjane plus puissante, moins les trucs, et, à ma surprise, beaucoup d'attitudes théâtrales.

Les hommes jouent comme des hommes plutôt communs, mais vrais ; ils sont moins acteurs que les nôtres.

Cela me gêne, que la Duse aime ce rôle grossier de femme fatale. Serait-elle plus actrice que femme ?

Elle applique un bon gros baiser bien sonore sur la bouche de l'homme qu'elle veut pour amant. Du baiser silencieux où elles insistent, nos actrices ont fait quelque chose d'assez répugnant et dont on attend la fin avec quelque haut-le-coeur.

Nous voulons de la vie au théâtre, et du théâtre dans la vie.

Rire discret comme celui d'une personne qui vient de perdre quelqu'un de sa famille.

Joues en acajou.

Fantec me dit :

-- Le professeur n'était pas content parce qu'un élève, dans un devoir, avait tapé sur Dieu.

29 mars.

La Duse dans La Dame aux camélias. Dans la nuit de la salle, les uns s'énervent, les autres dorment.

Cette femme est vraiment une harmonie. Tout le premier acte est une caresse. Elle a une façon de séduire sur des coussins et de se cacher la tête dans un oreiller !...

Elle n'est pas contente. Elle trouve le public froid, la recette insuffisante, les rappels pas assez nombreux.

-- Si vous m'aimiez déjà, dites-moi, comme au théâtre, quelle robe je portais le premier jour que vous m'avez vue.

-- Est-ce que je m'occupe de ça !

Claretie, une belle vie pour un discours funèbre.

30 mars.

Jacques Richepin attrape Gregh qui, dans son livre sur Victor Hugo, n'a pas dit un mot de Jean Richepin, « le plus admirable poëte lyrique après Victor Hugo ».

Une femme dit :

-- Moi, j'adore la mythologie.

J'ai vu cinquante pièces, cet hiver. Il n'y en a pas une que je voudrais avoir essayé d'écrire.

Mendès confond « ingénu » et « puéril ».

1er avril.

Théâtre. J'y aurai peut-être dépensé le meilleur de mon indignation.

Boylesve. Je le croise. Faut-il passer, s'arrêter ? A l'effort que je fais pour m'arrêter, je glisse, et il n'en faudrait pas plus pour me casser une jambe.

-- Je vous aime et je vous admire...

Que répondre ?

Il me dit que Rebell est mort de misère au milieu de 40 000 francs de beaux livres, dont il ne voulait pas se séparer. Il avait la foi luxurieuse : il officiait.

On s'aime bien. Au revoir, jusqu'au prochain hasard !

2 avril.

Et puis, j'ai peut-être assez lu.

5 avril.

La Duse. Beauté, noblesse, intelligence. Son visage ne « se gèle » jamais. Dans la pièce de Goldoni elle a la figure spirituelle : elle ne fait pas de l'esprit avec sa figure.

Elle a de belles toilettes, mais elle pourrait faire des économies sur l'article.

Quand elle quitte la scène, elle sort : elle ne s'arrache pas.

L'envie n'est qu'une peur de voir de la beauté qu'on ne pourrait pas réaliser soi-même.

Avril.

Capus. Piégois. Une scène va aux nues ; naturellement, c'est la plus artificielle, mais, quand un acteur est violent, le public ne résiste pas : il admire, non de confiance, mais de peur.

La langue d'amour est créée depuis longtemps, la langue d'affaires ne l'est pas. Qu'un homme veuille coucher avec une femme, il trouve moyen de le lui dire, et presque tous les moyens sont bons ; il dit n'importe quoi : c'est suffisant. Qu'un homme d'affaires veuille en rouler un autre, ça se passe dans la niaiserie. Le plus fort est aussi simple que le plus faible. Quoi ! C'est ça, les affaires ? S'il s'agit d'un gogo, oui, mais c'est un banquier qui veut rouler un directeur de casino. Le banquier montre un vague papier. Guitry jette un vague coup d'oeil et dit : « Moi non plus, je ne suis pas une bête. » C'est tout. Nous avons assisté à une lutte terrible, et, si nous ne sommes pas émus...

Mendès entre dans la loge de Guitry, embrasse Capus et dit :

-- Vous n'avez jamais rien fait de plus fort ! etc., etc.

Edwards s'écroule dans un fauteuil.

-- Ah ! que je suis content ! C'est moi qui l'ai trouvé, inventé, créé, ce Capus.

Capus :

-- Foutons le camp ! Foutons ce camp qui n'a peut-être pas été foutu depuis hier soir.

Il dit à Guitry :

-- Votre chemisier est ignoble. Ses cols ne me vont pas, ses poignets ne me vont pas, ses mouchoirs ne me vont pas.

Ainsi, je viens de faire ce matin un plan de comédie dramatique, de drame, en trois et même quatre actes, qui me fait pleurer de tendresse.

C'est très amusant, de faire un plan de pièce, mais, quand il faut l'écrire, songer que c'est pour un théâtre, pour des acteurs, pour l'ignoble public, on pense à autre chose.

Ne baise jamais la main d'une femme, de peur d'avaler la bague.

La Gloriette. Voyage du 7 au 11 avril.

La nature est plutôt vert-de-gris que verte. Les feuilles des marronniers se défrisent.

Le vert tendre, et trop clair, des blés clairsemés, le vert foncé des luzernes ; et les fleurs pâles des prunelliers.

Des violettes, des pensées. La terre pense : elle a des idées de toutes les couleurs.

Chez Guitry. Les mousquetaires sont au complet, mais, tout de même, nous avons perdu contact. Un peu de lassitude, de vieillesse, circule entre nous. Et puis, Capus a beau dire : « Cette critique est étonnante ! Pour une petite pièce que je donne en fin de saison ! » il souffre du demi-succès de son Piégois.

Tristan a, comme moi, l'impression que cette pièce marque un affaissement de Capus, que la fin, trop vantée, du deuxième acte, est de Guitry, que le théâtre de Capus manque toujours d'imprévu, et que le reproche qu'on faisait déjà à Rosine reste justifié : c'est du théâtre terre à terre.

Hervieu aurait écrit quelque part, après mon interview de La Patrie, que je suis l'amer de la Nièvre. Charmant !

Guitry me montre des eaux-fortes japonaises et m'en offre. J'accepte, et je fais exprès de les oublier. Mauvais signe.

Femme. Elle pense comme une pensée de jardin : elle fleurit.

13 avril.

Ce qui nous paraît de mauvais goût, c'est ce que nous ne sommes pas en humeur de goûter. Un quart d'heure plus tard ou plus tôt, et c'était savoureux.

19 avril.

Sur la route, Honorine s'arrête fréquemment, étonnée de marcher encore.

Le jaune d'oeuf du pissenlit.

20 avril.

Elle ne pratique plus parce qu'elle a été bonne chez une dame qui recevait à sa table deux curés en civil, qui juraient, buvaient et ne faisaient que parler de leurs maîtresses.

21 avril.

André joue au poker chez Alfred, dont le père, couché sur un divan, fait un pet énorme.

André se met à rire trop fort. Alfred lui dit :

-- Pas si fort ! Vous allez froisser mon père, qui n'a plus que ce plaisir.

Mais André rit de plus en plus fort.

-- Je reconnais la voix de mon père, dit-il.

Philippe me dit :

-- C'est un monsieur qui est là, dans la cuisine, et qui demande quand il pourra vous recevoir.

Maman me dit :

-- Tu as une mine !... Tu es roulé.

Si on ne la retient pas, mais on la retiendra, elle veut venir tous les jours à La Gloriette. Quand elle reste un jour sans nouvelles, elle est inquiète à pleurer.

Elle dit toujours ce qu'il ne faut pas dire : bonne mine, à la personne qui se croit malade, mauvaise mine, aux gens qui ont peur de se mal porter.

Je ne me ferai jamais à cette femme. Je ne m'habituerai jamais à ma mère.

Elle m'apporte mes « roulées », douze oeufs de Pâques, et recommande bien à Marinette de n'en donner à personne ; ni à la bonne, ni à Philippe, ni même à Fantec et Baïe. Elle veut que je les mange tous. Ce sont douze oeufs durs : elle veut que j'étouffe.

Promenade. Ils nous disent que, cet hiver, ils ont eu des douleurs, des rhumatismes.

L'épine se fait prendre pour de l'aubépine.

Pas un brin d'herbe qui ne m'attendrisse.

Nous croisons des vaches. L'une d'elles laisse tomber de belles bouses vertes. Nous en rions comme d'un hommage, mais le vieux paysan qui les mène lui dit, à cause de nous, par politesse : « Salope ! ».

Ils disent, tâtant leurs jambes :

-- C'est les jambes, qui ne vont plus ! C'est le commencement de la fin.

22 avril.

Regarder l'homme en naturaliste, et non en psychologue romanesque. L'homme est un animal qui ne raisonne presque pas.

Le vent. On entend quelquefois le bruit de la mer, comme si elle était là, tout près.

La belle saison traversée de jours, on dirait de pensées tristes.

Maman ne dit plus : « Mon fils », mais « Monsieur le maire ». Bientôt, elle me dira vous, comme une mère de curé.

Elle dit :

-- Ma belle-fille a tant de goût ! d'ailleurs, son mari la laisse libre. Il a en elle une confiance absolue. Elle la mérite. Je ne serai plus là pour le voir, mais vous verrez comme ils arrangeront bien ma maison ! Ce sera une merveille.

26 avril.

Je comprends l'arbre, il ne raisonne pas.

Si Fantec est refusé à son baccalauréat, maman dira : « Il était trop fort : il a passé par-dessus ! »

28 avril.

Dix-sept ans de mariage ! Marinette y a résisté, et c'est ce qu'il y a de mieux dans ma vie.

Honorine : un vieux tronc d'être humain.

Si le bon Dieu la prend au mot et rend tout ce qu'elle lui demande de rendre, Marinette, au ciel, ne boira que du café : toutes les tasses célestes seront réquisitionnées pour elle.

Un peu de haine purge la bonté.

La rivière ne coulerait peut-être plus si elle savait que le ruisseau se dessèche, mais l'homme mange au milieu d'hommes qui crèvent de faim.

Il n'y a que d'un fils qu'on ne soit point jaloux.

3 mai.

Camarades comme les deux draps qui font la paire.

Quand elle revient en voiture avec Marinette, maman me jette un regard de défi.

-- Des ongles noirs jusque-là ! dit-elle en montrant les siens qui sont noirs partout.

Comme c'est difficile, d'être bon ! Et j'espère bien ne jamais y arriver.

Le dimanche soir, Philippe s'ennuie. Il remet une bride à son sabot et va planter des pommes de terre. Il promène les chiens et pleure le petit Joseph.

Acreté de leurs âmes. Figures nuageuses, bouchées.

-- Les hirondelles volent bien mal par ce vent, dit Marinette.

-- Elles volent encore mieux que toi.

Le matin, dès l'aube, elles se rincent le bec en gazouillant.

Maupassant. Le vraisemblable lui a trop suffi.

Chaque matin, les boeufs poussent dans les prés comme des champignons.

Maman. Marinette lui dit :

-- Comme vous cousez encore bien, pour votre âge !

-- J'ai bien cousu autrefois. J'aimais tant ça ! Le soir, quand mes enfants dormaient, mon plaisir était de prendre mon aiguille et de recoudre leurs affaires.

Parfois, elle lâche son aiguille, regarde Marinette et dit :

-- Ma pauvre fille, si vous veniez à tomber malade ! La nuit, je me réveille et je pense tout haut : « Pourvu qu'il ne nous arrive pas encore un malheur ! »

style. Je m'arrête toujours au bord de ce qui ne sera pas vrai.

6 mai.

Larmes sur un visage d'homme froid : grosses gouttes de pluie sur un mur.

Trois petits gars vont de porte à porte, montrant trois fouines qu'ils ont prises. On leur donne un sou, des oeufs.

Charité hypocrite qui donne dix sous pour avoir vingt francs de gratitude.

Le comique de la misère.

Ragotte. Il lui suffit de porter un fagot pour avoir l'air d'une forêt qui marche.

La dureté de coeur du riche n'est pas un gros défaut aux yeux du paysan.

La tombe : un trou où il ne passe plus rien.

Un vieux qui était dans un champ, qui avait l'air si pauvre et qui bougeait si peu, Marinette l'a pris pour un épouvantail.

J'attends qu'il nous rejoigne : je lui donnerai deux sous.

Mais c'est un épouvantail.

Elle veut se jeter à la rivière parce qu'elle a déménagé de son auberge pour aller dans une autre, cent mètres plus loin.

Je dirais à Philippe :

-- Montez donc au village prévenir que je suis mort.

Il pourrait répondre :

-- J'y vais, monsieur. Justement, j'ai besoin d'un litre de pétrole.

10 mai.

Le train, l'automobile du pauvre. Il ne lui manque que de pouvoir aller partout.

Défense aux gens de passer, comme, aux moutons, de paître sur le chaume. Je l'ai loué pour la saison à une alouette qui vient d'y faire son nid. Il y a quatre oeufs. Marinette a failli mettre le pied dessus. L'alouette s'est levée pour aller se poser un peu plus loin, les ailes encore couvantes.

Ce matin, pour lui faire honneur, je me suis levé presque en même temps qu'elle.

16 mai.

Dieu n'est pas une solution. Ça n'arrange rien.

Boeuf gâté, couché dans le pré, et solitaire. Il mange bien, mais il ne garde pas l'herbe. Elle ne lui profite pas. On va l'envoyer à Paris. Son voyage coûtera 25 francs, et on le vendra 30 ou 35 pour les fauves du Jardin des Plantes.

Plus aucun goût pour la littérature qui rapporte. Rien, que regarder la vie, et se contenter de ce qu'elle donne.

Peut-être que, si l'on perfectionnait trop sa morale, on deviendrait comme ce petit arbre rabougri que je vois par la fenêtre de mon jardin et qui ne produit même plus une feuille.

18 mai.

Sur le canal, le nez peint, le nez tricolore des bateaux plats.

19 mai.

Maupassant : un oeil, mais un gros oeil.

Il laisse l'impression d'un homme qui a une bonne grosse santé. Il s'en tire toujours. Le lecteur n'ira pas y voir.

Hé ! si, et, si je sais quelle température il faut pour l'éclosion des oeufs, l'aventure de Toine, qui est une idée amusante, me semblera fausse, parce que Maupassant insiste.

C'est un homme qui n'est jamais embarrassé. Il n'apprend rien, et la qualité de ses sentiments ne lui vaut pas notre affection. Bonjour, bonsoir. On n'a pas d'intimité avec lui.

23 mai.

Un vent ! Tous les arbres, comme des désespérés, joignent leurs branches et se plaignent lugubrement.

Le soleil se couche là-bas, comme un beau faisan doré, dans les branches.

Le poulet sur ses allumettes.

Maman demande, comme un honneur, de raccommoder mes vieilles chaussettes.

L'haleine du livre qu'on ouvre. Oh ! que celui-là pue de la gueule !

Les cloches pluvieuses.

Réservé, au départ de la vie, pour la postérité.

Un pré fauché dans son milieu, aux « enfants d'Edouard ».

Le Nord envoie ses ballots de nuages blancs au Midi.

Une vache bretonne qu'on a retirée à temps de l'encrier : elle était déjà presque toute noire.

30 mai.

Embarrassé comme un insecte qui arrive au bout du doigt.

Il n'est pas nécessaire de mépriser le riche : il suffit de ne pas l'envier.

Je me promène à l'intérieur, sur mon lac d'ennui. J'y fais de petites promenades joyeuses.

Rêve. Quand la raison va faire un tour, les fous dansent dans le cerveau.

Je dis que tout est vanité, parce que mon petit discours n'a pas eu de succès.

1er juin.

Il me semble que mon amour pour la nature l'embellit : l'herbe me paraît plus verte qu'autrefois, et, les tuiles des maisons, plus roses.

Marinette a peur que je perde le goût de la vie. Je lui dis qu'il ne faut pas confondre l'ambition vulgaire avec la joie de vivre.

-- Avec toi, dit-elle, tout s'arrange. Le taureau ne me fait pas peur. D'un geste, tu l'écartes loin de nous.

-- Marinette, lui dis-je, j'ai eu peur de la mort, et, aujourd'hui, je me vois très bien, en souriant, allongé dans un cercueil. J'ai eu peur de l'orage : je n'y pense plus. J'ai peur encore de souffrir, non de mourir, d'un coup d'épée, et non d'être tué en duel. L'essentiel, c'est que je ne te perde pas ; le reste !... J'ai renoncé à tout ce que recherche un Hervieu : je n'ai pas renoncé au principal. J'avais peur de certaines idées : je n'ai plus peur d'aucune. J'admets tout, sauf qu'on fasse souffrir l'être qu'on aime, et même, simplement, qu'on fasse souffrir. Tu m'as empêché d'être un poëte satirique. Je suis un poëte élégiaque. Je garde en moi un fond de naïveté qui est une éternelle jeunesse. Je défie tout ce qui est beau, vivant et simple, de ne pas m'impressionner.

Pauvres gens ! Il faut savoir les prendre comme des gamins, les pucer de leurs petits mensonges et de leurs hypocrisies, moucher leur nez qui pleure sans savoir pourquoi, et fermer d'une caresse leur bouche qui veut mordre, leur dire : « Parlez ! Expliquez-vous ! »

7 juin.

Certificat d'études les 5 et 6 juin. Surprise. Les deux dictées sont choisies par l'inspecteur d'académie dans les Histoires naturelles.

Une petite fille dit, dans sa rédaction, qu'elle s'est lavé les pieds avant de venir ; c'est la seule. Aucune n'ose dire qu'elle a fait sa prière le matin.

On les bourre d'orthographe. A Chitry, on leur fait faire quatre dictées par jour avant l'examen. Réponses nulles. Elles choisissent dans Victor Hugo les pièces pieuses, mais ne peuvent pas dire ce que c'est qu'une madone de pierre, ni comment s'appelle le Dieu qui s'est fait homme.

Hypocrisie, la morale puante qui s'étale dans les rédactions : ma bonne mère, ma bonne maîtresse qui s'est donné tant de mal pour me préparer à l'examen.

Naïveté : je serai reçue, puisque je suis la première sur six.

Une petite fille ne me prend pas au sérieux et écrit mon nom sans lettre majuscule.

Indulgence coupable pour les élèves des Soeurs, mais on veut faire le généreux. C'est l'injustice à rebours dont parle Renan.

9 juin.

Le moineau : un petit oiseau délicieux qui ne chante pas.

Pitié, oui, oui ; mais, ce que tu ne dis pas, c'est leur saleté.

Le locataire dont tout l'orgueil, toute la dignité humaine, est de payer exactement.

Il ne faut pas trop bien recevoir les visites : on aurait l'air de s'ennuyer.

J'ouvre ma fenêtre à la mouche qui bourdonne désespérément contre la vitre.

-- Quelle bonté !

-- Non, je vous assure. Elle m'embêtait.

Lucienne dit de la maison du Paul, son frère :

-- Il faut qu'il mette une femme là-dedans. Sans une jeune mariée, ce serait vite dégoûtant.

Le Transigeant.

Le chêne qui se renouvelle a l'air d'un petit vieux.

Réaliste, oui, mais la réalité est partout.

Ils reniflent encore de la servitude. Le château fume, les volets de la salle à manger sont ouverts, M. le comte arrive. On va sourire et faire le dos rond, et déjà les chapeaux ne tiennent plus sur les têtes.

Comme c'est la fête patronale, j'ai dit au garde de faire sa tournée le soir et de ne pas ménager les ivrognes. Le premier qu'il rencontre est son père.

-- C'est comme ça que tu me fais affront ! dit-il.

L'autre, qui ne dessaoule pas depuis deux jours, lui dit :

-- Je t'em...

Il résiste et ramasse une pierre, manque son coup, se jette sur le garde, lui griffe la joue.

-- Je l'aurais mené au poste, dit le garde.

Il n'y en a pas. A la mairie, ils briseraient tout, dans une grange, ils flanqueraient le feu.

10 juin.

Marinette s'accoude à la rampe du petit pont.

-- Oh ! le joli balcon ! dit-elle.

Par le ruisseau, un flot de soleil couchant semble venir à nous. Il y a, de chaque côté, de mystérieuses grottes faites de racines et de branches. Le ruisseau passe entre ces vertes demeures comme une rue dans un village.

17 juin.

A un vieillard qui se sentait mourir je demandais d'un petit air gai : « Ça va bien ?

-- Pas trop bien. » me répondit-il.

A Paris. On reçoit des compliments.

-- Oh ! vous avez assez de talent pour vous permettre de ne pas aimer la musique.

Gueules de larbins sur les portes. Ils sont, en morte-saison, propriétaires de Paris.

Capus, ses articles au Figaro sur le théâtre. Il a bien tort de parler de ce qu'il connaît.

Nous sauvons une fourmi avec un brin de paille, et, si elle retombe, nous disons que c'est une ingrate.

Postillons : intempéries du langage.

Je sens que je serais patriote en cas de guerre.

Pâle comme un mur au clair de lune.

Les défauts de nos morts se fanent, leurs qualités fleurissent, leurs vertus éclatent dans le jardin de notre souvenir.

19 juin.

L'ombre du soleil de midi grande comme un petit chien à nos pieds.

20 juin.

Un ciel d'un bleu de blouse paysanne.

L'institutrice a retenu, après la classe, trois petits gars qui ne savaient pas leur leçon.

Marinette, déléguée cantonale, leur dit :

-- Ce n'est pas bien.

Tous trois se mettent à rire, le nez au joint de leur livre.

-- - Pourquoi riez-vous quand on vous fait un reproche mérité ? Oh ! que c'est mal !

Ils éclatent de rire. On ne voit plus que leur dos tout secoué.

-- Vous croyez, madame dit l'institutrice, que ce n'est pas à décourager une sainte ? Allez-vous en, dit-elle aux petits. Vous me feriez perdre patience.

C'est alors seulement que les trois petits gars, libres, se mirent à pleurer.

-- Le bon Dieu n'est pas raisonnable, dit Philippe.

Celui qui nous aime et nous admire le mieux, c'est encore celui qui nous connaît le moins.

21 juin.

Chariots de foin comme des saules en marche.

Gosses qui jouent à se traîner dans un chariot aussi mal fichu que la Grande Ourse.

Après une rêverie sur le banc, s'endormir les yeux pleins d'étoiles.

Parfois, je traverse de mornes petits déserts où je ne trouve pas une note à prendre.

Je me rappelle cette odeur spéciale que j'ai sentie à la mort de mon père. Elle me revient chaque année, à la même époque. Je finirai par croire que c'est le goût de la mort.

Je m'aperçois que c'est l'odeur des roses fanées dans leur vase.

Mon père est mort en juin, dans la saison des roses.

Inclinés par le vent, les joncs me saluaient doucement de l'épée.

Le travail est un trésor : je le sais par contre-épreuve.

Pour prouver qu'un puits est dangereux, il se jetterait dedans.

24 juin.

Affaire du Maroc. Ça ne s'arrange pas vite. Jaurès m'inquiète par son accent de patriotisme. S'il le faut...

Je regarde mon livret. Il me dit qu'en cas de mobilisation il faut attendre un nouvel ordre. J'attendrai. On a moins peur de la guerre à quarante ans qu'à vingt. A vingt ans, le patriotisme est imposé ; à quarante, il est raisonné.

Oui, la guerre est odieuse ! Oui, je veux la paix, et je lâcherais tous les Maroc pour vivre en paix.

Si, tout de même, les Allemands prenaient cette soif de paix pour de la peur, s'ils s'imaginaient qu'ils vont nous avaler d'une bouchée, ah ! non.

Au fond, je tiens plus à la paix qu'à la vie.

On marcherait, et bien, je vous jure !

26 juin.

Jammes, un joli poëte qui fait le petit garçon.

A quoi bon des objets de souvenir, et même des photographies ? Il est doux que les choses meurent aussi, comme les hommes.

Lu quelques pages de Stendhal sur Bourges, Mémoires d'un touriste, tome 1. Je finirai peut-être par rougir de mon ignorance. Stendhal m'amuse, mais, pendant mon année de volontariat à Bourges, je n'ai pas regardé la cathédrale. Quant à l'hôtel de Jacques Coeur, bien des fois j'ai passé devant, au pas accéléré, pour aller prendre le train de Paris. Je n'ai tout de même pas envie de refaire une année de service militaire.

Stendhal dit qu'à son arrivée à Bourges il se sentit étouffé par le sentiment de la petitesse bourgeoise. Je n'ai d'ailleurs pas senti ça non plus.

Un ciel tout dépeigné. Un horizon chaud et rouge comme une tuilerie. Des nuages brûlés de soleil, desséchés comme le sable, striés, en poudre.

Libre penseur. Penseur suffirait.

Le plaisir de ne travailler que le dimanche.

Borneau s'est fâché avec Mougneau à propos d'un puits commun.

Ils s'étaient entendus pour le faire curer : Borneau a fait le travail. Venu le moment de payer, : Mougneau dit qu'il n'a rien promis. Il devait 11,75 F. Juge de paix. Feuille de 0,60 F pour Borneau.

-- Enfin, dit le juge de paix, Mougneau, offrez quelque chose.

-- J'offre cent sous.

-- Acceptez-vous, Borneau ?

-- Si j'accepte ! dit Borneau. J'accepterais s'il les mettait là, mais il n'est pas capable d'avoir cent sous dans sa poche.

-- Ah ! tu crois ça ? dit Mougneau. Eh bien, malin, tu te trompes : les voilà !

-- Et j'étais bien content de les prendre, dit Borneau.

28 juin.

Le touriste assis dans un fauteuil.

Les porcelets ne se trompent jamais sous le ventre de la truie, et chacun reconnaît, dès le premier soir, la mamelle qui est à lui.

Une soirée d'une douceur !... A qui pourrais-je bien demander pardon ?

Il rentre du travail dans sa voiture à âne. C'est petit, presque un attelage de cul-de-jatte.

-- Couvrez-vous donc !

-- Oh ! monsieur, j'ai bien assez chaud.

Il pose son chapeau au fond de sa voiture. Nous causons.

Il a, collées à la figure, de petites larmes de plâtre. Quelques-unes plus fraîches, sont d'aujourd'hui sans doute. Les autres sont d'hier ou de lundi, premier jour de la semaine.

Je les reverrai toutes demain.

Cerveau vide comme l'arche du pauvre.

Sans son amertume, la vie ne serait pas supportable.

Juillet.

De la Paresse! Ah ! il faudra bien que je l'écrive, ce livre-là ! Le sot qui sent sa sottise n'est déjà plus si sot, mais le paresseux peut connaître sa paresse, en gémir, et le rester.

La trogne du curé sous le dais, avec son miroir à alouettes.

Bourgeois de Clamecy. A Bourges, Stendhal se crut étouffé par le sentiment de la petitesse bourgeoise. Il n'est pas venu à Clamecy !

Je n'ai pas déjeuné au champagne, chez des gens qui seraient charmants si l'on pouvait penser comme eux.

-- Mademoiselle peut-elle aller voir telle pièce ?

-- Toutes, madame.

Et ils rogneraient vite. Au milieu du repas, on a une envie folle de s'en aller.

-- J'ai déjà remarqué que mon mari et monsieur Jules Renard ne s'entendent pas toujours.

-- Nous n'avons pas quatre idées communes !

-- Ça ne fait rien, dit-il. Le fond est le même.

-- Et, pourvu qu'on soit sincère !... dis-je lâchement.

Je me rattrape en laissant passer des plats.

Mme la sous-préfète : une beauté de province. Cheveux, yeux, dents, tout cela est de première force pour le noir, l'éclat et la blancheur. Elle sait toutes les positions de l'arrondissement. Nul ne peut mieux qu'elle dire si telle famille est au-dessus ou au-dessous de ses affaires, et s'étonner que ce fonctionnaire, par exemple, ait cheval et voiture. Pourquoi ? Il ne gagne que tant, sa femme ne lui a apporté que tant, etc.

Je dis soudain que j'ai une petite course à faire. Ce n'est pas poli, mais c'est « grand homme ». Au fond, ils voudraient être artistes. La curieuse demoiselle, ancienne actrice, qui est dans la misère, qui donne des leçons de chant à leur demoiselle, qui danse dans le menuet à plus de soixante ans avec de gros souliers, qui rit toujours, qui égaie tout le monde quand on l'invite (pour ce qu'elle mange !), les force à l'admiration.

A Clamecy, petite ville prude, on fait pipi à un angle de l'hôtel de ville. Pas une plaque de tôle derrière soi, et tous les bourgeois dont la fenêtre donne sur la place peuvent, un coin de rideau soulevé, reconnaître à son dos le monsieur qui pisse.

Tous très polis. Je passe toujours le premier ; ce doit être par ordre de mérite.

M. Nolin me demande, avec une voix sourde de notaire et des excuses pour son arrivée tardive, si je veux devenir membre de la Société scientifique et artistique de Clamecy. A son troisième mot, je dis oui. Il continue.

Chariot : une belle chevelure de foin, avec la raie de la perche au milieu.

Les lys ne sont pas beaux longtemps. L'orage arrive vite qui les renverse et les meurtrit dans la boue. Quand on les relève, ils ont l'air godiche.

Si tu crains la solitude, n'essaie pas d'être juste.

Soleil couchant. Là-bas, entre l'horizon et le large nuage rose, un espace bien pur. On dirait la mer. Un petit nuage semble un bateau, des arbres, une caravane de chameaux arrêtés par la mer.

Je ne me lie avec personne à cause de la certitude que j'ai que je devrai me brouiller avec tout le monde.

5 juillet.

Maman s'écrie :

-- Dix mètres d'étoffe ! Oh ! ma chérie, c'est trop, mille fois trop ! J'en avais bien assez de neuf mètres.

C'est peut-être parce que le chardon pique qu'il ne craint pas la sécheresse. Il ne faut pas être trop indulgent : un peu de haine protège.

Tout ça, ce n'est pas du travail : c'est des vacances indéfiniment prolongées.

On m'appelle pour les distributions de prix à dix lieues à la ronde. J'ai une réputation comme un rebouteux.

Méduse, c'était la pauvreté

Le peuple n'est pas le public.

Les moutons font un bruit de jupes.

Je te préviens que le peuple sue, fume, crache, se cherche dans le nez, se rogne les ongles avec son couteau. Par délicatesse, tu n'oseras rien dire, mais auras-tu le coeur assez solide pour rester ?

Maman voudrait un peignoir avec des manches courtes, comme celui de Baïe.

En petite fille, elle veut montrer à Marinette un ourlet qu'elle vient de faire, pour savoir si elle ne s'est pas trompée.

Ils ne me trouvent pas très fort. Ils ne feraient pas de moi un conseiller d'arrondissement.

La vie émouvante d'un arbre qui s'agite désespérément pour faire un pas.

Ils ne changent pas à la fois les deux draps du lit. Ils ôtent celui du dessous, mettent à la place celui du dessus, et un neuf à la place de ce dernier.

Ils ont des draps trop courts.

-- Les pieds passent, dit Ragotte, et suent sur la couette.

Elle s'étonne de la longueur de nos draps : ça fait bien du linge de perdu.

« Comité républicain radical. » En voyant la formule sur la carte rouge, je n'ai même pas pensé à demander qu'on mît « radical-socialiste ».

L'ouvrier va aux réunions politiques, le bourgeois, aux conférences.

Un Prégermain, d'Epiry, s'adresse constamment à moi et me donne mille coups du bout du doigt au revers de mon veston.

Quand le peuple ne subit pas, quand il veut discuter, c'est l'épaisse poussière de la bêtise qui s'élève. On lui fait des discours, on ne cause pas avec lui.

Ragotte ne demandera jamais rien aux deux enfants qui lui restent. Ils ne ressemblent pas aux deux qui sont morts : elle ne sait pas avec quoi ils sont faits. Les deux autres étaient tout pareils au père et à la mère, mais, ceux-là, non.

19 juillet.

Lent comme une vieille femme qui vous apporte une dépêche en montant un escalier.

20 juillet.

Aller de bon matin au-devant du soleil à l'horizon.

La joie de l'oeuvre finie gâte l'oeuvre qu'on commence : on croit encore que c'est facile.

Honorine couche tout habillée et s'enroule dans la couette, comme un chien.

La beauté d'un dé percé par l'usure.

27 juillet.

Ragotte et sa voix de messe basse tout au fond du jardin.

L'absence des êtres aimés nous habitue à leur mort ; elle fait bien voir comme on se consolerait vite !

La belle page écrite par l'arbre ne dure qu'une saison.

Wilde, dans son De Profundis, nous donne le regret de n'être pas en prison.

Je ne veux plus marcher que quand j'aurai des ailes.

31 juillet.

Incendie du vendredi 28 juillet, à trois heures du matin.

Borneau va mieux. Il rit, tout fier d'avoir échappé au feu du ciel, tout fier aussi d'avoir été presque foudroyé.

-- Je me suis jeté à quatre pattes, dit-il, pour courir dans la rue.

Déchirure fracassante du coup de tonnerre.

-- N'aie pas peur ! dis-je à Baïe.

Lucienne appelle Philippe, son père. Par la porte, je vois Chitry en feu. On s'habille. Lanterne pour moins voir les éclairs. Gens sur les portes, dans les rues. Des hommes redescendent.

-- C'est chez Borneau ! disent-ils.

-- Et Borneau ?

-- On l'a sauvé, mais la Mougneaude a voulu rentrer pour prendre son édredon, et elle y est restée.

Ah ! Et les pompes ? Pas d'eau. Cris. Une échelle. Tous les hommes à la chaîne.

Il fait déjà jour. Ma lanterne allumée, que je porte du jardin à la cour, doit me rendre ridicule.

Il y a ceux qui veulent se distinguer et sont beaux à voir sur le toit. Il y a les goguenards qui se défilent.

L'orage recommence,

Ceux qui ne se distinguent pas par le courage veulent, dans leur récit, se distinguer par la peur : jamais ils n'ont eu et jamais personne n'a eu peur comme ça !

La Mougneaude sur son lit, vieille, presque morte, noire de suie, suante, respirant à peine.

-- Otez la chemise ! Coupez, coupez ! Qu'est-ce que ça fait ? Frottez avec de la laine, de l'eau chaude, non : froide.

Maman en verse un plein pot sur la laine.

Cuiller entre les dents. Je cherche la langue, je la pince, impossible de l'attraper. Le mouchoir. Mouvement des bras. Le vert des dents. Le corps blanc de cette vieille femme.

Elle va s'en tirer.

Le curé arrive, met sa blouse blanche, lit ses prières et débouche sa fiole d'huile pour l'extrême-onction. Je ne me découvre pas, mais je sors.

Tandis que nous la ranimons, il l'enterre.

Honorine dit que le feu du ciel l'a jetée sous son arche.

Le paysan veut être éloquent dans la douleur. Mougneau poussait des cris comme une pleureuse classique.

De son poulailler, des poules se sauvaient, en feu.

Août.

Cousine Nanette dit de Borneau :

-- Le feu du ciel a brûlé sa maison parce qu'il avait dit à Jules de le faire enterrer civilement.

8 août.

Le 6, prix à Châtillon-en-Bazois.

-- Eh bien, me dit le sous-préfet, il est très gentil, votre petit discours. Seulement, il n'y a pas de clous dorés à votre fauteuil. J'ai regardé : ils sont argentés.

-- Vous devriez prendre la parole, monsieur le sous-préfet.

-- Je ne suis pas venu officiellement, mais invité par M. Léger, maire. Oui, je prendrais bien la parole, mais pour quoi dire ? Vous avez tout dit.

-- Trop aimable. C'est égal, vous auriez dû mettre votre uniforme. Cette petite fille que vous embrassez aurait gardé de vous un souvenir éternel, tandis que, avec votre redingote, vos gants blancs et votre chapeau à claque, vous ne resterez pas dans sa mémoire.

-- C'est juste.

Lui et l'inspecteur d'académie, ils ont des figures comme si je leur avais volé la place.

-- Je croyais, dit Léger, qu'il y aurait plus d'hommes. Je suis un peu déçu. Ils ont peur. Le château les surveille, et ceux qui viennent sont notés.

-- Moi, je trouve qu'il y a bien assez de monde.

-- Oh ! il y en a tout de même beaucoup.

-- Comme d'habitude, dit Mme Léger. Tous les ans, c'est la même chose. Les enfants sont si heureux d'avoir leur prix que, quand ça dure trop, ils s'ennuient.

-- Le discours ?

-- La distribution, dit Léger. Veux-tu me communiquer ton discours ? Mon adjoint voudrait en parler dans le journal.

-- Oh ! merci ce n'est pas la peine. Tu sais, ces choses-là imprimées...

-- Oui, ça ne signifierait plus rien. Je n'insiste pas, dit Léger.

-- On connaît plus Poil de Carotte que vous, me dit le maître d'école.

-- Oui ! Il a pris ma place.

-- Vous l'avez écrit pour ça.

C'est le seul compliment que j'aie reçu.

Léger, qui a été avec moi chez M. Rigal, à Nevers, me dit en tout et pour tout :

-- Tu as la voix forte.

9 août.

Saint-Saulge. La vie émouvante. Une vieille dans ses pommes de terre.

Une maison de paysan. Pourquoi est-elle là ?

Une perdrix se brise l'aile au fil du téléphone.

La gueule du Nivernais quand, d'un revers de main, il s'essuie la bouche.

Une petite ligne mal faite où, à chaque détour, un disque vert fait peur à la locomotive, qui s'arrête.

La beauté d'un pré immense où les boeufs semblent en liberté et qui n'a pour limites que le bois.

Clochers aigus sur une butte. Trop de confiance en Dieu, corrigée par la foudre.

Des bois où un garde de belle allure met une jarretière rouge aux arbres.

Prends garde ! Le bonheur qui déborde éclabousse le voisin.

La liberté a les limites que lui impose la justice.

14 août.

Vézelay, grande impression, sauf l'église de la Madeleine : je me réjouis qu'elle ne me dise rien. Mais quel passé ! Cette dynastie de moines...

Sur la terrasse, les vieux arbres hachés à coups de foudre. Une vieille dame à cheveux blancs y fait de la dentelle.

Un cycliste, qui descendait la grand-rue à toute vitesse, s'étale sur la place. On le croit mort. Il se relève, pâle. Son père lui dit :

-- Tu ne vas pas te trouver mal, j'espère ?

Judic, aimable et timide. Le matin, de 5 à 7, fait sa promenade quotidienne. Elève des souris pour l'Institut Pasteur. Fait de la sculpture et de la peinture.

-- Ah ! dit-elle, si je savais dessiner !...

-- C'est très bien, madame, mais je ne suis pas connaisseur.

Un monsieur au nom polonais leur a installé l'électricité, pour eux seuls. Dubrujeaud a un furoncle, et Judic lui demande s'il s'est excusé d'avoir une chemise de nuit.

Il fait du roman feuilleton : deux cents lignes tous les matins. Ça rapporte, mais il était né pour fignoler des vingt-cinq lignes. Lui aussi !

Il a eu assez de la gloire quand il s'est aperçu que le contrôleur, dans les théâtres, lui disait : « Ah ! monsieur Dubrujeaud ! » et se dressait sur son siège.

Heureux, il regrette seulement de n'avoir pas toujours le billet de mille à offrir à l'ami « resté en arrière ».

Notre arrivée. Instant d'angoisse. Sur la foi d'un écriteau : « Ferme des Nids », nous grimpons par le potager vers une maison sans aspect. Personne.

-- Ils sont à la gare.

-- Mais il n'y a pas de meubles ! Ce doit être plus loin.

Nous allions vers quelque atelier ou remise quand un grand jeune homme nous dit : « Je suis le fils de madame Judic », et nous emmène, de l'autre côté de la route, vers la vraie maison, toute meublée de souvenirs.

Je reconnais le froid « Oh ! que je suis contente ! » des artistes qui reçoivent un auteur.

Elle déteste Mme de Sévigné.

-- Ah ! dit-elle, enfin, en voilà un qui...

-- Mais non, madame ! Je plaisantais. Elle a bien plus de talent que George Sand.

-- J'ai lu dans les journaux que vous aviez une pièce chez Guitry, et je pensais qu'il y avait un rôle pour moi.

-- Je voudrais bien, madame. Ça prouverait 1° que je serais joué chez Guitry ; 2° que je le serais par vous ; 3° que ma pièce serait faite.

On s'en tire comme on peut.

Le gros chien qui est bien fidèle, mais qui pue, le perroquet peint comme un Huron et terrible à voir quand il casse une noix ; n'aime pas les étrangers.

Dubrujeaud a sur sa table un buste de Dumas fils, qu'il a reçu après un article sur Francillon.

La déconfiture de Jaluzot qui voulait augmenter le prix de nos confitures.

17 août.

Le seul homme de Chitry qui veuille bien casser des pierres à la tâche. Trois ou quatre coups de masse sur celle qui est sous son sabot ne l'entament pas.

-- Il y en a qui sont « malines », dit-il.

-- Oui, mais vous êtes aussi malin qu'elles.

-- Je suis malin, mais dans un autre sens.

-- Vous avez pourtant une bonne réputation.

-- Je me fâche souvent contre les pierres qui me résistent. Je crie tout haut. Ça me donne de la force, et je les réduis en poussière.

Distribution des prix à Chitry. M. Roy, l'instituteur, un brave homme. Il chante faux comme une vieille horloge, mais il apprend aux enfants à chanter. Il ose à peine battre la mesure, mais on sent qu'il le fait avec un coeur !...

Puis des gosses récitent une fable et disent ainsi le dernier vers :

Jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus La fontaine.

Deux autres récitent ensemble le même morceau : on dirait deux petits ânes attelés sur le canal qui tirent quelque chose. Puis, discours ému pour remercier « monsieur le maire ». Je lui serre la main, et je parle de source, après avoir écrit mon allocution.

Livres qui sentent la colle, couronnes d'un vert de bouteille.

Il y a eu de vieux instituteurs comme M. Roy : il n'y a plus que lui.

18 août.

Il faut que le socialisme descende du cerveau jusqu'au coeur.

Le singe : un homme qui n'a pas réussi.

Philippe, qui a vu l'église de Saint-Père, près de Vézelay, dit :

-- Il y a même des sculptures qui ne sont pas mal faites.

Patrie. Personne ne change de pays pour la beauté d'un paysage.

Il n'y a plus de glui, et une couverture neuve en paille coûterait plus cher que de la tuile ou de l'ardoise, mais la paille est la meilleure couverture. Elle est chaude, l'hiver, fraîche, l'été, et c'est elle qui conserve le mieux le grain.

On ne me demande de mes nouvelles que pour avoir le droit de me raconter tous ses malheurs.

Ici, il n'y a guère que les portes de granges qui gardent quelque temps leurs opinions politiques. Electeurs et candidats les ont vite oubliées.

21 août.

Le comité républicain du 20 août. Pas le moindre salut au comité provisoire. Quand j'arrive, les trois hommes politiques s'installent au bureau. Quelques-uns demandent pourquoi je n'en suis pas.

M. d'Aunay. Sa petite tête de fruit confit, à cheveux blancs et à moustache noire, si ce n'est le contraire : je ne sais plus bien. Gilet blanc chou rouge à la boutonnière. Grêle silhouette de diplomate. Place avec des temps, des sourires, des pauses, des reprises, un excellent discours pour le peuple, cent fois récité par coeur, où jamais une idée neuve n'est venue troubler la banalité d'un style officiel. Sur la table, des feuilles où de temps en temps il jette un coup d'oeil : ça donne au discours quelque chose de neuf. Parfois, un mot dit par coeur est l'opposé de celui qu'il eût fallu. Parfois, il se reprend. « Gambetta... Waldeck-Rousseau... Le Sénat plus républicain que la Chambre... La commission dont je fais partie... Nous allons pouvoir nous occuper des questions sociales... La paix, mais la guerre... Les guerres économiques... » Succès à chaque période. Quelques ratés.

Puis les présentations. Il tapote la joue d'un jeune facteur, qui est heureux comme s'il venait d'embrasser une jolie femme. Il dit à un autre : « Attendez donc ! Je me rappelle », regarde la pauvre figure paysanne de loin, comme un bibelot, avale tout. Un pauvre, en jaquette, lui dit :

-- Vous n'avez pas tenu votre promesse, mais, quand monsieur Clemenceau viendra, je lui dirai de vous attraper.

-- Il y a quinze ans que vous me promettez ce bureau de tabac, dit l'autre. Moi, j'ai eu seize enfants. Je connais monsieur Piot : c'est mon ami.

-- C'est aussi un de mes bons amis, dit le sénateur.

-- Eh bien, alors, pourquoi que vous ne me le donnez pas, mon bureau de tabac ?

Discussion entre lui et moi à propos de Jaurès et de Clemenceau. Des pauvres diables attendent et doivent me maudire.

-- Jaurès est mal renseigné, dit-il. Il n'a pas étudié ces questions-là.

Son procédé de discussion, c'est de dire : « Les Etats-Unis ? Je les connais très bien. Je connais très bien les socialistes allemands. »

-- Mais Guillaume est peut-être un imbécile.

-- Du tout, du tout ! C'est un homme très intelligent : j'ai causé avec lui.

Mougneau. Sa joie de déterrer, dans les cendres de sa maison, un vieux fer, un outil pas brûlé. Il n'a jamais eu de pareilles joies quand il l'habitait.

La truie et ses mamelles bien rangées comme des petits pots.

C'est en été que les sources seraient le plus fraîches, si elles ne tarissaient pas.

Par les temps secs la vache mendie sur le bord de la route, mais elle rapporte fidèlement à l'écurie son pis plein de lait.

L'animal chemin de fer apparaît dans nos campagnes.

23 août.

Ragotte ne sait pas laver dans un baquet. Elle fait un voyage pour laver un torchon à la rivière, dans l'eau qui court.

Aller a la messe et laver à la rivière, deux vieilles habitudes sacrées.

-- Je ne m'occupe pas de politique.

-- C'est comme si vous disiez : « Je ne m'occupe pas de la vie. »

Leur fille est morte dimanche et a été enterrée mardi.

Lui, toute la journée du lundi, il a battu au fléau. Elle, elle n'a pas l'air d'une femme qui a perdu sa fille : elle a l'air d'une femme qui, deux fois par jour, matin et soir, a ses quatre vaches à tirer.

Est-ce qu'ils ont du temps à donner à la douleur ?

-- Premier prix au Concours général...

-- Oh !

--... de pêche à la ligne.

3 septembre.

Ils ne disent pas « écrire », mais « marquer ». « Je lui ai marqué ça sur ma lettre. » C'est bien plus exact.

L'éclusier se plaint de son isolement. Pas de congé, pas d'argent. Il faut être là dix-huit heures par jour, que les bateaux passent ou ne passent pas. Et qu'est-ce que c'est donc, un petit éclusier ? Personne ne le regarde. S'il rencontre un instituteur (un instituteur, c'est pourtant un petit fonctionnaire comme lui), l'instituteur ne s'aperçoit pas qu'il croise un éclusier.

Le pécheur manque plusieurs fois un poisson et dit :

« Est-il bête ! »

Cochon : toute cette saleté sur fond rose.

Les nuages s'ouvrent comme une draperie sur la toile de fond de l'azur.

Un beau cri bien poussé résonne à travers les temps.

Le peuple, ce roi fainéant.

Nuages touffus comme des chênes.

-- Moi, je suis de la vieille école, dit le cantonnier.

Un sourire, et il achève :

-- De l'école qui ne sait pas lire.

L'âne avec sa voix d'automobile.

Fantec me raconte :

-- J'ai dit à M. Montagnon, à Nevers, pour visiter sa faïencerie : « Je suis le fils de Jules Renard. » Montagnon m'a dit : « Ah ! oui, le pharmacien de Clamecy !-- Non !-- Ah ! oui, le capitaine !-- Non !-- Ah ! oui, le lieutenant de marine !-- Non ! L'homme de lettres. -- Ah ! oui, celui qui a fait des petits romans qui ont eu assez de succès. »

Ils connaissent un cousin du frère de Dufayel et je ne sais quel parent du nouveau directeur du Printemps.

Famille. La recevoir du bout des lèvres, du bout des doigts et, enfin, du bout du pied.

20 septembre.

Tillier. Fête. Notes.

Le ministre suce un raisin et écoute les éloges qu'on lui casse sur la tête. Séparation. Pas un mot de Briand.

L'un n'a pas eu de haricots verts, l'autre, pas de salade. C'est tout ce qu'ils retiennent du banquet.

Trois présentations : comme maire, comme membre du comité républicain de Corbigny, comme orateur du comité Claude Tillier.

-- Monsieur Jules Renard ? Je vous connais. J'ai vu une pièce de mairie signée de vous. Vous êtes maire de Chitry ?

-- Oui. monsieur le ministre.

-- Nous avons, nous aussi, un Chitry dans l'Yonne.

Un convive m'appelle Jean.

Un autre me dit :

-- Ils comptent sur vos discours. Si, si ! ils comptent que vous allez les faire rire.

Pas d'accord, même sur la manière de prononcer le nom de Tillier.

-- On a dilapidé les fonds du comité ! affirme le poëte Ponge.

Le mépris d'un chat pour un veau qui le poursuit dans un pré.

Guitry a mis Auguste et Emilienne à la porte du Breuil. Emilienne s'est vengée en disant :

-- Il n'a pas le sou : il ne fait qu'en demander au Crédit Lyonnais.

Ayant perdu son oncle, il pleurait, pleurait ! Pour le consoler, Tristan lui dit :

-- Ça ne durera que quelque temps.

-- Combien ?

-- Oh ! trois semaines.

-- C'est énorme ! dit l'autre, qui se rejette dans ses sanglots.

Guitry. Marius, son chauffeur, lui fait faire un détour de 400 kilomètres, ouvre la porte de l'auto, puis celle d'une cabane, et dit :

-- Il faut pourtant que je vous montre ma mère !

Allais demande un timbre, couleur bleue et bon teint :

-- C'est pour aller loin, dit-il.

-- Nous allons, dit Guitry, faire quelques raccords à la pièce de Capus.

-- Tant mieux ! dit Allais. Je ne connais pas la pièce, mais elle en a largement besoin.

Chez Curel. Guitry voit venir à lui un beau lièvre.

-- Veux-tu t'en aller, salaud ! crie Guitry.

Curel arrive et l'engueule.

-- Mais, dit Guitry, je n'avais que des chevrotines !

-- Vous trouvez que ce n'était pas assez gros ?

Parler à Dieu et lui dire « mon vieux » : on s'entendrait très bien. Guitry me dit de La Gloriette : « Votre hectare de tuiles. »

Pêcheurs.

-- Mon bouchon a remué, dit l'un.

-- Vous avez de la veine ! répond l'autre, glacial.

Guitry. Une dépression. Il se marque, et il y a de ses histoires que j'ai trop entendues. Il n'y ajoute plus que de la longueur. Je lui dis parfois : « Allons ! ne mentez pas ! » Et ça le vexe : il a un petit sourire rentré.

Il avait déposé sa bonne amie à l'hôtel Cahouet, à Corbigny.

-- Qui est-ce ?

-- Je ne sais pas, dit-il.

-- Il fallait l'amener.

-- Elle dort à poings fermés, comme un enfant.

Avec Tristan ils ont bien ri parce que, la première enseigne qu'ils ont lue, c'est Paul Cocu.

Trop vite, l'auto. Tant de jolis paysages où l'on ne s'arrête pas ! On laisse des regrets partout.

A Vézelay, ils n'ont pas vu la terrasse. Ils imaginent ce que dirait Mirbeau : « Une ville morte ! Plus que cent habitants ! Autrefois dix mille ! Tous ont eu la maladie de la pierre ! »

1er octobre.

Chasse à courre, chasse à tir, tout cela est ignoble et sans excuse. On ne chasse pas pour se nourrir ; si c'était une excuse, le seul chasseur excusable serait le braconnier. Celui-là vend son gibier et en vit toute l'année.

-- Mais vous vous tuez une poule, un boeuf !

-- Cela n'a aucun rapport avec la chasse. Jamais la poule ni le boeuf ne prévoit sa mort. Jamais ils n'ont peur de nous. Ils ont bien vécu grâce à nous : leur mort, c'est presque le paiement d'une dette. Entre la vie d'une poule et celle d'une perdrix, un animal de bon sens n'hésiterait pas.

Regardez, aux premiers jours d'octobre, comme les perdrix fuient, affolées. Leur vie, qu'elles ont eu tant de peine à défendre contre la grêle, la sécheresse, les bêtes de proie, n'est plus que terreur depuis l'apparition de l'homme avec son bâton qui fait du bruit et de la fumée. Et regardez ensuite la poule que vous mangerez demain !

Le paysan est peut-être la seule espèce d'homme qui n'aime pas la campagne et ne la regarde jamais.

4 octobre.

Maman a de la tristesse, et une tristesse sincère, qui ne durera pas, mais qui impressionne.

Elle commence à croire que tout ne s'arrange pas avec des visites.

Tristesse : vieille femme sur une chaise qui ne tient que sur deux pieds. Elle se penche vers un feu de deux bûches qui fument. Derrière elle, le froid de la cuisine.

Elle retrouve dans son fils le même homme muet qu'était son mari ; de plus, le mari reste invisible.

Pour la servir, elle a Lucie, une petite bonne en deuil, qui d'ailleurs n'est jamais là.

Elle perd ses forces de femme bavarde. Ses paroles tombent dans le feu, et les autres ne suivent pas. Il y a de longs silences.

Elle pleure et dit :

-- Oh ! j'ai un grand chagrin ! Vous ne voyez pas comme j'ai du chagrin !

Il peut être de n'avoir pas su se faire aimer comme épouse et comme mère, d'avoir manqué sa vie.

Que ne peut-elle disparaître, brûlée doucement, et se mêler à la cendre du foyer !

Et le vent ! Tous les souffles du vent gémissent à sa porte.

De Heredia meurt. Il ne laisse qu'un volume de vers. Il se croit sauvé : la postérité ne peut pas refuser un volume.

Il lui est aussi facile d'en refuser un que mille.

9 octobre.

Je vis dans la paresse comme dans une prison

Quand je n'ai plus que cent sous, j'ai peur ; quand je n'ai plus que dix sous, je retrouve ma tranquillité morale.

A force de leur expliquer quelque chose, on n'y comprend plus rien.

Du côté de Germenay, tristesse. Bois sombre, prés d'un vert cru.

Une buse plane sur ses domaines.

Un chat sauvage loge dans la haie et vit de campagnols et de gibier.

Pointu en arrêt. C'est la forte émotion. Le chat déboule enfin et file le long de la haie, de l'autre côté. Je ne vois rien.

-- Attrape-le ! crie Philippe.

J'ai vu le chien tout près de la queue de quelque chose qui crie. Je dis :

-- Il l'a !

M'arrachant de la haie, je tombe, le nez sur le bout de mon fusil.

-- C'est un chat, dit Philippe.

En effet. Il est rentré dans la haie et, grimaçant, griffes dehors, il tient Pointu en respect. J'appelle le chien, pour que Philippe tue le chat qui se convulse dans les épines.

-- Il a son compte ! dis-je.

-- Oh ! à cette distance-là, dit Philippe, ce serait malheureux.

Ensuite, en tenant des propos raisonnables, nous justifions 1e meurtre.

10 octobre.

La vieillesse n'existe pas. Du moins ne souffrons-nous pas d'une vieillesse continue à la fin de notre vie : comme les arbres, tous les ans nous avons nos accès de vieillesse. Nous perdons nos feuilles, notre bonne humeur, notre goût de la vie, puis ça revient.

Nous n'avons pas une enfance, une maturité, une vieillesse : plusieurs fois dans la vie nous avons nos saisons, mais leur cours nous reste mal connu : il n'est pas régulier.

11 octobre.

La philosophie, c'est du tir au juger : on ne voit jamais où passe Dieu, ni si on l'attrape.

Réponse à Jules Huret, pas envoyée.

Je donnerais volontiers ma pièce à un théâtre vide, sans directeur sans acteurs, sans public, et sans presse.

Une répétition générale est toujours un supplice.

Quoi ! Ce monsieur à qui je ne trouve aucun talent va peut-être dire quu j'en ai.

Le plus bel éloge ne fait pas plus plaisir qu'une banale politesse, et toute critique me paraît une grossièreté.

On s'habitue vite au silence des journaux.

Dans l'analyse de la pièce d'un autre, je ne reconnais jamais la pièce que j'ai vue moi-même. Pourquoi la critique serait-elle plus raisonnable quand il s'agit de moi ?

Un article de M. Faguet amuse ou ennuie, mais quel rapport a-t-il avec la justice littéraire ? Il y a trois ou quatre critiques de talent, mais, le reste, pouah !

Je ne sais pas ce que c'est qu'une maison de commerce, mais je sais bien que le théâtre est l'endroit où l'on parle le plus d'argent. Je ne connais qu'un directeur qui ait le courage de maintenir sur l'affiche une pièce qui ne fait pas d'argent, et, encore, je ne veux pas le nommer : il me ferait un procès.

Un directeur a ce droit : il n'en usera jamais.

Un auteur, s'il a une âme de poëte, ou de sage, peut se passer de réclame, mais un directeur, un acteur, une actrice ! Essayez, même pour une reprise, de ne pas convoquer la presse !

Et puis, ne nous lassons pas de le répéter : directeurs, acteurs, auteurs, c'est un monde d'aimables fous.

La grive a un peu l'élégance de Brandès.

Des moutons gardés par un gosse si petit que le loup profiterait de leur inattention pour le manger.

Je vois la vie en rosse.

15 octobre.

Un vieux entre à la mairie. Je lui donne deux sous.

-- Je voudrais vous parler.

-- Je vous demande de m'hospitaliser à Corbigny. Le médecin m'a dit de venir vous trouver. Je suis de Chitry.

C'est un Rousseau, de Combres. Page le reconnaît.

-- Où était votre dernier domicile ?

-- Un domicile ! Si j'en avais un, je ne serais pas ici.

Il y a plus de trente ans qu'il a quitté le pays et qu'il marche, chemineau ou mendiant.

-- Mais on ne vous prendra pas à l'hospice de Corbigny ! Vous n'êtes pas malade.

-- Si, monsieur.

En effet, il est tout jaune.

-- Moi, je n'en sais rien. Je ne suis pas médecin.

-- Si je vous disais ce que j'ai !

-- Il me faut un certificat du médecin. L'hospice reçoit les malades, non les vieillards. Vous quittez votre pays, vous l'oubliez trente ans, et vous venez lui demander secours ! Nos secours vont à ceux qui restent au pays

-- Vous ne savez pas, dit-il, ce que j'ai sur le corps. Alors, je n'ai plus qu'à tomber sur la route.

-- Ce serait une autre affaire. Tombez d'abord, nous verrons après. La commune vous recueillerait alors et vous enverrait à Corbigny, comme malade à guérir. Dans les conditions où vous êtes, je ne peux rien.

-- Alors, je tomberai et je crèverai. Au revoir, messieurs.

Je lui donne quarante sous. Un peu étonné, il reprend goût à la vie et la mort qui l'arrêtera n'est pas encore fondue.

-- Voilà toujours de quoi foutre le camp de ma commune, de n'y pas tomber. Avez-vous quelqu'un ici, un parent ?

-- Je ne connais plus personne.

-- Il est parti marié, dit Page.

-- Et votre femme, où est-elle ?

-- Je ne sais pas.

-- Est-elle morte ?

-- Je n'en sais rien.

On ne peut pas discuter la patrie : pourquoi ? On discute bien Dieu !

Braves morts au champ d'honneur, mais les peureux aussi y sont morts, et ils s'en seraient bien passé.

18 octobre.

Honorine ne distingue plus la nuit du jour. Elle se lève, la nuit, pour prendre un morceau de pain. Elle aura donc toujours faim, jusqu'à sa mort ?

Automne. Un lourd tapis de brumes se retire au sud, et le nord apparaît ensoleillé, clair, et froid.

Chasse. Deux hérissons dans leur nid de feuilles. Pointu les fait sortir de la haie avec la patte, comme des marrons trop chauds, puis il les prend dans sa gueule, mais ça brûle, et il les dépose à terre.

19 octobre.

Après la chasse, la bonne fatigue qui se dissout près du poêle, avant que la lampe ne soit allumée.

Leurs figures parfois mortes.

Celle de Ragotte quand elle traverse la cour et qu'elle ne se sait pas regardée.

L'air sauvage de Philippe. En pleine chasse, quand il marche derrière moi, j'ai peur de recevoir un coup de fusil dans le dos.

20 octobre.

Il suffit de goûter à la gloire : inutile de s'en bourrer.

Chasse. La chienne de Pierre est près de faire ses petits, mais il ne s'en occupe pas. Elle a l'air d'une truie. Les petits vont japper dans son ventre. Bientôt, il nous appelle.

-- Venez donc voir ma chienne qui met bas !

Elle en fait un dans un sainfoin. Elle déchire l'enveloppe, coupe le cordon avec ses dents, lèche, grogne doucement et nous regarde de ses yeux tendres. Le petit crie dans l'herbe et remue ses pattes roses. Pierre le lui prend. Elle ne dit rien. Philippe l'enveloppe dans du papier et le met dans sa carnassière pour le jeter tout à l'heure dans le canal.

Les autres n'arrivant pas, la chasse continue. Je tire des alouettes. La chienne, qui ne paraît pas souffrir, qui fait seulement un effort par intervalle, se remet à courir et aboie aux coups de fusil. Pierre essaie de la renvoyer. Elle s'éloigne, regarde si on la suit (il semble qu'elle implore), et revient. Le plus drôle, c'est que pas un de nous n'a l'humanité de dire : « Il faut rentrer. » La chienne s'assied parfois, pousse, et se remet en chasse.

Automne. Le soleil est si bas qu'il y a déjà des coins qui ne dégèlent pas.

Clouer sur le sol, d'un coup de fusil, la tête de son ombre.

Sortie de l'école. Les gars vont devant, les petites suivent, mais à distance, et elles lambinent tout le long du chemin. La plus grande salue d'un air sournois.

Labour. Les chevaux dans la brume. Pour se réchauffer, l'homme jure. Attirées par la terre fraîchement retournée, les bergeronnettes battent de la queue toutes les mottes.

Vol de pinsons réunis en bandes : signe de froid prochain.

Il n'y a pas de succès, si loin de Chitry et si peu littéraire qu'il soit, qui ne m'ait fait ronchonner.

22 octobre.

Elle a fait un voyage à Paris. Elle était chez une tante bigote qui, le matin, la menait à la messe et, le soir, lui offrait le Salut. Elle habitait une maison où il fallait toujours être rentré avant dix heures. Elle disait avec fierté :

-- Nous ne nous sommes jamais permis de réveiller le concierge.

Oui, vous êtes intelligent, vous comprenez tout, et vous aurez le temps de tout comprendre, car jamais l'extase ne vous arrête ; et, l'extase, seul l'artiste la connaît.

23 octobre

Le théâtre n'est qu'un jeu qui se donne des airs de vie.

Je suis arrêté par des grains de sable aussi nombreux que ceux de la mer.

Les laveuses, l'hiver, dans la buée à la rivière, ce sont presque des Ondines.

La clef est sur la porte. Ça ne veut pas dire : « Vous pouvez entrer », mais : « Oh ! personne n'entrera. Il n'y a rien à prendre. »

Le fossoyeur, la goutte au nez : une goutte noire, du sang de mort.

Un peu avant le coucher du soleil, l'heure où il ne me vient que des pensées fines, si fines que mon cerveau est comme un arbre dépouillé de feuilles.

L'amour de la nature est comme un amour, et la campagne m'empêche de travailler comme une maîtresse.

Au milieu de la nuit Honorine va « toquer » à la porte de sa voisine et dit :

-- Je suis gelée. Chauffez-moi.

L'autre ouvre et lui demande d'où elle vient. Honorine ne répond pas. On la couche, et on s'aperçoit qu'elle n'a plus de chemise.

Maman. La solitude, la rêvasserie au coin d'un feu maigre tandis que le vent souffle derrière elle par les fentes de la porte et par les trous de la bassie.

Elle n'a plus qu'un amusement : trouver des défauts à sa bonne qu'elle envoie d'ailleurs en journée chez tous les voisins, et, chaque fois qu'elle lui trouve un défaut, elle ne manque pas de lui dire :

-- Moi, j'ai la qualité contraire. Vous êtes jeune, coquette et malpropre. Moi, je suis vieille, je ne suis plus coquette, Dieu merci ! et je suis propre. Vous avez le coeur sec. Hier, vous avez pu ranger les outils, les effets de votre père, ses cottes, ses blouses, sa truelle, sans une larme à l'oeil. Moi, rien qu'à la pensée que vous avez fait cet ouvrage, je ne peux pas m'empêcher de pleurer. A table, vous ne savez pas manger, vous vous servez avant moi. Jamais je n'aurais osé, moi, me servir avant les miens.

Les hommes et les femmes sont si mauvais, si incorrigibles, que je marche toujours avec un petit air penché.

Maman ne voudrait pas rejoindre ses chers morts dans leur fosse de libres penseurs.

-- Oh ! pour moi, dit-elle, la fosse commune ! Ce sera bien assez bon.

-- Ne dites donc pas de bêtises ! lui répond Marinette. Vous savez bien que vous aurez votre concession.

Mais, son secret désir qu'elle n'avoue pas, c'est qu'elle ait la chance que sa concession soit à côté de celle de la comtesse.

Je ne tiens pas plus à l'immortalité du nom qu'à celle de l'âme.

Si je pouvais m'arranger avec Dieu, je lui demanderais de me métamorphoser en arbre, un arbre qui, du haut des Croisettes, regarderait mon village. Oui, j'aimerais mieux ça qu'une statue.

Egoïste comme un saint.

Toute cette grosse maison pour loger l'avarice ! Elle croit en Dieu comme à un vieux notaire qui garderait à son étude ses titres de propriété.

25 octobre.

Grosse dame. Encore une qui ne mourra pas de langueur à la chute des feuilles !

Les feuilles fuient comme si une corneille leur avait crié, du haut de l'arbre : « Voilà l'hiver ! »

Il n'y a que le temps qui ne perde pas son temps.

26 octobre.

Il faut, avec le balai, faire des chemins dans les feuilles, comme dans la neige.

Une institutrice me fait écrire à l'inspecteur pour avoir tel poste ; puis, comme elle a l'orgueil d'être celle qui ne demande jamais rien, elle écrit à l'inspecteur : « Donnez-moi ce que vous voudrez. »

Il semble que je me mêle de ce qui ne me regarde pas.

Le curé socialiste, révolté, libertin surtout.

-- J'ai une commission à vous faire, m'avait-on dit. Un curé veut vous voir.

Il vient, ne me trouve pas, cause avec la bonne, qu'il appelle « ma mignonne », se chauffe au fourneau de la cuisine, et revient le lendemain.

-- Oh ! je le connais de réputation, dit la bonne. Il fait la cour à toutes les filles. On l'aime bien.

Il revient le lendemain, donc, à cheval sur sa bicyclette. Il prend la main que je lui offre et, tout de suite, m'est supérieur.

A quoi bon sortir de chez moi pour l'éviter ? La prétention court les rues.

Plutôt petit, assez trapu, un peu chauve. Pauvre, mais sale. Une boucle de soulier défaite, de la chassie aux yeux, au coin des lèvres, des ongles noirs, une bavette mal appliquée, une langue, qui lèche les lèvres, qu'il montre après chaque phrase et qu'on voit, blanche entre les dents vertes. On dirait un curé de théâtre, on dirait qu'il imite le curé et que, quand il voudra, il pourra faire peau neuve. Des yeux luisants, trop frottés, qui savent s'éteindre. La parole facile, grêle, qu'on entend comme à travers une étoffe. Des sourires, trop de sourires, et de brusques gravités, l'air d'un fat, et l'air mauvais, l'air qui veut être troublant, fascinateur. C'est comique. Des envies de tout dire, mais il se retient.

Il prévoit qu'à la Séparation il sera débarqué. On ne le lui dit pas : il le sait. Que fera-t-il ? Se révolter ? Rester prêtre, malgré la révocation, dans sa paroisse où toute la population est pour lui, ou vivre de sa plume ? Il me laisse quelques échantillons d'aspect sale que je jugerai en critique, non en ami.

Il est socialiste si le socialisme veut être juste, indemniser.

Il a écrit quelques pages sur le partage de la propriété agricole, un domaine divisé en parties égales, sous la direction d'un curé, par exemple.

-- Ce sont un peu les idées de Jaurès, dis-je.

-- Je ne le savais pas. Je les ai eues avant lui, voilà trois ans.

Il n'ose pas encore s'adresser aux hommes politiques.

-- Mais moi ! dis-je. Vous voilà compromis.

-- Vous n'êtes pas homme politique. C'est le littérateur que je viens voir.

Il dit du curé de Chitry :

-- C'est un gros imbécile.

Du curé de Pazy :

-- C'est un bon prêtre.

-- On parlait de vous, me dit-il, du maire « blocard ». J'ai dit « Oui, mais il écrit bien. Pas un de nous n'en pourrait faire autant. -- C'est vrai, a dit le curé de Pazy. Moi, je le lis et je le goûte, mais je ne le lui dirai pas. »

-- Pourquoi ? dis-je.

-- La peur, répond-il.

30 octobre.

On entend des voix. D'où viennent-elles ? Personne. Ce sont les arbres qui parlent.

1er novembre.

Ce jour de Toussaint, Philippe s'ennuie. Il n'ose pas travailler, et il ne veut pas aller au cimetière penser à ses morts. Il écosse des pois, mais tous sont gelés. C'est bientôt fini, et il s'ennuie.

On entend les cloches de Chitry et celles de Pazy. Elles vont sonner. Jusqu'à neuf heures. Elles recommenceront demain, avec l'Angelus.

Autrefois, elles sonnaient toute la nuit, surtout à Pazy. Philippe me dit que M. Jardé, comme maire du canton de Corbigny, a envoyé, à neuf heures, aux cloches de Pazy, l'ordre de se taire.

Le vent souffle. La lune en est à son cinquième jour. Un gros nuage noir s'avance du sud-ouest derrière elle et va n'en faire qu'une bouchée. Je crois que tout y est ! Si les morts ne sont pas contents !.

Les vieilles femmes, penchées sur le feu, tisonnent leurs morts. Oui ! Mais, demain, après la messe, indifférence, médisance.

Il me fallait d'abord toute la gloire. Je me suis vite senti ridicule. Et j'aime mieux (ah ! c'est dur), me contenter de rien.

Je n'observe que ce qui m'entre de force dans l'oeil.

Laveuses comme des oies qui battent des ailes au bord de la rivière avant de se mettre à l'eau.

A l'école, le moniteur qui dénonce le petit qui copie sa dictée. Ensuite, les deux petits se regardent comme des jars de force inégale.

Des petits me saluent.

-- Bonjour, mes petits !

Je passe et, derrière moi, malgré le respect qu'ils me doivent, l'un d'eux fait un pet, et tous éclatent de rire.

L'a-t-il fait exprès ? Ce n'est pas la question.

Il y a un rayon de soleil sur ma commune.

2 novembre.

Sa belle-mère avait dit d'elle : « Elle fera envie à tous les hommes et à tous elle donnera satisfaction. » Ça se réalise. C'est le petit bordel. Le matin, elle danse avec sa bonne et son mitron ; le soir, elle se saoule, et son mari se contente d'être un de ceux auxquels elle donne satisfaction.

Le curé que je revois est aussi sale que pauvre. Il prise. Noir jusqu'aux ongles. Quand on a causé trois heures avec lui, il faut ouvrir les fenêtres toutes grandes. Toutes les manières du prêtre. La main passe souvent sur le front, descend sur les yeux, puis sur les lèvres où la phrase finit comme une prière. Parfois, un timbre de voix vulgaire, quand il s'essaie à l'éloquence.

-- Vous avez un château, chez vous ?

-- Non, dit-il. Je n'ai pas cette chance ; mais les châtelains ne sont pas de mauvaises gens. C'est nous qui les poussons.

Il compte sur les faveurs du Gouvernement pour les prêtres révoltés.

-- Il y aura bien quelques fonds secrets, dit-il.

Il dit aussi :

-- Du socialisme, il ne faut combattre que ce qu'il a d'injuste. Mais, s'il indemnise...

-- Croyez-vous qu'il soit si juste d'indemniser ?

-- C'est prudent. C'est de la tactique.

Il dit encore :

-- Le pape ne me gêne pas. Ça m'est égal d'avoir un chef quelque part pourvu qu'il nous laisse libres, mais nous ne le sommes pas. L'évêque peut me casser demain sans avoir de comptes à rendre à personne.

Il dit :

-- J'ai parlé d'idéal dans un sermon. Ce soir même, deux de mes paroissiens se sont disputés à l'auberge. L'un a traité l'autre d'idéal. L'autre s'est fâché : « Appelle-moi comme tu voudras, mais je te défends de me traiter d'idéal ! »

Oh ! pouvoir dire : « J'ai fait style neuf ! »

A cause du curé, maman ne fait pas ses pâques et ma soeur lui dit : « Tu mets trop de curé dans la religion. »

Un paysage net où les prés gardent le moins possible d'herbe, où les arbres n'ont pas plus, pour nous tromper, de feuilles que les maisons.

3 novembre.

Cimetière. C'est par les sapins que se plaignent les morts.

La vie n'est pas si longue ! On n'a pas le temps d'oublier un mort.

Je n'ai jamais tant joui de la vie : rien d'elle qui ne m'amuse.

5 novembre.

Ce curé prend des airs inutiles, l'air dédaigneux du prêtre qui ne souffrirait pas qu'on fût familier avec lui, puis l'air du prêtre dont le front est parfois labouré par Dieu lui-même.

Froid. Les étoiles en ont les larmes aux yeux.

La vie est mal faite. Les pauvres, ignorants, devraient être riches, et, l'homme intelligent, pauvre.

Lune derrière des nuages comme déchiquetés par elle, lune sournoise et hargneuse.

6 novembre.

Rentrée à Paris. Je viens chercher du travail, m'embaucher.

-- Avez-vous travaillé ?

-- Je n'ai même pas préparé ma réponse.

Arrivée à Paris. Tristesse. Si je n'aimais pas Marinette, je filerais par le train de dix heures. Faiblesse de Marinette.

-- Nous sommes les rois là-bas, dit-elle. Ici, les concierges sont logés comme nous.

La salle à manger nous semble petite. Je ne trouve pas la maison solide. Le plancher craque sous mes pieds. C'est sinistre, et c'est idiot : avoir, là-bas, le confortable, le grand air, la vie heureuse, et venir se loger six mois dans cet hôtel meublé !

Allais ayant une phlébite, on lui avait ordonné six mois de l