George Sand



François le Champi

 

 

 

 

AVANT-PROPOS

Nous revenions de la promenade, R*** et moi, au clair de la lune, qui argentait faiblement les sentiers dans la campagne assombrie. C'était une soirée d'automne tiède et doucement voilée; nous remarquions la sonorité de l'air dans cette saison et ce je ne sais quoi de mystérieux qui règne alors dans la nature. On dirait qu'à l'approche du lourd sommeil de l'hiver chaque être et chaque chose s'arrangent furtivement pour jouir d'un reste de vie et d'animation avant l'engourdissement fatal de la gelée: et, comme s'ils voulaient tromper la marche du temps, comme s'ils craignaient d'être surpris et interrompus dans les derniers ébats de leur fête, les êtres et les choses de la nature procèdent sans bruit et sans activité apparente à leurs ivresses nocturnes. Les oiseaux font entendre des cris étouffés au lieu des joyeuses fanfares de l'été. L'insecte des sillons laisse échapper parfois une exclamation indiscrète; mais tout aussitôt il s'interrompt, et va rapidement porter son chant ou sa plainte à un autre point de rappel. Les plantes se hâtent d'exhaler un dernier parfum, d'autant plus suave qu'il est plus subtil et comme contenu. Les feuilles jaunissantes n'osent frémir au souffle de l'air, et les troupeaux paissent en silence sans cris d'amour ou de combat.

Nous-mêmes, mon ami et moi, nous marchions avec une certaine précaution, et un recueillement instinctif nous rendait muets et comme attentifs à la beauté adoucie de la nature, à l'harmonie enchanteresse de ses derniers accords, qui s'éteignaient dans un pianissimo insaisissable. L'automne est un andante mélancolique et gracieux qui prépare admirablement le solennel adagio de l'hiver.

-- Tout cela est si calme, me dit enfin mon ami, qui, malgré notre silence, avait suivi mes pensées comme je suivais les siennes; tout cela paraît absorbé dans une rêverie si étrangère et si indifférente aux travaux, aux prévoyances et aux soucis de l'homme, que je me demande quelle expression, quelle couleur, quelle manifestation d'art et de poésie l'intelligence humaine pourrait donner en ce moment à la physionomie de la nature. Et, pour mieux te définir le but de ma recherche, je compare cette soirée, ce ciel, ce paysage, éteints et cependant harmonieux et complets, à l'âme d'un paysan religieux et sage qui travaille et profite de son labeur, qui jouit de la vie qui lui est propre, sans besoin, sans désir et sans moyen de manifester et d'exprimer sa vie intérieure. J'essaie de me placer au sein de ce mystère de la vie rustique et naturelle, moi civilisé, qui ne sais pas jouir par l'instinct seul, et qui suis toujours tourmenté du désir de rendre compte aux autres et à moi-même de ma contemplation ou de ma méditation.

" Et alors, continua mon ami, je cherche avec peine quel rapport peut s'établir entre mon intelligence qui agit trop et celle de ce paysan qui n'agit pas assez; de même que je me demandais tout à l'heure ce que la peinture, la musique, la description, la traduction de l'art, en un mot, pourrait ajouter à la beauté de cette nuit d'automne qui se révèle à moi par une réticence mystérieuse, et qui me pénètre sans que je sache par quelle magique communication.

-- Voyons, répondis-je, si je comprends bien comment la question est posée: Cette nuit d'octobre, ce ciel incolore, cette musique sans mélodie marquée ou suivie, ce calme de la nature, ce paysan qui se trouve plus près que nous, par sa simplicité, pour en jouir et la comprendre sans la décrire, mettons tout cela ensemble, et appelons-le la vie primitive, relativement à notre vie développée et compliquée, que j'appellerai la vie factice. Tu demandes quel est le rapport possible, le lien direct entre ces deux états opposés de l'existence des choses et des êtres, entre le palais et la chaumière, entre l'artiste et la création, entre le poète et le laboureur.

-- Oui, reprit-il, et précisons: entre la langue que parlent cette nature, cette vie primitive, ces instincts, et celle que parlent l'art, la science, la connaissance, en un mot?

-- Pour parler le langage que tu adoptes, je te répondrai qu'entre la connaissance et la sensation, le rapport c'est le sentiment.

-- Et c'est sur la définition de ce sentiment que précisément je t'interroge en m'interrogeant moi-même. C'est lui qui est chargé de la manifestation qui m'embarrasse; c'est lui qui est l'art, l'artiste, si tu veux, chargé de traduire cette candeur, cette grâce, ce charme de la vie primitive, à ceux qui ne vivent que de la vie factice, et qui sont, permets-moi de le dire, en face de la nature et de ses secrets divins, les plus grands crétins du monde.

-- Tu ne me demandes rien moins que le secret de l'art: cherche-le dans le sein de Dieu, car aucun artiste ne pourra te le révéler. Il ne le sait pas lui-même, et ne pourrait rendre compte des causes de son inspiration ou de son impuissance. Comment faut-il s'y prendre pour exprimer le beau, le simple et le vrai? Est-ce que je le sais? Et qui pourrait nous l'apprendre? les plus grands artistes ne le pourraient pas non plus, parce que s'ils cherchaient à le faire ils cesseraient d'être artistes, ils deviendraient critiques; et la critique...

-- Et la critique, reprit mon ami, tourne depuis des siècles autour du mystère sans y rien comprendre. Mais pardonne-moi, ce n'est pas là précisément ce que je demandais. Je suis plus sauvage que cela dans ce moment-ci; je révoque en doute la puissance de l'art. Je la méprise, je l'anéantis, je prétends que l'art n'est pas né, qu'il n'existe pas, ou bien que, s'il a vécu, son temps est fait. Il est usé, il n'a plus de formes, il n'a plus de souffle, il n'a plus de moyens pour chanter la beauté du vrai. La nature est une oeuvre d'art, mais Dieu est le seul artiste qui existe, et l'homme n'est qu'un arrangeur de mauvais goût. La nature est belle, le sentiment s'exhale de tous ses pores; l'amour, la jeunesse, la beauté y sont impérissables. Mais l'homme n'a pour les sentir et les exprimer que des moyens absurdes et des facultés misérables. Il vaudrait mieux qu'il ne s'en mêlât pas, qu'il fût muet et se renfermât dans la contemplation. Voyons, qu'en dis-tu?

-- Cela me va, et je ne demanderais pas mieux, répondis-je.

-- Ah! s'écria-t-il, tu vas trop loin, et tu entres trop dans mon paradoxe. Je plaide; réplique.

-- Je répliquerai donc qu'un sonnet de Pétrarque a sa beauté relative, qui équivaut à la beauté de l'eau de Vaucluse; qu'un beau paysage de Ruysdaël a son charme qui équivaut à celui de la soirée que voici; que Mozart chante dans la langue des hommes aussi bien que Philomèle dans celle des oiseaux; que Shakespeare fait passer les passions, les sentiments et les instincts, comme l'homme le plus primitif et le plus vrai peut les ressentir. Voilà l'art, le rapport, le sentiment, en un mot.

-- Oui, c'est une oeuvre de transformation mais si elle ne me satisfait pas? quand même tu aurais mille fois raison de par les arrêts du goût et de l'esthétique, si je trouve les vers de Pétrarque moins harmonieux que le bruit de la cascade; et ainsi du reste? Si je soutiens qu'il y a dans la soirée que voici un charme que personne ne pourrait me révéler si je n'en avais joui par moi-même; et que toute la passion de Shakespeare est froide au prix de celle que je vois briller dans les yeux du paysan jaloux qui bat sa femme, qu'auras-tu à me répondre? Il s'agit de persuader mon sentiment. Et s'il échappe à tes exemples, s'il résiste à tes preuves? L'art n'est donc pas un démonstrateur invincible, et le sentiment n'est pas toujours satisfait par la meilleure des définitions.

-- Je n'y vois rien à répondre, en effet, sinon que l'art est une démonstration dont la nature est la preuve; que le fait préexistant de cette preuve est toujours là pour justifier et contredire la démonstration, et qu'on n'en peut pas faire de bonne si on n'examine pas la preuve avec amour et religion.

-- Ainsi la démonstration ne pourrait se passer de la preuve; mais la preuve ne pourrait-elle se passer de la démonstration?

-- Dieu pourrait s'en passer sans doute; mais toi qui parles comme si tu n'étais pas des nôtres, je parie bien que tu ne comprendrais rien à la preuve si tu n'avais trouvé dans la tradition de l'art la démonstration sous mille formes, et si tu n'étais toi-même une démonstration toujours agissant sur la preuve.

-- Eh! voilà ce dont je me plains. Je voudrais me débarrasser de cette éternelle démonstration qui m'irrite; anéantir dans ma mémoire les enseignements et les formes de l'art; ne jamais penser à la peinture quand je regarde le paysage, à la musique quand j'écoute le vent, à la poésie quand j'admire et goûte l'ensemble. Je voudrais jouir de tout par l'instinct, parce que ce grillon qui chante me paraît plus joyeux et plus enivré que moi.

-- Tu te plains d'être homme, en un mot?

-- Non; je me plains de n'être plus l'homme primitif.

-- Reste à savoir si, ne comprenant pas, il jouissait.

-- Je ne le suppose pas semblable à la brute. Du moment qu'il fut homme, il comprit et sentit autrement. Mais je ne peux pas me faire une idée nette de ses émotions, et c'est là ce qui me tourmente. Je voudrais être, du moins, ce que la société actuelle permet à un grand nombre d'hommes d'être, du berceau à la tombe, je voudrais être paysan; le paysan qui ne sait pas lire, celui à qui Dieu a donné de bons instincts, une organisation paisible, une conscience droite; et je m'imagine que, dans cet engourdissement des facultés inutiles, dans cette ignorance des goûts dépravés, je serais aussi heureux que l'homme primitif rêvé par Jean-Jacques.

-- Et moi aussi, je fais souvent ce rêve; qui ne l'a fait? Mais il ne donnerait pas la victoire à ton raisonnement, car le paysan le plus simple et le plus naïf est encore artiste; et moi, je prétends même que leur art est supérieur au nôtre. C'est une autre forme, mais elle parle plus à mon âme que toutes celles de notre civilisation. Les chansons, les récits, les contes rustiques, peignent en peu de mots ce que notre littérature ne sait qu'amplifier et déguiser.

-- Donc, je triomphe? reprit mon ami. Cet art-là est le plus pur et le meilleur, parce qu'il s'inspire davantage de la nature, qu'il est en contact plus direct avec elle. Je veux bien avoir poussé les choses à l'extrême en disant que l'art n'était bon à rien; mais j'ai dit aussi que je voudrais sentir à la manière du paysan, et je ne m'en dédis pas. Il y a certaines complaintes bretonnes, faites par des mendiants, qui valent tout Goethe et tout Byron, en trois couplets, et qui prouvent que l'appréciation du vrai et du beau a été plus spontanée et plus complète dans ces âmes simples que dans celles des plus illustres poëtes. Et la musique donc! N'avons-nous pas dans notre pays des mélodies admirables? Quant à la peinture, ils n'ont pas cela; mais ils le possèdent dans leur langage, qui est plus expressif, plus énergique et plus logique cent fois que notre langue littéraire.

-- J'en conviens, répondis-je; et quant à ce dernier point surtout, c'est pour moi une cause de désespoir que d'être forcé d'écrire la langue de l'Académie, quand j'en sais beaucoup mieux une autre qui est si supérieure pour rendre tout un ordre d'émotions, de sentiments et de pensées.

-- Oui, oui, le monde naïf! dit-il, le monde inconnu, fermé à notre art moderne, et que nulle étude ne te fera exprimer à toi-même, paysan de nature, si tu veux l'introduire dans le domaine de l'art civilisé, dans le commerce intellectuel de la vie factice.

-- Hélas! répondis-je, je me suis beaucoup préoccupé de cela. J'ai vu et j'ai senti par moi-même, avec tous les êtres civilisés, que la vie primitive était le rêve, l'idéal de tous les hommes et de tous les temps. Depuis les bergers de Longus jusqu'à ceux de Trianon, la vie pastorale est un Éden parfumé où les âmes tourmentées et lassées du tumulte du monde ont essayé de se réfugier. L'art, ce grand flatteur, ce chercheur complaisant de consolations pour les gens trop heureux, a traversé une suite ininterrompue de bergeries. Et sous ce titre: Histoire des bergeries, j'ai souvent désiré de faire un livre d'érudition et de critique où j'aurais passé en revue tous ces différents rêves champêtres dont les hautes classes se sont nourries avec passion.

" J'aurais suivi leurs modifications toujours en rapport inverse de la dépravation des moeurs, et se faisant pures et sentimentales d'autant plus que la société était corrompue et impudente. Je voudrais pouvoir commander ce livre à un écrivain plus capable que moi de le faire, et je le lirais ensuite avec plaisir. Ce serait un traité d'art complet, car la musique, la peinture, l'architecture, la littérature dans toutes ses formes: théâtre, poëme, roman, églogue, chanson; les modes, les jardins, les costumes même, tout a subi l'engouement du rêve pastoral. Tous ces types de l'âge d'or, ces bergères, qui sont des nymphes et puis des marquises, ces bergères de l'Astrée qui passent par le Lignon de Florian, qui portent de la poudre et du satin sous Louis XV, et auxquels Sedaine commence, à la fin de la monarchie, à donner des sabots, sont tous plus ou moins faux, et aujourd'hui ils nous paraissent niais et ridicules. Nous en avons fini avec eux, nous n'en voyons plus guère que sous forme de fantômes à l'Opéra, et pourtant ils ont régné sur les cours et ont fait les délices des rois qui leur empruntaient la houlette et la panetière.

" Je me suis demandé souvent pourquoi il n'y avait plus de bergers, car nous ne nous sommes pas tellement passionnés pour le vrai dans ces derniers temps, que nos arts et notre littérature soient en droit de mépriser ces types de convention plutôt que ceux que la mode inaugure. Nous sommes aujourd'hui à l'énergie et à l'atrocité, et nous brodons sur le canevas de ces passions des ornements qui seraient d'un terrible à faire dresser les cheveux sur la tête, si nous pouvions les prendre au sérieux.

-- Si nous n'avons plus de bergers, reprit mon ami, si la littérature n'a plus cet idéal faux qui valait bien celui d'aujourd'hui, ne serait-ce pas une tentative que l'art fait, à son insu, pour se niveler, pour se mettre à la portée de toutes les classes d'intelligences? Le rêve de l'égalité jeté dans la société ne pousse-t-il pas l'art à se faire brutal et fougueux, pour réveiller les instincts et les passions qui sont communs à tous les hommes, de quelque rang qu'ils soient? On n'arrive pas au vrai encore. Il n'est pas plus dans le réel enlaidi que dans l'idéal pomponné; mais on le cherche, cela est évident, et, si on le cherche mal, on n'en est que plus avide de le trouver. Voyons: le théâtre, la poésie et le roman ont quitté la houlette pour prendre le poignard, et quand ils mettent en scène la vie rustique, ils lui donnent un certain caractère de réalité qui manquait aux bergeries du temps passé. Mais la poésie n'y est guère, et je m'en plains; et je ne vois pas encore le moyen de relever l'idéal champêtre sans le farder ou le noircir. Tu y as souvent songé, je le sais; mais peux-tu réussir?

-- Je ne l'espère point, répondis-je, car la forme me manque, et le sentiment que j'ai de la simplicité rustique ne trouve pas de langage pour s'exprimer. Si je fais parler l'homme des champs comme il parle, il faut une traduction en regard pour le lecteur civilisé, et si je le fais parler comme nous parlons, j'en fais un être impossible, auquel il faut supposer un ordre d'idées qu'il n'a pas.

-- Et puis quand même tu le ferais parler comme il parle, ton langage à toi ferait à chaque instant un contraste désagréable; tu n'es pas pour moi à l'abri de ce reproche. Tu peins une fille des champs, tu l'appelles Jeanne, et tu mets dans sa bouche des paroles qu'à la rigueur elle peut dire. Mais toi, romancier, qui veux faire partager à tes lecteurs l'attrait que tu éprouves à peindre ce type, tu la compares à une druidesse, à Jeanne d'Arc, que sais-je? Ton sentiment et ton langage font avec les siens un effet disparate comme la rencontre de tons criards dans un tableau; et ce n'est pas ainsi que je peux entrer tout à fait dans la nature, même en l'idéalisant. Tu as fait, depuis, une meilleure étude du vrai dans la Mare au Diable. Mais je ne suis pas encore content; l'auteur y montre encore de temps en temps le bout de l'oreille; il s'y trouve des mots d'auteur, comme dit Henri Monnier, artiste qui a réussi à être vrai dans la charge et qui, par conséquent, a résolu le problème qu'il s'était posé. Je sais que ton problème à toi n'est pas plus facile à résoudre. Mais il faut encore essayer, sauf à ne pas réussir; les chefs-d'oeuvre ne sont jamais que des tentatives heureuses. Console-toi de ne pas faire de chefs-d'oeuvre, pourvu que tu fasses des tentatives consciencieuses.

-- J'en suis consolé d'avance, répondis-je, et je recommencerai quand tu voudras; conseille-moi.

-- Par exemple, dit-il, nous avons assisté hier à une veillée rustique à la ferme. Le chanvreur a conté des histoires jusqu'à deux heures du matin. La servante du curé l'aidait ou le reprenait; c'était une paysanne un peu cultivée; lui, un paysan inculte, mais heureusement doué et fort éloquent à sa manière. À eux deux, ils nous ont raconté une histoire vraie, assez longue, et qui avait l'air d'un roman intime. L'as-tu retenue?

-- Parfaitement, et je pourrais la redire mot à mot dans leur langage.

-- Mais leur langage exige une traduction; il faut écrire en français, et ne pas se permettre un mot qui ne le soit pas, à moins qu'il ne soit si intelligible qu'une note devienne inutile pour le lecteur.

-- Je le vois, tu m'imposes un travail à perdre l'esprit, et dans lequel je ne me suis jamais plongé que pour en sortir mécontent de moi-même et pénétré de mon impuissance.

-- N'importe! tu t'y plongeras encore, car je vous connais, vous autres artistes; vous ne vous passionnez que devant les obstacles, et vous faites mal ce que vous faites sans souffrir. Tiens, commence, raconte-moi l'histoire du Champi, non pas telle que je l'ai entendue avec toi. C'était un chef-d'oeuvre de narration pour nos esprits et pour nos oreilles du terroir. Mais raconte-la moi comme si tu avais à ta droite un Parisien parlant la langue moderne, et à ta gauche un paysan devant lequel tu ne voudrais pas dire une phrase, un mot où il ne pourrait pas pénétrer. Ainsi tu dois parler clairement pour le Parisien, naïvement pour le paysan. L'un te reprochera de manquer de couleur, l'autre d'élégance. Mais je serai là aussi; moi qui cherche par quel rapport l'art, sans cesser d'être l'art pour tous, peut entrer dans le mystère de la simplicité primitive, et communiquer à l'esprit le charme répandu dans la nature.

-- C'est donc une étude que nous allons faire à nous deux?

-- Oui, car je t'arrêterai où tu broncheras.

-- Allons, asseyons-nous sur ce tertre jonché de serpolet. Je commence; mais auparavant permets que, pour m'éclaircir la voix, je fasse quelques gammes.

-- Qu'est-ce à dire? je ne te savais pas chanteur.

-- C'est une métaphore. Avant de commencer un travail d'art, je crois qu'il faut se remettre en mémoire un thème quelconque qui puisse vous servir de type et faire entrer votre esprit dans la disposition voulue. Ainsi, pour me préparer à ce que tu demandes, j'ai besoin de réciter l'histoire du chien de Brisquet, qui est courte, et que je sais par coeur.

-- Qu'est-ce que cela? Je ne m'en souviens pas.

-- C'est un trait pour ma voix, écrit par Charles Nodier, qui essayait la sienne sur tous les modes possibles; un grand artiste, à mon sens, qui n'a pas eu toute la gloire qu'il méritait, parce que, dans le nombre varié de ses tentatives, il en a fait plus de mauvaises que de bonnes: mais quand un homme a fait deux ou trois chefs-d'oeuvre, si courts qu'ils soient, on doit le couronner et lui pardonner ses erreurs. Voici le chien de Brisquet. Écoute.

Et je récitai à mon ami l'histoire de la Bichonne, qui l'émut jusqu'aux larmes, et qu'il déclara être un chef-d'oeuvre de genre.

-- Je devrais être découragé de ce que je vais tenter, lui dis-je; car cette odyssée du Pauvre chien à Brisquet, qui n'a pas duré cinq minutes à réciter, n'a pas une tache, pas une ombre; c'est un pur diamant taillé par le premier lapidaire du monde: car Nodier était essentiellement lapidaire en littérature. Moi, je n'ai pas de science, et il faut que j'invoque le sentiment. Et puis, je ne peux promettre d'être bref, et d'avance je sais que la première des qualités, celle de faire bien et court, manquera à mon étude.

-- Va toujours, dit mon ami ennuyé de mes préliminaires.

-- C'est donc l'histoire de François le Champi, repris-je, et je tâcherai de me rappeler le commencement sans altération. C'était Monique, la vieille servante du curé, qui entra en matière.

-- Un instant, dit mon auditeur sévère, je t'arrête au titre. Champi n'est pas français.

-- Je te demande bien pardon, répondis-je. Le dictionnaire le déclare vieux, mais Montaigne l'emploie, et je ne prétends pas être plus Français que les grands écrivains qui font la langue. Je n'intitulerai donc pas mon conte François l'Enfant-Trouvé, François le Bâtard, mais François le Champi, c'est-à-dire l'enfant abandonné dans les champs, comme on disait autrefois dans le monde, et comme on dit encore aujourd'hui chez nous.

I

Un matin que Madeleine Blanchet, la jeune meunière du Cormouer, s'en allait au bout de son pré pour laver à la fontaine, elle trouva un petit enfant assis devant sa planchette, et jouant avec la paille qui sert de coussinet aux genoux des lavandières. Madeleine Blanchet, ayant avisée cet enfant, fut étonnée de ne pas le connaître, car il n'y a pas de route bien achalandée de passants de ce côté-là, et on n'y rencontre que des gens de l'endroit.

-- Qui es-tu, mon enfant? dit-elle au petit garçon, qui la regardait d'un air de confiance, mais qui ne parut pas comprendre sa question. Comment t'appelles-tu? reprit Madeleine Blanchet en le faisant asseoir à côté d'elle et en s'agenouillant pour laver.

-- François, répondit l'enfant.

-- François qui?

-- Qui? dit l'enfant d'un air simple.

-- À qui es-tu fils?

-- Je ne sais pas, allez!

-- Tu ne sais pas le nom de ton père!

-- Je n'en ai pas.

-- Il est donc mort?

-- Je ne sais pas.

-- Et ta mère?

-- Elle est par là, dit l'enfant en montrant une maisonnette fort pauvre qui était à deux portées de fusil du moulin et dont on voyait le chaume à traversa les saules.

-- Ah! je sais, reprit Madeleine, c'est la femme qui est venue demeurer ici, qui est emménagée d'hier soir?

-- Oui, répondit l'enfant.

-- Et vous demeuriez à Mers!

-- Je ne sais pas.

-- Tu es un garçon peu savant. Sais-tu le nom de ta mère, au moins?

-- Oui, c'est la Zabelle.

-- Isabelle qui? tu ne lui connais pas d'autre nom?

-- Ma foi non, allez!

-- Ce que tu sais ne te fatiguera pas la cervelle, dite Madeleine en souriant et en commençant à battre son linge.

-- Comment dites-vous? reprit le petit François.

Madeleine le regarda encore; c'était un bel enfant, il avait des yeux magnifiques. C'est dommage, pensa-t-elle, qu'il ait l'air si niais. -- Quel âge as-tu? reprit-elle. Peut-être que tu ne le sais pas non plus.

La vérité est qu'il n'en savait pas plus long là-dessus que sur le reste. Il fit ce qu'il put pour répondre, honteux peut-être de ce que la meunière lui reprochait d'être si borné, et il accoucha de cette belle repartie: -- Deux ans!

-- Oui-da! reprit Madeleine en tordant son linge sans le regarder davantage, tu es un véritable oison, et on n'a guère pris soin de t'instruire, mon pauvre petit. Tu as au moins six ans pour la taille, mais tu n'as pas deux ans pour le raisonnement.

-- Peut-être bien! répliqua François. - Puis, faisant un autre effort sur lui-même, comme pour secouer l'engourdissement de sa pauvre âme, il dit: -- Vous demandiez comment je m'appelle? On m'appelle François le Champi.

-- Ah! ah! je comprends, dit Madeleine en tournant vers lui un oeil de compassion; et Madeleine ne s'étonna plus de voir ce bel enfant si malpropre, si déguenillé et si abandonné à l'hébétement de son âge.

-- Tu n'es guère couvert, lui dit-elle, et le temps n'est pas chaud. Je gage que tu as froid?

-- Je ne sais pas, répondit le pauvre champi, qui était si habitué à souffrir qu'il ne s'en apercevait plus.

Madeleine soupira. Elle pensa à son petit Jeannie qui n'avait qu'un an et qui dormait bien chaudement dans son berceau, gardé par sa grand'mère, pendant que ce pauvre champi grelottait tout seul au bord de la fontaine, préservé de s'y noyer par le seule bonté de la Providence, car il était assez simple pour ne pas se douter qu'on meurt en tombant dans l'eau.

Madeleine, qui avait le coeur très charitable, prit le bras de l'enfant et le trouva chaud, quoiqu'il eût par instants le frisson et que sa jolie figure fût très pâle.

-- Tu as la fièvre? lui dit-elle.

-- Je ne sais pas, allez! répondit l'enfant, qui l'avait toujours.

Madeleine Blanchet détacha le chéret de laine qui lui couvrait les épaules et en enveloppa le champi, qui se laissa faire, et ne témoigna ni étonnement ni contentement. Elle ôta toute la paille qu'elle avait sous ses genoux et lui en fit un lit où il ne chôma pas de s'endormir, et Madeleine acheva de laver les nippes de son petit Jeannie, ce qu'elle fit lestement, car elle le nourrissait, et avait hâte d'aller le retrouver.

Quand tout fut lavé, le linge mouillé était devenu plus lourd de moitié, et elle ne put emporter le tout. Elle laissa son battoir et une partie de sa provision au bord de l'eau, se promettant de réveiller le champi lorsqu'elle reviendrait de la maison, où elle porta de suite tout ce qu'elle put prendre avec elle. Madeleine Blanchet n'était ni grande ni forte. C'était une très jolie femme, d'un fier courage, et renommée pour sa douceur et son bon sens.

Quand elle ouvrit la porte de sa maison, elle entendit sur le petit pont de l'écluse un bruit de sabots qui courait après elle, et, en se virant, elle vit le champi qui l'avait rattrapée et qui lui apportait son battoir, son savon, le reste de son linge et son chéret de laine.

-- Oh! oh! dit-elle en lui mettant la main sur l'épaule, tu n'es pas si bête que je croyais, toi, car tu es serviable, et celui qui a bon coeur n'est jamais sot. Entre, mon enfant, viens te reposer. Voyez ce pauvre petit! il porte plus lourd que lui-même!

" Tenez, mère, dit-elle à la vieille meunière qui lui présentait son enfant bien frais et tout souriant, voilà un pauvre champi qui a l'air malade. Vous qui vous connaissez à la fièvre, il faudrait tâcher de le guérir.

-- Ah! c'est la fièvre de misère! répondit la vieille en regardant François; ça se guérirait avec de la bonne soupe; mais ça n'en a pas. C'est le champi à cette femme qui a emménagé d'hier. C'est la locataire à ton homme, Madeleine. Ça paraît bien malheureux, et je crains que ça ne paie pas souvent.

Madeleine ne répondit rien. Elle savait que sa belle-mère et son mari avaient peu de pitié, et qu'ils aimaient l'argent plus que le prochain. Elle allaita son enfant, et, quand la vieille fut sortie pour aller chercher ses oies, elle prit François par la main, Jeannie sur son autre bras, et s'en fut avec eux chez la Zabelle.

La Zabelle, qui se nommait en effet Isabelle Bigot, était une vieille fille de cinquante ans, aussi bonne qu'on peut l'être pour les autres quand on n'a rien à soi et qu'il faut toujours trembler pour sa pauvre vie. Elle avait pris François, au sortir de nourrice, d'une femme qui était morte à ce moment-là, et elle l'avait élevé depuis, pour avoir tous les mois quelques pièces d'argent blanc et pour faire de lui son petit serviteur; mais elle avait perdu ses bêtes et elle devait en acheter d'autres à crédit, dès qu'elle pourrait, car elle ne vivait pas d'autre chose que d'un petit lot de brebiage et d'une douzaine de poules qui, de leur côté, vivaient sur le communal. L'emploi de François, jusqu'à ce qu'il eût gagné l'âge de la première communion, devait être de garder ce pauvre troupeau sur le bord des chemins; après quoi on le louerait comme on pourrait, pour être porcher ou petit valet de charrue, et, s'il avait de bons sentiments, il donnerait à sa mère par adoption une partie de son gage.

On était au lendemain de la Saint-Martin, et la Zabelle avait quitté Mers, laissant sa dernière chèvre en paiement d'un reste dû sur son loyer. Elle venait habiter la petite locature dépendante du moulin du Cormouer, sans autre objet de garantie qu'un grabat, deux chaises, un bahut et quelques vaisseaux de terre. Mais la maison était si mauvaise, si mal close et de si chétive valeur, qu'il fallait la laisser déserte ou courir les risques attachés à la pauvreté des locataires.

Madeleine causa avec la Zabelle, et vit bientôt que ce n'était pas une mauvaise femme, qu'elle ferait en conscience tout son possible pour payer, et qu'elle ne manquait pas d'affection pour son champi. Mais elle avait pris l'habitude de le voir souffrir en souffrant elle-même, et la compassion que la riche meunière témoignait à ce pauvre enfant lui causa d'abord plus d'étonnement que de plaisir.

Enfin, quand elle fut revenue de sa surprise et qu'elle comprit que Madeleine ne venait pas pour lui demander, mais pour lui rendre service, elle prit confiance, lui conta longuement toute son histoire, qui ressemblait à celle de tous les malheureux, et lui fit grand remerciement de son intérêt. Madeleine l'avertit qu'elle ferait tout son possible pour la secourir; mais elle la pria de n'en jamais parler à personne, avouant qu'elle ne pourrait l'assister qu'en cachette, et qu'elle n'était pas sa maîtresse à la maison.

Elle commença par laisser à la Zabelle son chéret de laine, en lui faisant donner promesse de le couper dès le même soir pour en faire un habillement au champi, et de n'en pas montrer les morceaux avant qu'il fût cousue. Elle vit bien que la Zabelle s'y engageait à contre-coeur, et qu'elle trouvait le chéret bien bon et bien utile pour elle-même. Elle fut obligée de lui dire qu'elle l'abandonnerait si, dans trois jours, elle ne voyait pas le champi chaudement vêtu. -- Croyez-vous donc, ajouta-t-elle, que ma belle-mère, qui a l'oeil à tout, ne reconnaîtrait pas mon chéret sur vos épaules? Vous voudriez donc me faire avoir des ennuis? Comptez que je vous assisterai autrement encore, si vous êtes un peu secrète dans ces choses-là. Et puis, écoutez: votre champi a la fièvre, et, si vous ne le soignez pas bien, il mourra.

-- Croyez-vous? dit la Zabelle; ça serait une peine pour moi, car cet enfant-là, voyez-vous, est d'un coeur comme on n'en trouve guère; ça ne se plaint jamais, et c'est aussi soumis qu'un enfant de famille; c'est tout le contraire des autres champis, qui sont terribles et tabâtres, et qui ont toujours l'esprit tourné à la malice.

-- Parce qu'on les rebute et parce qu'on les maltraite. Si celui-là est bon, c'est que vous êtes bonne pour lui, soyez-en assurée.

-- C'est la vérité, reprit la Zabelle; les enfants ont plus de connaissance qu'on ne croit. Tenez, celui-là n'est pas malin, et pourtant il sait très bien se rendre utile. Une fois que j'étais malade, l'an passé (il n'avait que cinq ans), il m'a soignée comme ferait une personne.

-- Écoutez, dit la meunière: vous me l'enverrez tous les matins et tous les soirs, à l'heure où je donnerai la soupe à mon petit. J'en ferai trop, et il mangera le reste; on n'y prendra pas garde.

-- Oh! c'est que je n'oserai pas vous le conduire, et, de lui-même, il n'aura jamais l'esprit de savoir l'heure.

-- Faisons une chose. Quand la soupe sera prête, je poserai ma quenouille sur le pont de l'écluse. Tenez, d'ici, ça se verra très bien. Alors, vous enverrez l'enfant avec un sabot dans la main, comme pour chercher du feu, et puisqu'il mangera ma soupe, toute la vôtre vous restera. Vous serez mieux nourris tous les deux.

-- C'est juste, répondit la Zabelle. Je vois que vous êtes une femme d'esprit, et j'ai du bonheur d'être venue ici. On m'avait fait grand'peur de votre mari qui passe pour être un rude homme, et si j'avais pu trouver ailleurs, je n'aurais pas pris sa maison, d'autant plus qu'elle est mauvaise, et qu'il en demande beaucoup d'argent. Mais je vois que vous êtes bonne au pauvre monde, et que vous m'aiderez à élever mon champi. Ah! si la soupe pouvait lui couper sa fièvre! Il ne me manquerait plus que de perdre cet enfant-là! C'est un pauvre profit, et tout ce que je reçois de l'hospice passe à son entretien. Mais je l'aime comme mon enfant, parce que je vois qu'il est bon, et qu'il m'assistera plus tard. Savez-vous qu'il est beau pour son âge, et qu'il sera de bonne heure en état de travailler?

C'est ainsi que François le Champi fut élevé par les soins et le bon coeur de Madeleine la meunière. Il retrouva la santé très vite, car il était bâti, comme on dit chez nous, à chaux et à sable, et il n'y avait point de richard dans le pays qui n'eût souhaité d'avoir un fils aussi joli de figure et aussi bien construit de ses membres. Avec cela, il était courageux comme un homme; il allait à la rivière comme un poisson, et plongeait jusque sous la pelle du moulin, ne craignant pas plus l'eau que le feu; il sautait sur les poulains les plus folâtres et les conduisait au pré sans même leur passer une corde autour du nez, jouant des talons pour les faire marcher droit et les tenant aux crins pour sauter les fossés avec eux. Et ce qu'il y avait de singulier, c'est qu'il faisait tout cela d'une manière fort tranquille, sans embarras, sans rien dire, et sans quitter son air simple et un peu endormi.

Cet air-là était cause qu'il passait pour sot; mais il n'en est pas moins vrai que s'il fallait dénicher des pies à la pointe du plus haut peuplier, ou retrouver une vache perdue bien loin de la maison, ou encore abattre une grive d'un coup de pierre, il n'y avait pas d'enfant plus hardi, plus adroit et plus sûr de son fait. Les autres enfants attribuaient cela au bonheur du sort, qui passe pour être le lot du champi dans ce bas monde. Aussi le laissaient-ils toujours passer le premier dans les amusettes dangereuses.

-- Celui-là, disaient-ils, n'attrapera jamais de mal, parce qu'il est champi. Froment de semence craint la vimère du temps; mais folle graine ne périt point.

Tout alla bien pendant deux ans. La Zabelle se trouva avoir le moyen d'acheter quelques bêtes, on ne sut trop comment. Elle rendit beaucoup de petits services au moulin, et obtint que maître Cadet Blanchet le meunier fit réparer un petit le toit de sa maison qui faisait l'eau de tous côtés. Elle put s'habiller un peu mieux, ainsi que son champi, et elle parut peu à peu moins misérable que quand elle était arrivée. La belle-mère de Madeleine fit bien quelques réflexions assez dures sur la perte de quelques effets et sur la quantité de pain qui se mangeait à la maison. Une fois même, Madeleine fut obligée de s'accuser pour ne pas laisser soupçonner la Zabelle; mais, contre l'attente de la belle-mère, Cadet Blanchet ne se fâcha presque point, et parut même vouloir fermer les yeux.

Le secret de cette complaisance, c'est que Cadet Blanchet était encore très amoureux de sa femme. Madeleine était jolie et nullement coquette; on lui en faisait compliment en tous endroits, et ses affaires allaient fort bien d'ailleurs; comme il était de ces hommes qui ne sont méchants que par crainte d'être malheureux, il avait pour Madeleine plus d'égards qu'on ne l'en aurait cru capable, cela causait un peu de jalousie à la mère Blanchet, et elle s'en vengeait par de petites tracasseries que Madeleine supportait en silence et sans jamais s'en plaindre à son mari.

C'était bien la meilleure manière de les faire finir plus vite, et jamais on ne vit à cet égard de femme plus patiente et plus raisonnable que Madeleine. Mais on dit chez nous que le profit de la bonté est plus vite usé que celui de la malice, et un jour vint où Madeleine fut questionnée et tancée tout de bon pour ses charités.

C'était une année où les blés avaient grêlé et où la rivière, en débordant, avait gâté les foins. Cadet Blanchet n'était pas de bonne humeur. Un jour qu'il revenait du marché avec un sien confrère qui venait d'épouser une fort belle fille, ce dernier lui dit: -- Au reste, tu n'as pas été à plaindre non plus, dans ton temps, car ta Madelon était aussi une fille très agréable.

-- Qu'est-ce que tu veux dire avec mon temps et ta Madelon était? Dirait-on pas que nous sommes vieux elle et moi? Madeleine n'a encore que vingt ans et je ne sache pas qu'elle soit devenue laide.

-- Non, non, je ne dis pas ça, reprit l'autre. Certainement Madeleine est encore bien; mais enfin, quand une femme se marie si jeune, elle n'en a pas pour longtemps à être regardée. Quand ça a nourri un enfant, c'est déjà fatigué; et ta femme n'était pas forte, à preuve que la voilà bien maigre et qu'elle a perdu sa bonne mine. Est-ce qu'elle est malade, cette pauvre Madelon?

-- Pas que je sache. Pourquoi donc me demandes-tu ça?

-- Dame! je ne sais pas. Je lui trouve un air triste comme quelqu'un qui souffrirait ou qui aurait de l'ennui. Ah! les femmes, ça n'a qu'un moment, c'est comme la vigne en fleur. Il faut que je m'attende aussi à voir la mienne prendre une mine allongée et un air sérieux. Voilà comme nous sommes, nous autres! Tant que nos femmes nous donnent de la jalousie, nous en sommes amoureux. Ça nous fâche, nous crions, nous battons même quelquefois; ça les chagrine, elles pleurent; elles restent à la maison, elles nous craignent, elles s'ennuient, elles ne nous aiment plus. Nous voilà bien contents, nous sommes les maîtres... Mais voilà aussi qu'un beau matin nous nous avisons que si personne n'a plus envie de notre femme, c'est parce qu'elle est devenue laide, et alors, voyez le sort! nous ne les aimons plus et nous avons envie de celles des autres... Bonsoir, Cadet Blanchet; tu as embrassé ma femme un peu trop fort à ce soir; je l'ai bien vu et je n'ai rien dit. C'est pour te dire à présent que nous n'en serons pas moins bons amis et que je tâcherai de ne pas la rendre triste comme la tienne, parce que je me connais: si je suis jaloux, je serai méchant, et quand je n'aurai plus sujet d'être jaloux, je serai peut-être encore pire...

Une bonne leçon profite à un bon esprit; mais Cadet Blanchet, quoique intelligent et actif, avait trop d'orgueil pour avoir une bonne tête. Il rentra l'oeil rouge et l'épaule haute. Il regarda Madeleine comme s'il ne l'avait pas vue depuis longtemps. Il s'aperçut qu'elle était pâle et changée. Il lui demanda si elle était malade, d'un ton si rude, qu'elle devint encore plus pâle et répondit qu'elle se portait bien, d'une voix très faible. Il s'en fâcha, Dieu sait pourquoi, et se mit à table avec l'envie de chercher querelle à quelqu'un. L'occasion ne se fit pas longtemps attendre. On parla de la cherté du blé, et la mère Blanchet remarqua, comme elle le faisait tous les soirs, qu'on mangeait trop de pain. Madeleine ne dit mot. Cadet Blanchet voulut la rendre responsable du gaspillage. La vieille déclara qu'elle avait surpris, le matin même, le champi emportant une demi-tourte... Madeleine aurait dû se fâcher et leur tenir tête, mais elle ne sut que pleurer. Blanchet pensa à ce que lui avait dit son compère et n'en fut que plus acrêté; si bien que, de ce jour-là, expliquez comment cela se fit, si vous pouvez, il n'aima plus sa femme et la rendit malheureuse.

II

Il la rendit malheureuse; et, comme jamais bien heureuse il ne l'avait rendue, elle eut doublement mauvaise chance dans le mariage. Elle s'était laissé marier, à seize ans, à ce rougeot qui n'était pas tendre, qui buvait beaucoup le dimanche, qui était en colère tout le lundi, chagrin le mardi, et qui, les jours suivants, travaillant comme un cheval pour réparer le temps perdu, car il était avare, n'avait pas le loisir de songer à sa femme. Il était moins malgracieux le samedi, parce qu'il avait fait sa besogne et pensait à se divertir le lendemain. Mais un jour par semaine de bonne humeur ce n'est pas assez, et Madeleine n'aimait pas le voir guilleret, parce qu'elle savait que le lendemain soir il rentrerait tout enflambé de colère.

Mais comme elle était jeune et gentille, et si douce qu'il n'y avait pas moyen d'être longtemps fâché contre elle, il avait encore des moments de justice et d'amitié, où il lui prenait les deux mains, en lui disant: -- Madeleine, il n'y a pas de meilleure femme que vous, et je crois qu'on vous a faite exprès pour moi. Si j'avais épousé une coquette comme j'en vois tant, je l'aurais tuée, ou je me serais jeté sous la roue de mon moulin. Mais je reconnais que tu es sage, laborieuse, et que tu vaux ton pesant d'or.

Mais quand son amour fut passé, ce qui arriva au bout de quatre ans de ménage, il n'eut plus de bonne parole à lui dire, et il eut du dépit de ce qu'elle ne répondait rien à ses mauvaisetés. Qu'eût-elle répondu! Elle sentait que son mari était injuste, et elle ne voulait pas lui en faire de reproches, car elle mettait tout son devoir à respecter le maître qu'elle n'avait jamais pu chérir.

La belle-mère fut contente de voir que son fils redevenait l'homme de chez lui; c'est ainsi qu'elle disait, comme s'il avait jamais oublié de l'être et de le faire sentir! Elle haïssait sa bru, parce qu'elle la voyait meilleure qu'elle. Ne sachant quoi lui reprocher, elle lui tenait à méfait de n'être pas forte, de tousser tout l'hiver, et de n'avoir encore qu'un enfant. Elle la méprisait pour cela et aussi pour ce qu'elle savait lire et écrire, et que le dimanche elle lisait des prières dans un coin du verger au lieu de venir caqueter et marmotter avec elle et les commères d'alentour.

Madeleine avait remis son âme à Dieu, et, trouvant inutile de se plaindre, elle souffrait comme si cela lui était dû. Elle avait retiré son coeur de la terre, et rêvait souvent au paradis comme une personne qui serait bien aise de mourir. Pourtant elle soignait sa santé et s'ordonnait le courage, parce qu'elle sentait que son enfant ne serait heureux que par elle, et qu'elle acceptait tout en vue de l'amour qu'elle lui portait.

Elle n'avait pas grande amitié pour la Zabelle, mais elle en avait un peu, parce que cette femme, moitié bonne, moitié intéressée, continuait à soigner de son mieux le pauvre champi; et Madeleine, voyant combien deviennent mauvais ceux qui ne songent qu'à eux-mêmes, était portée à n'estimer que ceux qui pensaient un peu aux autres. Mais comme elle était la seule, dans son endroit, qui n'eût pas du tout souci d'elle-même, elle se trouvait bien esseulée et s'ennuyait beaucoup, sans trop connaître la cause de son ennui.

Peu à peu cependant elle remarqua que le champi, qui avait alors dix ans, commençait à penser comme elle. Quand je dis penser, il faut croire qu'elle le jugea à sa manière d'agir; car le pauvre enfant ne montrait guère plus son raisonnement dans ses paroles que le jour où elle l'avait questionné pour la première fois. Il ne savait dire mot, et quand on voulait le faire causer, il était arrêté tout de suite, parce qu'il ne savait rien de rien. Mais s'il fallait courir pour rendre service, il était toujours prêt; et même quand c'était pour le service de Madeleine, il courait avant qu'elle eût parlé. À son air on eût dit qu'il n'avait pas compris de quoi il s'agissait, mais il faisait la chose commandée si vite et si bien qu'elle-même en était émerveillée.

Un jour qu'il portait le petit Jeannie dans ses bras et qu'il se laissait tirer les cheveux par lui pour le faire rire, Madeleine lui reprit l'enfant avec un brin de mécontentement, disant comme malgré elle: -- François, si tu commences déjà à tout souffrir des autres, tu ne sais pas où ils s'arrêteront. - Et à son grand ébahissement, François lui répondit: -- J'aime mieux souffrir le mal que de le rendre.

Madeleine, étonnée, regarda dans les yeux du champi. Il y avait dans les yeux de cet enfant-là quelque chose qu'elle n'avait jamais trouvé, même dans ceux des personnes les plus raisonnables; quelque chose de si bon et de si décidé en même temps, qu'elle en fut comme étourdie dans ses esprits; et s'étant assise sur le gazon avec son petit sur ses genoux, elle fit asseoir le champi sur le bord de sa robe, sans oser lui parler. Elle ne pouvait pas s'expliquer à elle-même pourquoi elle avait comme de la crainte et de la honte d'avoir souvent plaisanté cet enfant sur sa simplicité. Elle l'avait toujours fait avec douceur, il est vrai, et peut-être que sa niaiserie le lui avait fait plaindre et aimer d'autant plus. Mais dans ce moment-là elle s'imagina qu'il avait toujours compris ses moqueries et qu'il en avait souffert, sans pouvoir y répondre.

Et puis elle oublia cette petite aventure, car ce fut peu de temps après que son mari, s'étant coiffé d'une drôlesse des environs, se mit à la détester tout à fait et à lui défendre de laisser la Zabelle et son gars remettre les pieds dans le moulin. Alors Madeleine ne songea plus qu'aux moyens de les secourir encore plus secrètement. Elle en avertit la Zabelle, en lui disant que pendant quelque temps elle aurait l'air de l'oublier.

Mais la Zabelle avait grand'peur du meunier, et elle n'était pas femme, comme Madeleine, à tout souffrir pour l'amour d'autrui. Elle raisonna à part soi, et se dit que le meunier, étant le maître, pouvait bien la mettre à la porte ou augmenter son loyer, ce à quoi Madeleine ne pourrait porter remède. Elle songea aussi qu'en faisant soumission à la mère Blanchet, elle se remettrait bien avec elle, et que sa protection lui serait plus utile que celle de la jeune femme. Elle alla donc trouver la vieille meunière, et s'accusa d'avoir accepté des secours de sa belle-fille, disant que c'était bien malgré elle, et seulement par commisération pour le champi, qu'elle n'avait pas le moyen de nourrir. La vieille haïssait le champi, tant seulement parce que Madeleine s'intéressait à lui. Elle conseilla à la Zabelle de s'en débarrasser, lui promettant, à tel prix, d'obtenir six mois de crédit pour son loyer. On était encore, cette fois-là, au lendemain de la Saint-Martin, et la Zabelle n'avait pas d'argent, vu que l'année était mauvaise. On surveillait Madeleine de si près depuis quelque temps, qu'elle ne pouvait lui en donner. La Zabelle prit bravement son parti, et promit que dès le lendemain elle reconduirait le champi à l'hospice.

Elle n'eut pas plus tôt fait cette promesse qu'elle s'en repentit, et qu'à la vue du petit François qui dormait sur son pauvre grabat, elle se sentit le coeur aussi gros que si elle allait commettre un péché mortel. Elle ne dormit guère; mais, dès avant le jour, la mère Blanchet entra dans son logis et lui dit:

-- Allons, debout, Zabeau! vous avez promis, il faut tenir. Si vous attendez que ma bru vous ait parlé, je sais que vous n'en ferez rien. Mais dans son intérêt, voyez-vous, tout aussi bien que dans le vôtre, il faut faire partir ce gars. Mon fils l'a pris en malintention à cause de sa bêtise et de sa gourmandise; ma bru l'a trop affriandé, et je suis sûre qu'il est déjà voleur. Tous les champis le sont de naissance, et c'est une folie que de compter sur ces canailles-là. En voilà un qui vous fera chasser d'ici, qui vous donnera mauvaise réputation, qui sera cause que mon fils battra sa femme quelque jour, et qui, en fin de compte, quand il sera grand et fort, deviendra bandit sur les chemins, et vous fera honte. Allons, allons, en route! Conduisez-le-moi jusqu'à Corlay par les prés. À huit heures, la diligence passe. Vous y monterez avec lui, et sur le midi au plus tard vous serez à Châteauroux. Vous pouvez revenir ce soir, voilà une pistole pour faire le voyage, et vous aurez encore là-dessus de quoi goûter à la ville.

La Zabelle réveilla l'enfant, lui mit ses meilleurs habits, fit un paquet du reste de ses hardes, et, le prenant par la main, elle partit avec lui au clair de lune.

Mais à mesure qu'elle marchait et que le jour montait, le coeur lui manquait; elle ne pouvait aller vite, elle ne pouvait parler, et quand elle arriva au bord de la route, elle s'assit sur la berge du fossé, plus morte que vive. La diligence approchait. Il n'était que temps de se trouver là.

Le champi n'avait coutume de se tourmenter, et jusque-là il avait suivi sa mère sans se douter de rien. Mais quand il vit, pour la première fois de sa vie, rouler vers lui une grosse voiture, il eut peur du bruit qu'elle faisait, et se mit à tirer la Zabelle vers le pré d'où ils venaient de déboucher sur la route. La Zabelle crut qu'il comprenait son sort, et lui dit:

-- Allons, mon pauvre François, il le faut!

Ce mot fit encore plus de peur à François. Il crut que la diligence était un gros animal toujours courant qui allait l'avaler et le dévorer. Lui qui était si hardi dans les dangers qu'il connaissait, il perdit la tête et s'enfuit dans le pré en criant. La Zabelle courut après lui; mais le voyant pâle comme un enfant qui va mourir, le courage lui manqua tout à fait. Elle le suivit jusqu'au bout du pré et laissa passer la diligence.

III

Ils revinrent par où ils étaient venus, jusqu'à mi-chemin du moulin, et là, de fatigue, ils s'arrêtèrent. La Zabelle était inquiète de voir l'enfant trembler de la tête aux pieds, et son coeur sauter si fort qu'il soulevait sa pauvre chemise. Elle le fit asseoir et tâcha de le consoler. Mais elle ne savait ce qu'elle disait, et François n'était pas en état de le deviner. Elle tira un morceau de pain de son panier, et voulut lui persuader de manger; mais il n'en avait nulle envie, et ils restèrent là longtemps sans se rien dire.

Enfin, la Zabeau, qui revenait toujours à ses raisonnements, eut honte de sa faiblesse et se dit que si elle reparaissait au moulin avec l'enfant, elle était perdue. Une autre diligence passait vers le midi; elle décida de se reposer là jusqu'au moment à propos pour retourner à la route; mais comme François était épeuré jusqu'à en perdre le peu d'esprit qu'il avait, comme, pour la première fois de sa vie, il était capable de faire de la résistance, elle essaya de le rapprivoiser avec les grelots des chevaux, le bruit des roues et la vitesse de la grosse voiture.

Mais, tout en essayant de lui donner confiance, elle en dit plus qu'elle ne voulait; peut-être que le repentir la faisait parler malgré elle: ou bien François avait entendu en s'éveillant, le matin, certaines paroles de la mère Blanchet qui lui revenaient à l'esprit; ou bien encore ses pauvres idées s'éclaircissaient tout d'un coup à l'approche du malheur: tant il y a qu'il se mit à dire, en regardant la Zabelle avec les mêmes yeux qui avaient tant étonné et presque effarouché Madeleine: -- Mère, tu veux me renvoyer d'avec toi! tu veux me conduire bien loin d'ici et me laisser. - Puis le mot d'hospice, qu'on avait plus d'une fois lâché devant lui, lui revint à la mémoire. Il ne savait ce que c'était que l'hospice, mais cela lui parut encore plus épouvantant que la diligence, et il s'écria en frissonnant: -- Tu veux me mettre dans l'hospice!

La Zabelle s'était portée trop avant pour reculer. Elle croyait l'enfant plus instruit de son sort qu'il ne l'était, et, sans songer qu'il n'eût guère été malaisé de le tromper et de se débarrasser de lui par surprise, elle se mit à lui expliquer la vérité et à vouloir lui faire comprendre qu'il serait plus heureux à l'hospice qu'avec elle, qu'on y prendrait plus de soin de lui, qu'on lui enseignerait à travailler, qu'on le placerait pour un temps chez quelque femme moins pauvre qu'elle, qui lui servirait encore de mère.

Ces consolations achevèrent de désoler le champi. L'inconnaissance du temps à venir lui fit plus de peur que tout ce que la Zabelle essayait de lui montrer pour le dégoûter de vivre avec elle. Il aimait d'ailleurs, il aimait de toutes ses forces cette mère ingrate qui ne tenait pas à lui autant qu'à elle-même. Il aimait quelqu'un encore, et presque autant que la Zabelle, c'était Madeleine; mais il ne savait pas qu'il l'aimait et il n'en parla pas. Seulement il se coucha par terre en sanglotant, en arrachant l'herbe avec ses mains et en s'en couvrant la figure, comme s'il fût tombé du gros mal. Et quand la Zabelle, tourmentée et impatientée de le voir ainsi, voulut le relever de force en le menaçant, il se frappa la tête si fort sur les pierres qu'il se mit tout en sang et qu'elle vit l'heure où il allait se tuer.

Le bon Dieu voulut que dans ce moment-là Madeleine Blanchet vînt à passer. Elle ne savait rien du départ de la Zabelle et de l'enfant. Elle avait été chez la bourgeoise de Presles pour lui remettre de la laine qu'on lui avait donné à filer très menu, parce qu'elle était la meilleure filandière du pays. Elle en avait touché l'argent, et elle s'en revenait au moulin avec dix écus dans sa poche. Elle allait traverser la rivière sur un de ces petits ponts de planche à fleur d'eau comme il y en a dans les prés de ce côté-là, lorsqu'elle entendit des cris à fendre l'âme et reconnut tout d'un coup la voix du pauvre champi. Elle courut du côté, et vit l'enfant tout sanguifié qui se débattait dans les bras de la Zabelle. Elle ne comprit pas d'abord; car, à voir cela, on eût dit que la Zabelle l'avait frappé mauvaisement et voulait se défaire de lui. Elle le crut d'autant plus que François, en l'apercevant, se prit à courir vers elle, se roula autour de ses jambes comme un petit serpent, et s'attacha à ses cotillons en criant: -- Madame Blanchet, madame Blanchet, sauvez-moi!

La Zabelle était grande et forte, et Madeleine était petite et mince comme un brin de jonc. Elle n'eut cependant pas peur, et, dans l'idée que cette femme, devenue folle, voulait assassiner l'enfant, elle se mit au-devant de lui, bien déterminée à le défendre ou à se laisser tuer pendant qu'il se sauverait.

Mais il ne fallut pas beaucoup de paroles pour s'expliquer. La Zabelle, qui avait plus de chagrin que de colère, raconta les choses comme elles étaient. Cela fit que François comprit enfin tout le malheur de son état, et, cette fois, il fit son profit de ce qu'il entendait avec plus de raison qu'on ne lui en eût jamais supposé. Quand la Zabelle eut tout dit, il commença à s'attacher aux jambes et aux jupons de la meunière, en disant: -- Ne me renvoyez pas, ne me laissez pas renvoyer! Et il allait de la Zabeau qui pleurait, à la meunière qui pleurait encore plus fort, disant toutes sortes de mots et de prières qui n'avaient pas l'air de sortir de sa bouche, car c'était la première fois qu'il trouvait moyen de dire ce qu'il voulait: -- Ô ma mère, ma mère mignonne! disait-il à la Zabelle, pourquoi veux-tu me quitter? Tu veux donc que je meure du chagrin de ne plus te voir? Qu'est-ce que je t'ai fait pour que tu ne m'aimes plus? Est-ce que je ne t'ai pas toujours obéi dans tout ce que tu m'as commandé? Est-ce que j'ai fait du mal? J'ai toujours eu bien soin de nos bêtes, tu le disais toi-même, tu m'embrassais tous les soirs, tu me disais que j'étais ton enfant, tu ne m'as jamais dit que tu n'étais pas ma mère! Ma mère, garde-moi, garde-moi, je t'en prie comme on prie le bon Dieu! j'aurai toujours soin de toi; je travaillerai toujours pour toi; si tu n'es pas contente de moi, tu me battras et je ne dirai rien; mais attends pour me renvoyer que j'aie fait quelque chose de mal.

Et il allait à Madeleine en lui disant: -- Madame la meunière, ayez pitié de moi. Dites à ma mère de me garder. Je n'irai plus jamais chez vous, puisqu'on ne le veut pas, et quand vous voudrez me donner quelque chose, je saurai que je ne dois pas le prendre. J'irai parler à monsieur Cadet Blanchet, je lui dirai de me battre et de ne pas vous gronder pour moi. Et quand vous irez aux champs, j'irai toujours avec vous, je porterai votre petit, je l'amuserai encore toute la journée. Je ferai tout ce que vous me direz, et si je fais quelque chose de mal, vous ne m'aimerez plus. Mais ne me laissez pas renvoyer, je ne veux pas m'en aller, j'aime mieux me jeter dans la rivière.

Et le pauvre François regardait la rivière en s'approchant si près qu'on voyait bien que sa vie ne tenait qu'à un fil, et qu'il n'eût fallu qu'un mot de refus pour le faire noyer. Madeleine parlait pour l'enfant, et la Zabelle mourait d'envie de l'écouter; mais elle se voyait près du moulin, et ce n'était plus comme lorsqu'elle était auprès de la route.

-- Va, méchant enfant, disait-elle, je te garderai; mais tu seras cause que demain je serai sur les chemins demandant mon pain. Toi, tu es trop bête pour comprendre que c'est par ta faute que j'en serai réduite là, et voilà à quoi m'aura servi de me mettre sur le corps l'embarras d'un enfant qui ne m'est rien, et qui ne me rapporte pas le pain qu'il mange.

-- En voilà assez, Zabelle, dit la meunière en prenant le champi dans ses bras et en l'enlevant de terre pour l'emporter, quoiqu'il fût déjà bien lourd. Tenez, voilà dix écus pour payer votre ferme ou pour emménager ailleurs, si on s'obstine à vous chasser de chez nous. C'est de l'argent à moi, de l'argent que j'ai gagné; je sais bien qu'on me le redemandera, mais ça m'est égal. On me tuera si l'on veut, j'achète cet enfant-là, il est à moi, il n'est plus à vous. Vous ne méritez pas de garder un enfant d'un aussi grand coeur, et qui vous aimait tant. C'est moi qui serai sa mère, et il faudra bien qu'on me le souffre. On peut tout souffrir pour ses enfants. Je me ferais couper par morceaux pour mon Jeannie; eh bien! j'en endurerai autant pour celui-là. Viens, mon pauvre François. Tu n'es plus champi, entends-tu? Tu as une mère, et tu peux l'aimer à ton aise; elle te le rendra de tout son coeur.

Madeleine disait ces paroles-là sans trop savoir ce qu'elle disait. Elle qui était la tranquillité même, elle avait dans ce moment la tête tout en feu. Son bon coeur s'était regimbé, et elle était vraiment en colère contre la Zabelle. François avait jeté ses deux bras autour du cou de la meunière, et il la serrait si fort qu'elle en perdit la respiration, en même temps qu'il remplissait de sang sa coiffe et son mouchoir, car il s'était fait plusieurs trous à la tête.

Tout cela fit un tel effet sur Madeleine, elle eut à la fois tant de pitié, tant d'effroi, tant de chagrin et tant de résolution, qu'elle se mit à marcher vers le moulin avec autant de courage qu'un soldat qui va au feu. Et, sans songer que l'enfant était lourd et qu'elle était si faible qu'à peine pouvait-elle porter son petit Jeannie, elle traversa le petit pont qui n'était guère bien assis et qui enfonçait sous ses pieds.

Quand elle fut au milieu elle s'arrêta. L'enfant devenait si pesant qu'elle fléchissait et que la sueur lui coulait du front. Elle se sentit comme si elle allait tomber en faiblesse, et tout d'un coup il lui revint à l'esprit une belle et merveilleuse histoire qu'elle avait lue, la veille, dans son vieux livre de la Vie des Saints; c'était l'histoire de saint Christophe portant l'enfant Jésus pour lui faire traverser la rivière et le trouvant si lourd, que la crainte l'arrêtait. Elle se retourna pour regarder le champi. Il avait les yeux tout retournés. Il ne la serrait plus avec ses bras; il avait eu trop de chagrin, ou il avait perdu trop de sang. Le pauvre enfant s'était pâmé.

IV

Quand la Zabelle le vit ainsi, elle le crut mort. Son amitié lui revint dans le coeur, et, ne songeant plus ni au meunier, ni à la méchante vieille, elle reprit l'enfant à Madeleine et se mit à l'embrasser en criant et en pleurant. Elles le couchèrent sur leurs genoux, au bord de l'eau, lavèrent ses blessures et en arrêtèrent le sang avec leurs mouchoirs; mais elles n'avaient rien pour le faire revenir. Madeleine, réchauffant sa tête contre son coeur, lui soufflait sur le visage et dans la bouche comme on fait aux noyés. Cela le réconforta, et, dès qu'il ouvrit les yeux et qu'il vit le soin qu'on prenait de lui, il embrassa Madeleine et la Zabelle l'une après l'autre avec tant de coeur, qu'elles furent obligées de l'arrêter, craignant qu'il ne retombât en pâmoison.

-- Allons, allons, dit la Zabelle, il faut retourner chez nous. Non, jamais, jamais je ne pourrai quitter cet enfant-là, je le vois bien, et je n'y veux plus songer. Je garde vos dix écus, Madeleine, pour payer ce soir si on m'y force. Mais n'en dites rien; j'irai trouver demain la bourgeoise de Presles pour qu'elle ne nous démente pas, et elle dira, au besoin, qu'elle ne vous a pas encore payé le prix de votre filage; ça nous fera gagner du temps, et je ferai si bien, quand je devrais mendier, que je m'acquitterai envers vous pour que vous ne soyez pas molestée à cause de moi. Vous ne pouvez pas prendre cet enfant au moulin, votre mari le tuerait. Laissez-le-moi, je jure d'en avoir autant de soin qu'à l'ordinaire, et si on nous tourmente encore, nous aviserons.

Le sort voulut que la rentrée du champi se fît sans bruit et sans que personne y prît garde; car il se trouva que la mère Blanchet venait de tomber bien malade d'un coup de sang, avant d'avoir pu avertir son fils de ce qu'elle avait exigé de la Zabelle à l'endroit du champi; et maître Blanchet n'eut rien de plus pressé que d'appeler cette femme pour venir aider au ménage, pendant que Madeleine et la servante soignaient sa mère. Pendant trois jours on fut sens dessus dessous au moulin. Madeleine ne s'épargna pas, et passa trois nuits debout au chevet de sa belle-mère, qui rendit l'esprit entre ses bras.

Ce coup du sort abattit pendant quelque temps l'humeur malplaisante du meunier. Il aimait sa mère autant qu'il pouvait aimer, et il mit de l'amour-propre à la faire enterrer selon ses moyens. Il oublia sa maîtresse pendant le temps voulu, et il s'avisa même de faire le généreux, en donnant les vieilles nippes de la défunte aux pauvres voisines. La Zabelle eut sa part dans ces aumônes, et le champi lui-même eut une pièce de vingt sous, parce que Blanchet se souvint que, dans un moment où l'on était fort pressé d'avoir des sangsues pour la malade, tout le monde ayant couru inutilement pour s'en procurer, le champi avait été en pêcher, sans rien dire, dans une mare où il en savait, et en avait rapporté, en moins de temps qu'il n'en avait fallu aux autres pour se mettre en route.

Si bien que Cadet Blanchet avait à peu près oublié sa rancoeur, et que personne ne sut au moulin l'équipée de la Zabelle pour remettre son champi à l'hospice. L'affaire des dix écus de la Madeleine revint plus tard, car le meunier n'avait pas oublié de faire payer la ferme de sa chétive maison à la Zabelle. Mais Madeleine prétendit les avoir perdus dans les prés en se mettant à courir, à la nouvelle de l'accident de sa belle-mère. Blanchet les chercha longtemps et gronda fort, mais ne sut pas l'emploi de cet argent, et la Zabelle ne fut pas soupçonnée.

À partir de la mort de sa mère, le caractère de Blanchet changea peu à peu, sans pourtant s'amender. Il s'ennuya davantage à la maison, devint moins regardant à ce qui s'y passait et moins avare dans ses dépenses. Il n'en fut que plus étranger aux profits d'argent, et comme il engraissait, qu'il devenait dérangé et n'aimait plus le travail, il chercha son aubaine dans des marchés de peu de foi et dans un petit maquignonnage d'affaires qui l'aurait enrichi s'il ne se fût mis à dépenser d'un côté ce qu'il gagnait de l'autre. Sa concubine prit chaque jour plus de maîtrise sur lui. Elle l'emmenait dans les foires et assemblées pour tripoter dans des trigauderies et mener la vie de cabaret. Il apprit à jouer et fut souvent heureux; mais il eût mieux valu pour lui perdre toujours, afin de s'en dégoûter; car ce dérèglement acheva de le faire sortir de son assiette, et, à la moindre perte qu'il essuyait, il devenait furieux contre lui-même et méchant envers tout le monde.

Pendant qu'il menait cette vilaine vie, sa femme, toujours sage et douce, gardait la maison et élevait avec amour leur unique enfant. Mais elle se regardait comme doublement mère, car elle avait pris pour le champi une amitié très grande et veillait sur lui presque autant que sur son propre fils. À mesure que son mari devenait plus débauché, elle devenait moins servante et moins malheureuse. Dans les premiers temps de son libertinage il se montra encore très rude, parce qu'il craignait les reproches et voulait tenir sa femme en état de peur et de soumission. Quand il vit que par nature elle haïssait les querelles et qu'elle ne montrait pas de jalousie, il prit le parti de la laisser tranquille. Sa mère n'étant plus là pour l'exciter contre elle, force lui était bien de reconnaître qu'aucune femme n'était plus économe pour elle-même que Madeleine. Il s'accoutuma à passer des semaines entières hors de chez lui, et quand il y revenait un jour, en humeur de faire du train, il y était désencoléré par un silence si patient qu'il s'en étonnait d'abord et finissait par s'endormir. Si bien qu'on ne le revoyait plus que lorsqu'il était fatigué et qu'il avait besoin de se reposer.

Il fallait que Madeleine fût une femme bien chrétienne pour vivre ainsi seule avec une vieille fille et deux enfants. Mais c'est qu'en fait elle était meilleure chrétienne peut-être qu'une religieuse; Dieu lui avait fait une grande grâce en lui ayant permis d'apprendre à lire et de comprendre ce qu'elle lisait. C'était pourtant toujours la même chose, car elle n'avait possession que de deux livres, le saint Évangile et un accourci de la vie des Saints. L'Évangile la sanctifiait et la faisait pleurer toute seule lorsqu'elle le lisait le soir auprès du lit de son fils. La vie des Saints lui faisait un autre effet: c'était, sans comparaison, comme quand les gens qui n'ont rien à faire lisent des contes et se montent la tête pour des rêvasseries et des mensonges. Toutes ces belles histoires lui donnaient des idées de courage et même de gaieté. Et quelquefois, aux champs, le champi la vit sourire et devenir rouge, quand elle avait son livre sur les genoux. Cela l'étonnait beaucoup, et il eut bien du mal à comprendre comment les histoires qu'elle prenait la peine de lui raconter en les arrangeant un peu pour les lui faire entendre (et aussi parce qu'elle ne les entendait peut-être pas toutes très bien d'un bout jusqu'à l'autre), pouvaient sortir de cette chose qu'elle appelait son livre. L'envie lui vint d'apprendre à lire aussi, et il apprit si vite et si bien avec elle, qu'elle en fut étonnée, et qu'à son tour il fut capable d'enseigner au petit Jeannie. Quand François fut en âge de faire sa première communion, Madeleine l'aida à s'instruire dans le catéchisme, et le curé de leur paroisse fut tout réjoui de l'esprit et de la bonne mémoire de cet enfant, qui pourtant passait toujours pour un nigaud, parce qu'il n'avait point de conversation et n'était hardi avec personne.

Quand il eut communié, comme il était en âge d'être loué, la Zabelle le vit de bon coeur entrer domestique au moulin, et maître Blanchet ne s'y opposa point, car il était devenu clair pour tout le monde que le champi était bon sujet, très laborieux, très serviable, plus fort, plus dispos et plus raisonnable que tous les enfants de son âge. Et puis, il se contentait de dix écus de gage, et il y avait toute économie à le prendre. Quand François se vit tout à fait au service de Madeleine et du cher petit Jeannie qu'il aimait tant, il se trouva bien heureux, et quand il comprit qu'avec l'argent qu'il gagnait, la Zabelle pourrait payer sa ferme et avoir de moins le plus gros de ses soucis, il se trouva aussi riche que le roi.

Malheureusement la pauvre Zabelle ne jouit pas longtemps de cette récompense. À l'entrée de l'hiver, elle fit une grosse maladie, et, malgré tous les soins du champi et de Madeleine, elle mourut le jour de la Chandeleur, après avoir été si mieux qu'on la croyait guérie. Madeleine la regretta et la pleura beaucoup, mais elle tâcha de consoler le pauvre champi, qui, sans elle, n'aurait jamais surmonté son chagrin.

Un an après, il y pensait encore tous les jours et quasi à chaque instant, et une fois il dit à la meunière:

-- J'ai comme un repentir quand je prie pour l'âme de ma pauvre mère: c'est de ne l'avoir pas assez aimée. Je suis bien sûr d'avoir toujours fait mon possible pour la contenter, de ne lui avoir jamais dit que de bonnes paroles, et de l'avoir servie en toutes choses comme je vous sers vous-même; mais il faut, madame Blanchet, que je vous avoue une chose qui me peine et dont je demande pardon à Dieu bien souvent: c'est que depuis le jour où ma pauvre mère a voulu me reconduire à l'hospice, et où vous avez pris mon parti pour l'en empêcher, l'amitié que j'avais pour elle avait, bien malgré moi, diminué dans mon coeur. Je ne lui en voulais pas, je ne me permettais pas même de penser qu'elle avait mal fait en voulant m'abandonner. Elle était dans son droit; je lui faisais du tort, elle avait crainte de votre belle-mère, et enfin elle le faisait bien à contrecoeur; car j'ai bien vu là qu'elle m'aimait grandement. Mais je ne sais comment la chose s'est retournée dans mon esprit, ça été plus fort que moi. Du moment où vous avez dit des paroles que je n'oublierai jamais, je vous ai aimée plus qu'elle, et, j'ai eu beau faire, je pensais à vous plus souvent qu'à elle. Enfin, elle est morte, et je ne suis pas mort de chagrin comme je mourrais si vous mouriez.

-- Et quelles paroles est-ce que j'ai dites, mon pauvre enfant, pour que tu m'aies donné comme cela toute ton amitié? Je ne m'en souviens pas.

-- Vous ne vous en souvenez pas? dit le champi en s'asseyant aux pieds de la Madeleine qui filait son rouet en l'écoutant. Eh bien! vous avez dit en donnant des écus à ma mère: " Tenez, je vous achète cet enfant-là; il est à moi. " Et vous m'avez dit en m'embrassant: " À présent, tu n'es plus champi, tu as une mère qui t'aimera comme si elle t'avait mis au monde. " N'avez-vous pas dit comme cela, madame Blanchet?

-- C'est possible, et j'ai dit ce que je pensais, ce que je pense encore. Est-ce que tu trouves que je t'ai manqué de parole?

-- Oh non! Seulement...

-- Seulement, quoi?

-- Non, je ne le dirai pas, car c'est mal de se plaindre, et je ne veux pas faire l'ingrat et le méconnaissant.

-- Je sais que tu ne peux pas être ingrat, et je veux que tu dises ce que tu as sur le coeur. Voyons, qu'as-tu qui te manque pour n'être pas mon enfant? Dis, je te commande comme je commanderais à Jeannie.

-- Eh bien, c'est que... c'est que vous embrassez Jeannie bien souvent, et que vous ne m'avez jamais embrassé depuis le jour que nous disions tout à l'heure. J'ai pourtant grand soin d'avoir toujours la figure et les mains bien lavées, parce que je sais que vous n'aimez pas les enfants malpropres et que vous êtes toujours après laver et peigner Jeannie. Mais vous ne m'embrassez pas davantage pour ça, et ma mère Zabelle ne m'embrassait guère non plus. Je vois bien pourtant que toutes les mères caressent leurs enfants et c'est à quoi je vois que je suis toujours un champi et que vous ne pouvez pas l'oublier.

-- Viens m'embrasser, François, dit la meunière en asseyant l'enfant sur ses genoux et en l'embrassant au front avec beaucoup de sentiment. J'ai eu tort, en effet, de ne jamais songer à cela, et tu méritais mieux de moi. Tiens, tu vois, je t'embrasse de grand coeur, et tu es bien sûr à présent que tu n'es plus champi, n'est-ce pas?

L'enfant se jeta au cou de Madeleine, et devint si pâle qu'elle en fut étonnée et l'ôta doucement de dessus ses genoux en essayant de le distraire. Mais il la quitta au bout d'un moment, et s'enfuit tout seul comme pour se cacher, ce qui donna de l'inquiétude à la meunière. Elle le chercha et le trouva à genoux dans un coin de la grange et tout en larmes.

-- Allons, allons, François, lui dit-elle en le relevant, je ne sais pas ce que tu as. Si c'est que tu penses à ta pauvre mère Zabelle, il faut faire une prière pour elle et tu te sentiras plus tranquille.

-- Non, non, dit l'enfant en tortillant le bord du tablier de Madeleine et en le baisant de toutes ses forces, je ne pensais pas à ma pauvre mère. Est-ce que ce n'est pas vous qui êtes ma mère?

-- Et pourquoi pleures-tu donc? Tu me fais de la peine.

-- Oh non! oh non! je ne pleure pas, répondit François en essuyant vitement ses yeux et en prenant un air gai; c'est-à-dire, je ne sais pas pourquoi je pleurais. Vrai, je n'en sais rien, car je suis content comme si j'étais en paradis.

V

Depuis ce jour-là Madeleine embrassa cet enfant matin et soir, ni plus ni moins que s'il eût été à elle, et la seule différence qu'elle fit entre Jeannie et François, c'est que le plus jeune était le plus gâté et le plus cajolé, comme son âge le comportait. Il n'avait que sept ans lorsque le champi en avait douze, et François comprenait fort bien qu'un grand garçon comme lui ne pouvait être amijolé comme un petit. D'ailleurs ils étaient encore plus différents d'apparence que d'âge. François était si grand et si fort, qu'il paraissait un garçon de quinze ans, et Jeannie était mince et petit comme sa mère, dont il avait toute la retirance.

En sorte qu'il arriva qu'un matin qu'elle recevait son bonjour sur le pas de sa porte, et qu'elle l'embrassait comme de coutume, sa servante lui dit:

-- M'est avis, sans vous offenser, notre maîtresse, que ce gars est bien grand pour se faire embrasser comme une petite fille.

-- Tu crois? répondit Madeleine étonnée. Mais tu ne sais donc pas l'âge qu'il a?

-- Si fait; aussi je n'y verrais pas de mal, n'était qu'il est champi, et que moi, qui ne suis que votre servante, je n'embrasserais pas ça pour bien de l'argent.

-- Ce que vous dites là est mal, Catherine, reprit madame Blanchet, et surtout vous ne devriez pas le dire devant ce pauvre enfant.

-- Qu'elle le dise et que tout le monde le dise; répliqua François avec beaucoup de hardiesse. Je ne m'en fais pas de peine: Pourvu que je ne sois pas champi pour vous, madame Blanchet, je suis très content.

-- Tiens, voyez donc! dit la servante. C'est la première fois que je l'entends muser si longtemps. Tu sais donc mettre trois paroles au bout l'une de l'autre, François? Eh bien! vrai, je croyais que tu ne comprenais pas seulement ce qu'on disait. Si j'avais su que tu écoutais, je n'aurais pas dit devant toi ce que j'ai dit, car je n'ai nulle envie de te molester. Tu es bon garçon, très tranquille et complaisant. Allons, allons, n'y pense pas; si je trouve drôle que notre maîtresse t'embrasse, c'est parce que tu me parais trop grand pour ça, et que ta câlinerie te fait paraître encore plus sot que tu n'es.

Ayant ainsi raccommodé la chose, la grosse Catherine alla faire sa soupe et n'y pensa plus.

Mais le champi suivit Madeleine au lavoir, et s'asseyant auprès d'elle, il lui parla encore comme il savait parler avec elle et pour elle seule.

-- Vous souvenez-vous, madame Blanchet, lui dit-il, d'une fois que j'étais là, il y a bien longtemps, et que vous m'avez fait dormir dans votre chéret?

-- Oui, mon enfant, répondit-elle, et c'est même la première fois que nous nous sommes vus.

-- C'est donc la première fois? Je n'en étais pas certain, je ne m'en souviens pas bien; car quand je pense à ce temps-là, c'est comme dans un rêve. Et combien d'années est-ce qu'il y a de ça?

-- Il y a... attends donc, il y a environ six ans, car mon Jeannie avait quatorze mois.

-- Comme cela je n'étais pas si vieux qu'il est à présent? Croyez-vous que quand il aura fait sa première communion, il se souviendra de tout ce qui lui arrive à présent?

-- Oh! oui, je m'en souviendrai bien, dit Jeannie.

-- Ça dépend, reprit François. Qu'est-ce que tu faisais hier à cette heure-ci?

Jeannie, étonné, ouvrit la bouche pour répondre, et resta court d'un air penaud.

-- Eh bien! et toi? je parie que tu n'en sais rien non plus, dit à François la meunière qui avait coutume de s'amuser à les entendre deviser et babiller ensemble.

-- Moi, moi? dit le champi embarrassé, attendez donc... J'allais aux champs et j'ai passé par ici... et j'ai pensé à vous; c'est hier, justement, que je me suis souvenu du jour où vous m'avez plié dans votre chéret.

-- Tu as bonne mémoire, et c'est étonnant que tu te souviennes de si loin. Et te souviens-tu que tu avais la fièvre?

-- Non, par exemple!

-- Et que tu m'as rapporté mon linge à la maison sans que je te le dise?

-- Non plus.

-- Moi, je m'en suis toujours souvenue, parce que c'est à cela que j'ai connu que tu étais de bon coeur.

-- Moi aussi, je suis d'un bon coeur, pas vrai, mère? dit le petit Jeannie en présentant à sa mère une pomme qu'il avait à moitié rongée.

-- Certainement, toi aussi, et tout ce que tu vois faire de bien à François, tu le feras aussi plus tard.

-- Oui, oui, répliqua l'enfant bien vite; je monterai ce soir sur la pouliche jaune, et j'irai la conduire au pré.

-- Oui-da, dit François en riant; et puis tu monteras aussi sur le grand cormier pour dénicher les croquabeilles? Attends, que je vas te laisser faire, petiot! Mais dites-moi donc, madame Blanchet, il y a une chose que je veux vous demander, mais je ne sais pas si vous voudrez me la dire.

-- Voyons.

-- C'est pourquoi ils croient me fâcher en m'appelant champi. Est-ce que c'est mal d'être champi?

-- Mais non, mon enfant, puisque ce n'est pas ta faute.

-- Et à qui est-ce la faute?

-- C'est la faute aux riches.

-- La faute aux riches! comment donc ça?

-- Tu m'en demandes bien long aujourd'hui; je te dirai ça plus tard.

-- Non, non, tout de suite, madame Blanchet.

-- Je ne peux pas t'expliquer... D'abord sais-tu toi-même ce que c'est que d'être champi?

-- Oui, c'est d'avoir été mis à l'hospice par ses père et mère, parce qu'ils n'avaient pas le moyen pour vous nourrir et vous élever.

-- C'est ça. Tu vois donc bien que s'il y a des gens assez malheureux pour ne pouvoir pas élever leurs enfants eux-mêmes, c'est la faute aux riches qui ne les assistent pas.

-- Ah! c'est juste! répondit le champi tout pensif. Pourtant il y a de bons riches, puisque vous l'êtes, vous, madame Blanchet; c'est le tout de se trouver au droit pour les rencontrer.

VI

Cependant le Champi, qui allait toujours rêvassant et cherchant des raisons à tout, depuis qu'il savait lire et qu'il avait fait sa première communion, rumina dans sa tête ce que la Catherine avait dit à madame Blanchet à propos de lui; mais il eut beau y songer, il ne put jamais comprendre pourquoi, de ce qu'il devenait grand, il ne devait plus embrasser Madeleine. C'était le garçon le plus innocent de la terre, et il ne se doutait point de ce que les gars de son âge apprennent bien trop vite à la campagne.

Sa grande honnêteté d'esprit lui venait de ce qu'il n'avait pas été élevé comme les autres. Son état de champi, sans lui faire honte, l'avait toujours rendu malhardi; et, bien qu'il ne prît point ce nom-là pour une injure, il ne s'accoutumait pas à l'étonnement de porter une qualité qui le faisait toujours différent de ceux avec qui il se trouvait. Les autres champis sont presque toujours humiliés de leur sort, et on le leur fait si durement comprendre qu'on leur ôte de bonne heure la fierté du chrétien. Ils s'élèvent en détestant ceux qui les ont mis au monde, sans compter qu'ils n'aiment pas davantage ceux qui les y ont fait rester. Mais il se trouva que François était tombé dans les mains de la Zabelle qui l'avait aimé et qui ne le maltraitait point, et ensuite qu'il avait rencontré Madeleine dont la charité était plus grande et les idées plus humaines que celles de tout le monde. Elle avait été pour lui ni plus ni moins qu'une bonne mère, et un champi qui rencontre de l'amitié est meilleur qu'un autre enfant, de même qu'il est pire quand il se voit molesté et avili.

Aussi François n'avait-il jamais eu d'amusement et de contentement parfait que dans la compagnie de Madeleine, et au lieu de rechercher les autres pastours pour se divertir, il s'était élevé tout seul, ou pendu aux jupons des deux femmes qui l'aimaient. Quand il était avec Madeleine surtout, il se sentait aussi heureux que pouvait l'être Jeannie, et il n'était pas pressé d'aller courir avec ceux qui le traitaient bien vite de champi, puisque avec eux il se trouvait tout d'un coup, et sans savoir pourquoi, comme un étranger.

Il arriva donc en âge de quinze ans sans connaître la moindre malice, sans avoir l'idée du mal, sans que sa bouche eût jamais répété un vilain mot, et sans que ses oreilles l'eussent compris. Et pourtant depuis le jour où Catherine avait critiqué sa maîtresse sur l'amitié qu'elle lui montrait, cet enfant eut le grand sens et le grand jugement de ne plus se faire embrasser par la meunière. Il eut l'air de ne pas y penser, et peut-être d'avoir honte de faire la petite fille et le câlin, comme disait Catherine. Mais, au fond, ce n'était pas cette honte-là qui le tenait. Il s'en serait bien moqué, s'il n'eût comme deviné qu'on pouvait faire un reproche à cette chère femme de l'aimer. Pourquoi un reproche? Il ne se l'expliquait point; et voyant qu'il ne le trouverait pas de lui-même, il ne voulut pas se le faire expliquer par Madeleine. Il savait qu'elle était capable de supporter la critique par amitié et par bon coeur; car il avait bonne mémoire, et il se souvenait bien que Madeleine avait été tancée et en danger d'être battue dans le temps, pour lui avoir fait du bien.

En sorte que, par son bon instinct, il lui épargna l'ennui d'être reprise et moquée à cause de lui. Il comprit, et c'est merveille! il comprit, ce pauvre enfant, qu'un champi ne devait pas être aimé autrement qu'en secret, et plutôt que de causer un désagrément à Madeleine, il eût consenti à ne pas être aimé du tout.

Il était attentif à son ouvrage, et comme, à mesure qu'il devenait grand, il avait plus de travail sur les bras, il advint que peu à peu il fut moins souvent avec Madeleine. Mais il ne s'en faisait pas de chagrin, parce qu'en travaillant il se disait que c'était pour elle, et qu'il serait bien récompensé par le plaisir de la voir aux repas. Le soir, quand Jeannie était endormi, Catherine allait se coucher, et François restait encore, dans les temps de veillée, pendant une heure ou deux avec Madeleine. Il lui faisait lecture de livres ou causait avec elle pendant qu'elle travaillait. Les gens de campagne ne lisent pas vite; si bien que les deux livres qu'ils avaient suffisaient pour les contenter. Quand ils avaient lu trois pages dans la soirée, c'était beaucoup, et quand le livre était fini, il s'était passé assez de temps depuis le commencement, pour qu'on pût reprendre la première page, dont on ne se souvenait pas trop. Et puis il y a deux manières de lire, et il serait bon de dire cela aux gens qui se croient bien instruits. Ceux qui ont beaucoup de temps à eux, et beaucoup de livres, en avalent tant qu'ils peuvent et se mettent tant de sortes de choses dans la tête, que le bon Dieu n'y connaît plus goutte. Ceux qui n'ont pas le temps et les livres sont heureux quand ils tombent sur le bon morceau. Ils le recommencent cent fois sans se lasser, et chaque fois, quelque chose qu'ils n'avaient pas bien remarqué leur fait venir une nouvelle idée. Au fond, c'est toujours la même idée, mais elle est si retournée, si bien goûtée et digérée, que l'esprit qui la tient est mieux nourri et mieux portant, à lui tout seul, que trente mille cervelles remplies de vents et de fadaises. Ce que je vous dis là, mes enfants, je le tiens de M. le curé, qui s'y connaît.

Or donc, ces deux personnes-là vivaient contentes de ce qu'elles avaient à consommer en fait de savoir, et elles le consommaient tout doucement, s'aidant l'une l'autre à comprendre et à aimer ce qui fait qu'on est juste et bon. Il leur venait par là une grande religion et un grand courage, et il n'y avait pas de plus grand bonheur pour elles que de se sentir bien disposées pour tout le monde, et d'être d'accord en tout temps et en tout lieu, sur l'article de la vérité et la volonté de bien agir.

VII

M. Blanchet ne regardait plus trop à la dépense qui se faisait chez lui, parce qu'il avait réglé le compte de l'argent qu'il donnait chaque mois à sa femme pour l'entretien de la maison, et que c'était aussi peu que possible. Madeleine pouvait, sans le fâcher, se priver de ses propres aises, et donner à ceux qu'elle savait malheureux autour d'elle, un jour un peu de bois, un autre jour une partie de son repas, et un autre jour encore quelques légumes, du linge, des oeufs, que sais-je? Elle venait à bout d'assister son prochain, et quand les moyens lui manquaient, elle faisait de ses mains l'ouvrage des pauvres gens, et empêchait que la maladie ou la fatigue ne les fît mourir. Elle avait tant d'économie, elle raccommodait si soigneusement ses hardes, qu'on eût dit qu'elle vivait bien; et pourtant, comme elle voulait que son monde ne souffrît pas de sa charité, elle s'accoutumait à ne manger presque rien, à ne jamais se reposer, et à dormir le moins possible. Le champi voyait tout cela, et le trouvait tout simple; car, par son naturel aussi bien que par l'éducation qu'il recevait de Madeleine, il se sentait porté au même goût et au même devoir. Seulement quelquefois il s'inquiétait de la fatigue que se donnait la meunière, et se reprochait de trop dormir et de trop manger. Il aurait voulu pouvoir passer la nuit à coudre et à filer à sa place, et quand elle voulait lui payer son gage qui était monté à peu près à vingt écus, il se fâchait et l'obligeait de le garder en cachette du meunier.

-- Si ma mère Zabelle n'était pas morte, disait-il, cet argent-là aurait été pour elle. Qu'est-ce que vous voulez que je fasse avec de l'argent? Je n'en ai pas besoin, puisque vous prenez soin de mes hardes et que vous me fournissez les sabots. Gardez-le donc pour de plus malheureux que moi. Vous travaillez déjà tant pour le pauvre monde! Eh bien, si vous me donnez de l'argent, il faudra donc que vous travailliez encore plus, et si vous veniez à tomber malade et à mourir comme ma pauvre Zabelle, je demande un peu à quoi me servirait d'avoir de l'argent dans mon coffre? ça vous ferait-il revenir, et ça m'empêcherait-il de me jeter dans la rivière?

-- Tu n'y songes pas, mon enfant, lui dit Madeleine, un jour qu'il revenait à cette idée-là, comme il lui arrivait de temps en temps: se donner la mort n'est pas d'un chrétien, et si je mourais, ton devoir serait de me survivre pour consoler et soutenir mon Jeannie. Est-ce que tu ne le ferais pas, voyons?

-- Oui, tant que Jeannie serait enfant et aurait besoin de mon amitié. Mais après!... Ne parlons pas de ça, madame Blanchet. Je ne peux pas être bon chrétien sur cet article-là. Ne vous fatiguez pas tant, ne mourez pas, si vous voulez que je vive sur la terre.

-- Sois donc tranquille, je n'ai pas envie de mourir. Je me porte bien. Je suis faite au travail, et même je suis plus forte à présent que je ne l'étais dans ma jeunesse.

-- Dans votre jeunesse! dit François étonné; vous n'êtes donc pas jeune?

Et il avait peur qu'elle ne fût en âge de mourir.

-- Je crois que je n'ai pas eu le temps de l'être, répondit Madeleine en riant comme une personne qui fait contre mauvaise fortune bon coeur; et à présent j'ai vingt-cinq ans, ce qui commence à compter pour une femme de mon étoffe; car je ne suis pas née solide comme toi, petit, et j'ai eu des peines qui m'ont avancée plus que l'âge.

-- Des peines! oui, mon Dieu! Dans le temps que monsieur Blanchet vous parlait si durement, je m'en suis bien aperçu. Ah! que le bon Dieu me le pardonne! je ne suis pourtant pas méchant; mais un jour qu'il avait levé la main sur vous, comme s'il voulait vous frapper... Ah! il a bien fait de s'en priver, car j'avais empoigné un fléau, - personne n'y avait fait attention, - et j'allais tomber dessus... Mais il y a déjà longtemps de ça, madame Blanchet, car je me souviens que je n'étais pas si grand que lui de toute la tête, et à présent je vois le dessus de ses cheveux. Et à cette heure, madame Blanchet, il ne vous dit quasiment plus rien, vous n'êtes plus malheureuse?

-- Je ne le suis plus! tu crois? dit Madeleine un peu vivement, en songeant qu'elle n'avait jamais eu d'amour dans son mariage. Mais elle se reprit, car cela ne regardait pas le champi, et elle ne devait pas faire entendre ces idées-là à un enfant. -- À cette heure, dit-elle, tu as raison, je ne suis plus malheureuse; je vis comme je l'entends. Mon mari est beaucoup plus honnête avec moi; mon fils profite bien, et je n'ai à me plaindre d'aucune chose.

-- Et moi, vous ne me faites pas entrer en ligne de compte? moi... je...

-- Eh bien! toi aussi tu profites bien, et ça me donne du contentement.

-- Mais je vous en donne peut-être encore autrement?

-- Oui, tu te conduis bien, tu as bonne idée en toutes choses, et je suis contente de toi.

-- Oh! si vous n'étiez pas contente de moi, quel mauvais drôle, quel rien du tout je serais, après la manière dont vous m'avez traité! Mais il y a encore autre chose qui devrait vous rendre heureuse, si vous pensiez comme moi.

-- Eh bien, dis-le, car je ne sais pas quelle finesse tu arranges pour me surprendre.

-- Il n'y a pas de finesse, madame Blanchet, je n'ai qu'à regarder en moi, et j'y vois une chose; c'est que, quand même je souffrirais la faim, la soif, le chaud et le froid, et que par-dessus le marché je serais battu à mort tous les jours, et qu'ensuite je n'eusse pour me reposer qu'un fagot d'épines ou un tas de pierres, eh bien!... comprenez-vous?

-- Je crois que oui, mon François; tu ne te trouverais pas malheureux de tout ce mal-là, pourvu que ton coeur fût en paix avec le bon Dieu?

-- Il y a ça d'abord, et ça va sans dire. Mais moi je voulais dire autre chose.

-- Je n'y suis point, et je vois que tu es devenu plus malin que moi.

-- Non, je ne suis pas malin. Je dis que je souffrirais toutes les peines que peut avoir un homme vivant vie mortelle, et que je serais encore content en pensant que Madeleine Blanchet a de l'amitié pour moi. Et c'est pour ça que je disais tout à l'heure que si vous pensiez de même, vous diriez: François m'aime tant que je suis contente d'être au monde.

-- Tiens! tu as raison, mon pauvre cher enfant, répondit Madeleine, et les choses que tu me dis me donnent des fois comme une envie de pleurer. Oui, de vrai, ton amitié pour moi est un des biens de ma vie, et le meilleur peut-être, après... non, je veux dire avec celui de mon Jeannie. Comme tu es plus avancé en âge, tu comprends mieux ce que je te dis, et tu sais mieux me dire aussi ce que tu penses. Je te certifie que je ne m'ennuie jamais avec vous deux, et que je ne demande au bon Dieu qu'une chose à présent, c'est de pouvoir rester longtemps comme nous voilà, en famille, sans nous séparer.

-- Sans nous séparer, je le crois bien! dit François; j'aimerais mieux être coupé par morceaux que de vous quitter. Qui est-ce qui m'aimerait comme vous m'avez aimé? Qui est-ce qui se mettrait en danger d'être maltraitée pour un pauvre champi, et qui l'appellerait son enfant, son cher fils? car vous m'appelez bien souvent, presque toujours comme ça. Et mêmement! vous me dites souvent, quand nous sommes seuls: Appelle-moi ma mère, et non pas toujours madame Blanchet. Et moi je n'ose pas, parce que j'ai trop peur de m'y accoutumer et de lâcher ce mot-là devant le monde.

-- Eh bien, quand même?

-- Oh! quand même! on vous le reprocherait, et moi je ne veux pas qu'on vous ennuie à cause de moi. Je ne suis pas fier, allez! je n'ai pas besoin qu'on sache que vous m'avez relevé de mon état de champi. Je suis bien assez heureux de savoir, à moi tout seul, que j'ai une mère dont je suis l'enfant! Ah! il ne faut pas que vous mouriez, madame Blanchet, surajouta le pauvre François en la regardant d'un air triste, car il avait depuis quelque temps des idées de malheur: si je vous perdais, je n'aurais plus personne sur la terre, car vous irez pour sûr dans le paradis du bon Dieu, et moi je ne sais pas si je suis assez méritant pour avoir la récompense d'y aller avec vous.

François avait dans tout ce qu'il disait et dans tout ce qu'il pensait comme un avertissement de quelque gros malheur, et, à quelque temps de là, ce malheur tomba sur lui.

Il était devenu le garçon du moulin. C'était lui qui allait chercher le blé des pratiques sur son cheval, et qui le leur reportait en farine. Ça lui faisait faire souvent de longues courses, et mêmement il allait souvent chez la maîtresse de Blanchet, qui demeurait à une petite lieue du moulin. Il n'aimait guère cette commission-là, et il ne s'arrêtait pas une minute dans la maison quand son blé était pesé et mesuré...

...................

En cet endroit de l'histoire, la raconteuse s'arrêta.

-- Savez-vous qu'il y a longtemps que je parle? dit-elle aux paroissiens qui l'écoutaient. Je n'ai plus le poumon comme à quinze ans, et m'est avis que le chanvreur, qui connaît l'affaire mieux que moi-même, pourrait bien me relayer. D'autant mieux que nous arrivons à un endroit où je ne me souviens plus si bien.

-- Et moi, répondit le chanvreur, je sais bien pourquoi vous n'êtes plus mémorieuse au milieu comme vous l'étiez au commencement; c'est que ça commence à mal tourner pour le champi, et que ça vous fait peine, parce que vous avez un coeur de poulet, comme toutes les dévotes, aux histoires d'amour.

-- Ça va donc tourner en histoire d'amour? dit Sylvine Courtioux qui se trouvait là.

-- Ah! bon! repartit le chanvreur, je savais bien que je ferais dresser l'oreille aux jeunes filles en lâchant ce mot-là. Mais patience, l'endroit où je vas reprendre, avec charge de mener l'histoire à bonne fin, n'est pas encore ce que vous voudriez savoir. Où en êtes-vous restée, mère Monique?

-- J'en étais sur la maîtresse à Blanchet.

-- C'est ça, dit le chanvreur. Cette femme-là s'appelait Sévère, et son nom n'était pas bien ajusté sur elle, car elle n'avait rien de pareil dans son idée. Elle en savait long pour endormir les gens dont elle voulait voir reluire les écus au soleil. On ne peut pas dire qu'elle fût méchante, car elle était d'humeur réjouissante et sans souci, mais elle rapportait tout à elle, et ne se mettait guère en peine du dommage des autres, pourvu qu'elle fût brave et fêtée. Elle avait été à la mode dans le pays, et, disait-on, elle avait trouvé trop de gens à son goût. Elle était encore très belle femme et très avenante, vive quoique corpulente, et fraîche comme une guigne. Elle ne faisait pas grande attention au champi, et si elle le rencontrait dans son grenier ou dans sa cour, elle lui disait quelque fadaise pour se moquer de lui, mais sans mauvais vouloir, et pour l'amusement de le voir rougir; car il rougissait comme une fille quand cette femme lui parlait, et il se sentait mal à son aise. Il lui trouvait un air hardi, et elle lui faisait l'effet d'être laide et méchante, quoiqu'elle ne fût ni l'une ni l'autre; du moins la méchanceté ne lui venait que quand on la contrariait dans ses intérêts ou dans son contentement d'elle-même; et mêmement il faut dire qu'elle aimait à donner presque autant qu'à recevoir. Elle était généreuse par braverie, et se plaisait aux remerciements. Mais, dans l'idée du champi, ce n'était qu'une diablesse qui réduisait madame Blanchet à vivre de peu et à travailler au-dessus de ses forces.

Pourtant il se trouva que le champi entrait dans ses dix-sept ans, et que madame Sévère trouva qu'il était diablement beau garçon. Il ne ressemblait pas aux autres enfants de campagne, qui sont trapus et comme tassés à cet âge-là, et qui ne font mine de se dénouer et de devenir quelque chose que deux ou trois ans plus tard. Lui, il était déjà grand, bien bâti; il avait la peau blanche, même en temps de moisson, et des cheveux tout frisés qui étaient comme brunets à la racine et finissaient en couleur d'or.

... Est-ce comme ça que vous les aimez, dame Monique? les cheveux, je dis, sans aucunement parler des garçons.

-- Ça ne vous regarde pas, répondit la servante du curé. Dites votre histoire.

-- Il était toujours pauvrement habillé, mais il aimait la propreté, comme Madeleine Blanchet le lui avait appris; et tel qu'il était, il avait un air qu'on ne trouvait point aux autres. La Sévère vit tout cela petit à petit, et enfin elle le vit si bien, qu'elle se mit en tête de le dégourdir un peu. Elle n'avait point de préjugés, et quand elle entendait dire: " C'est dommage qu'un si beau gars soit un champi ", elle répondait: " Les champis ont moyen d'être beaux, puisque c'est l'amour qui les a mis dans le monde. "

Voilà ce qu'elle inventa pour se trouver avec lui. Elle fit boire Blanchet plus que de raison à la foire de Saint-Denis-de-Jouhet, et quand elle vit qu'il n'était plus capable de mettre un pied devant l'autre, elle le recommanda à ses amis de l'endroit pour qu'on le fit coucher. Et alors elle dit à François, qui était venu là avec son maître pour conduire des bêtes en foire:

-- Petit, je laisse ma jument à ton maître pour revenir demain matin; toi, tu vas monter sur la sienne et me prendre en croupe pour me ramener chez moi.

L'arrangement n'était point du goût de François. Il dit que la jument du moulin n'était pas assez forte pour porter deux personnes, et qu'il s'offrait à reconduire la Sévère, elle montée sur sa bête, lui sur celle de Blanchet; qu'il s'en retournerait aussitôt chercher son maître avec une autre monture, et qu'il se portait caution d'être de grand matin à Saint-Denis-de-Jouhet: mais la Sévère ne l'écouta non plus que le tondeur le mouton, et lui commanda d'obéir. François avait peur d'elle, parce que comme Blanchet ne voyait que par ses yeux, elle pouvait le faire renvoyer du moulin s'il la mécontentait, d'autant qu'on était à la Saint-Jean. Il la prit donc en croupe, sans se douter, le pauvre gars, que ce n'était pas un meilleur moyen pour échapper à son mauvais sort.

VIII

Quand ils se mirent en chemin, c'était à la brune, et quand ils passèrent sur la pelle de l'étang de Rochefolle, il faisait nuit grande. La lune n'était pas encore sortie des bois, et les chemins qui sont, de ce côté-là, tout ravinés par les eaux de source, n'avaient rien de bon. Et si, François talonnait la jument et allait vite, car il s'ennuyait tout à fait avec la Sévère, et il aurait déjà voulu être auprès de madame Blanchet.

Mais la Sévère, qui n'était pas si pressée d'arriver à son logis, se mit à faire la dame et à dire qu'elle avait peur, qu'il fallait marcher le pas, parce que la jument ne relevait pas bien ses pieds et qu'elle risquait de s'abattre.

-- Bah! dit François sans l'écouter, ce serait donc la première fois qu'elle prierait le bon Dieu; car, sans comparaison du saint baptême, jamais je ne vis jument si peu dévote!

-- Tu as de l'esprit, François, dit la Sévère en ricanant, comme si François avait dit quelque chose de bien drôle et de bien nouveau.

-- Ah! pas du tout, ma foi, répondit le champi, qui pensa qu'elle se moquait de lui.

-- Allons, tu ne vas pas trotter à la descente, que je compte?

-- N'ayez pas peur, nous trotterons bien tout de même.

Le trot, en descendant, coupait le respire à la grosse Sévère et l'empêchait de causer, ce dont elle fut contrariée, car elle comptait enjôler le jeune homme avec ses paroles. Mais elle ne voulut pas faire voir qu'elle n'était plus assez jeune ni assez mignonne pour endurer la fatigue, et elle ne dit mot pendant un bout de chemin.

Quand ça fut dans le bois de châtaigniers, elle s'avisa de dire:

-- Attends, François, il faut t'arrêter, mon ami François: la jument vient de perdre un fer.

-- Quand même elle serait déferrée, dit François, je n'ai là ni clous ni marteau pour la rechausser.

-- Mais il ne faut pas perdre le fer. Ça coûte! Descends, je te dis, et cherche-le.

-- Pardine, je le chercherais bien deux heures sans le trouver, dans ces fougères! Et mes yeux ne sont pas des lanternes.

-- Si fait, François, dit la Sévère d'un ton moitié sornette, moitié amitié; tes yeux brillent comme des vers luisants.

-- C'est donc que vous les voyez derrière mon chapeau? répondit François pas du tout content de ce qu'il prenait pour des moqueries.

-- Je ne les vois pas à cette heure, dit la Sévère avec un soupir aussi gros qu'elle; mais je les ai vus d'autres fois!

-- Ils ne vous ont jamais rien dit, reprit l'innocent champi. Vous pourriez bien les laisser tranquilles, car ils ne vous ont pas fait d'insolence, et ne vous en feront mie.

-- Je crois, dit en cet endroit la servante du curé, que vous pourriez passer un bout de l'histoire. Ce n'est pas bien intéressant de savoir toutes les mauvaises raisons que chercha cette mauvaise femme pour surprendre la religion de notre champi.

-- Soyez tranquille, mère Monique, répondit le chanvreur, j'en passerai tout ce qu'il faudra. Je sais que je parle devant des jeunesses, et je ne dirai parole de trop.

Nous en étions restés aux yeux de François, que la Sévère aurait voulu rendre moins honnêtes qu'il ne se vantait de les avoir avec elle. -- Quel âge avez-vous donc, François? qu'elle lui dit, essayant de lui donner du vous, pour lui faire comprendre qu'elle ne voulait plus le traiter comme un gamin.

-- Oh! ma foi! je n'en sais rien au juste, répondit le champi qui commençait à la voir venir avec ses gros sabots. Je ne m'amuse pas souvent à faire le compte de mes jours.

-- On dit que vous n'avez que dix-sept ans, reprit-elle; mais moi, je gage que vous en avez vingt car, vous voilà grand, et bientôt vous aurez de la barbe.

-- Ça m'est très égal, dit François en bâillant.

-- Oui-da! vous allez trop vite, mon garçon. Voilà que j'ai perdu ma bourse!

-- Diantre! dit François, qui ne la supposait pas encore si madrée qu'elle était, il faut donc que vous descendiez pour la chercher, car c'est peut-être de conséquence?

Il descendit et l'aida à dévaler; elle ne se fit point faute de s'appuyer sur lui, et il la trouva plus lourde qu'un sac de blé.

Elle fit mine de chercher sa bourse, qu'elle avait dans sa poche, et il s'en alla à cinq ou six pas d'elle, tenant la jument par la bride.

-- Eh! vous ne m'aidez point à chercher? fit-elle.

-- Il faut bien que je tienne la jument, fit-il, car elle pense à son poulain, et elle se sauverait si on la lâchait.

La Sévère chercha sous les pieds de la jument, tout à côté de François, et à cela il vit bien qu'elle n'avait rien perdu, si ce n'est l'esprit.

-- Nous n'étions pas encore là, dit-il, quand vous avez crié après votre boursicot. Il ne se peut donc guère que vous le retrouviez par ici.

-- Tu crois donc que c'est une frime, malin? répondit-elle en voulant lui tirer l'oreille; car je crois que tu fais le malin...

Mais François se recula et ne voulut point batifoler.

-- Non, non, dit-il, si vous avez retrouvé vos écus, partons, car j'ai plus envie de dormir que de plaisanter.

-- Alors nous deviserons, dit la Sévère quand elle fut rejuchée derrière lui; ça charme, comme on dit, l'ennui du chemin.

-- Je n'ai pas besoin de charme, répliqua le champi; je n'ai point d'ennuis.

-- Voilà la première parole aimable que tu me dis, François!

-- Si c'est une jolie parole, elle m'est donc venue malgré moi, car je n'en sais pas dire.

La Sévère commença d'enrager; mais elle ne se rendit pas encore à la vérité. " Il faut que ce garçon soit aussi simple qu'un linot, se dit-elle. Si je lui faisais perdre son chemin, il faudrait bien qu'il s'attardât un peu avec moi. "

Et la voilà d'essayer de le tromper, et de le pousser sur la gauche quand il voulait prendre sur la droite. -- Vous nous égarez, lui disait-elle; c'est la première fois que vous passez par ces endroits-là. Je les connais mieux que vous. Écoutez-moi donc, ou vous me ferez passer la nuit dans les bois, jeune homme!

Mais François, quand il avait passé seulement une petite fois par un chemin, il en avait si bonne connaissance qu'il s'y serait retrouvé au bout d'un an.

-- Non pas, non pas, fit-il, c'est par là, et je ne suis pas toqué, moi. La jument se reconnaît bien aussi, et je n'ai pas envie de passer la nuit à trimer dans les bois.

Si bien qu'il arriva au domaine des Dollins, où demeurait la Sévère, sans s'être laissé détempcer d'un quart d'heure, et sans avoir ouvert l'oreille grand comme un pertuis d'aiguille à ses honnêtetés. Quand ce fut là, elle voulut le retenir, exposant que la nuit était trop noire, que l'eau avait monté, et que les gués étaient couverts. Mais le champi n'avait cure de ces dangers-là, et ennuyé de tant de sottes paroles, il serra les chevilles des pieds, mit la jument au galop sans demander son reste, et s'en revint vitement au moulin, où Madeleine Blanchet l'attendait, chagrinée de le voir si attardé.

IX

Le Champi ne raconta point à Madeleine les choses que la Sévère lui avait donné à entendre; il n'eût osé, et il n'osait y penser lui-même. Je ne dis point que j'eusse été aussi sage que lui dans la rencontre; mais enfin sagesse ne nuit point, et puis je dis les choses comme elles sont. Ce gars était aussi comme il faut qu'une fille de bien.

Mais, en songeant la nuit, madame Sévère se choqua contre lui, et s'avisa qu'il n'était peut-être pas si benêt que méprisant. Sur ce penser, sa cervelle s'échauffa et sa bile aussi, et grands soucis de revengement lui passèrent par la tête.

À telles enseignes que le lendemain, lorsque Cadet Blanchet fut de retour auprès d'elle, à moitié dégrisé, elle lui fit entendre que son garçon de moulin était un petit insolent, qu'elle avait été obligée de le tenir en bride et de lui essuyer le bec d'un coup de coude, parce qu'il avait eu idée de lui chanter fleurette et de l'embrasser en revenant de nuit par les bois avec elle.

Il n'en fallait pas tant pour déranger les esprits de Blanchet; mais elle trouva qu'il n'y en avait pas encore assez, et elle se gaussa de lui pour ce qu'il laissait dans sa maison, auprès de sa femme, un valet en âge et en humeur de la désennuyer.

Voilà, d'un coup, Blanchet jaloux de sa maîtresse et de sa femme. Il prend son bâton de courza, enfonce son chapeau sur ses yeux comme un éteignoir sur un cierge, et il court au moulin sans prendre vent.

Par bonheur qu'il n'y trouva pas le champi. Il avait été abattre et débiter un arbre que Blanchet avait acheté à Blanchard de Guérin, et il ne devait rentrer que le soir. Blanchet aurait bien été le trouver à son ouvrage, mais il craignait, s'il montrait du dépit, que les jeunes meuniers de Guérin ne vinssent à se gausser de lui et de sa jalousie, qui n'était guère de saison après l'abandon et le mépris qu'il faisait de sa femme.

Il l'aurait bien attendu à rentrer, n'était qu'il s'ennuyait de passer le reste du jour chez lui, et que la querelle qu'il voulait chercher à sa femme ne serait pas de durée pour l'occuper jusqu'au soir. On ne peut pas se fâcher longtemps quand on se fâche tout seul.

En fin de compte, il aurait bien été au-devant des moqueries et au-dessus de l'ennui pour le plaisir d'étriller le pauvre champi; mais comme, en marchant, il s'était un peu raccoisé, il songea que ce champi de malheur n'était plus un petit enfant, et que puisqu'il était d'âge à se mettre l'amour en tête, il était bien d'âge aussi à se mettre la colère ou la défense au bout des mains. Tout cela fit qu'il tenta de se remettre les sens en buvant chopine sans rien dire, tournant dans sa tête le discours qu'il allait faire à sa femme et ne sachant par quel bout entamer.

Il lui avait dit en entrant, d'un air rêche, qu'il avait à se faire écouter, et elle se tenait là, dans sa manière accoutumée, triste, un peu fière, et ne disant mot.

-- Madame Blanchet; fit-il enfin, j'ai un commandement à vous donner, et si vous étiez la femme que vous paraissez et que vous passez pour être, vous n'auriez pas attendu d'en être avertie.

Là-dessus, il s'arrêta, comme pour reprendre son haleine, mais, de fait, il était quasi honteux de ce qu'il allait lui dire, car la vertu était écrite sur la figure de sa femme comme une prière dans un livre d'Heures.

Madeleine ne lui donna point assistance pour s'expliquer. Elle ne souffla, et attendit la fin, pensant qu'il allait lui reprocher quelque dépense, et ne s'attendant guère à ce dont il retournait.

-- Vous faites comme si vous ne m'entendiez pas, madame Blanchet, ramena le meunier, et, si pourtant, la chose est claire. Il s'agit donc de me jeter cela dehors, et plus tôt que plus tard, car j'en ai prou et déjà trop.

-- Jeter quoi? fit Madeleine ébahie.

-- Jeter quoi! Vous n'oseriez dire jeter qui?

-- Vrai Dieu! non; je n'en sais rien, dit-elle. Parlez, si vous voulez que je vous entende.

-- Vous me feriez sortir de mon sang-froid, cria Cadet Blanchet en bramant comme un taureau. Je vous dis que ce champi est de trop chez moi, et que s'il y est encore demain matin, c'est moi qui lui ferai la conduite à grand renfort de bras, à moins qu'il n'aime mieux passer sous la roue de mon moulin.

-- Voilà de vilaines paroles et une mauvaise idée, maître Blanchet, dit Madeleine qui ne put se retenir de devenir blanche comme sa cornette. Vous achèverez de perdre votre métier si vous renvoyez ce garçon; car vous n'en retrouverez jamais un pareil pour faire votre ouvrage et se contenter de peu. Que vous a donc fait ce pauvre enfant pour que vous le vouliez chasser si durement?

-- Il me fait faire la figure d'un sot, je vous le dis, madame ma femme, et je n'entends pas être la risée du pays. Il est le maître chez moi, et l'ouvrage qu'il y fait mérite d'être payé à coups de trique.

Il fut besoin d'un peu de temps pour que Madeleine entendît ce que son mari voulait dire. Elle n'en avait du tout l'idée, et elle lui présenta toutes les bonnes raisons qu'elle put trouver pour le rapaiser et l'empêcher de s'obstiner dans sa fantaisie.

Mais elle y perdit ses peines; il ne s'en fâcha que plus fort, et quand il vit qu'elle s'affligeait de perdre son bon serviteur François, il se remit en humeur de jalousie, et lui dit là-dessus des paroles si dures qu'elle ouvrit à la fin l'oreille, et se prit à pleurer de honte, de fierté et de grand chagrin.

La chose n'en alla que plus mal; Blanchet jura qu'elle était amoureuse de cette marchandise d'hôpital, qu'il en rougissait pour elle, et que si elle ne mettait pas ce champi à la porte sans délibérer, il se promettait de l'assommer et de le moudre comme grain.

Sur quoi elle lui répondit plus haut qu'elle n'avait coutume, qu'il était bien le maître de renvoyer de chez lui qui bon lui semblait, mais non d'offenser ni d'insulter son honnête femme, et qu'elle s'en plaindrait au bon Dieu et aux saints du paradis comme d'une injustice qui lui faisait trop de tort et trop de peine. Et par ainsi, de mot en mot, elle en vint malgré son propre vouloir, à lui reprocher son mauvais comportement, et à lui pousser cette raison bien vraie, que quand on est mécontent sous son sien bonnet, on voudrait faire tomber celui des autres dans la boue.

La chose se gâta davantage ainsi, et quand Blanchet commença à voir qu'il était dans son tort, la colère fut son seul remède. Il menaça Madeleine de lui clore la bouche d'un revers de main, et il l'eût fait si Jeannie, attiré par le bruit, ne fût venu se mettre entre eux sans savoir ce qu'ils avaient, mais tout pâle et déconfit d'entendre cette chamaillerie. Blanchet voulut le renvoyer, et il pleura, ce qui donna sujet à son père de dire qu'il était mal élevé, capon, pleurard, et que sa mère n'en ferait rien de bon. Puis il prit coeur et se leva en coupant l'air de son bâton et en jurant qu'il allait tuer le champi.

Quand Madeleine le vit si affolé de fureur, elle se jeta au-devant de lui, et avec tant de hardiesse qu'il en fut démonté et se laissa faire par surprise; elle lui ôta des mains son bâton et le jeta au loin dans la rivière. Puis elle lui dit, sans caller aucunement: -- Vous ne ferez point votre perte en écoutant votre mauvaise tête. Songez qu'un malheur est bientôt arrivé quand on ne se connaît plus, et si vous n'avez point d'humanité, pensez à vous-même et aux suites qu'une mauvaise action peut donner à la vie d'un homme. Depuis longtemps, mon mari, vous menez mal la vôtre, et vous allez croissant de train et de galop dans un mauvais chemin. Je vous empêcherai, à tout le moins aujourd'hui, de vous jeter dans un pire mal qui aurait sa punition dans ce bas monde et dans l'autre. Vous ne tuerez personne, vous retournerez plutôt d'où vous venez que de vous buter à chercher revenge d'un affront qu'on ne vous a point fait. Allez-vous-en, c'est moi qui vous le commande dans votre intérêt, et c'est la première fois de ma vie que je vous donne un commandement. Vous l'écouterez, parce que vous allez voir que je ne perds point pour cela le respect que je vous dois. Je vous jure sur ma foi et mon honneur que demain le champi ne sera plus céans, et que vous pourrez y revenir sans danger de le rencontrer.

Cela dit, Madeleine ouvrit la porte de la maison pour faire sortir son mari, et Cadet Blanchet, tout confondu de la voir prendre ces façons-là, content, au fond, de s'en aller et d'avoir obtenu soumission sans exposer sa peau, replanta son chapeau sur son chef, et, sans rien dire de plus, s'en retourna auprès de la Sévère. Il se vanta bien à elle et à d'autres d'avoir fait sentir le bois vert à sa femme et au champi; mais comme de cela il n'était rien, la Sévère goûta son plaisir en fumée.

Quand Madeleine Blanchet fut toute seule, elle envoya ses ouailles et sa chèvre aux champs sous la garde de Jeannie, et elle s'en fut au bout de l'écluse du moulin, dans un recoin de terrain que la course des eaux avait mangé tout autour, et où il avait poussé tant de rejets et de branchages sur les vieilles souches d'arbres, qu'on ne s'y voyait point à deux pas. C'était là qu'elle allait souvent dire ses raisons au bon Dieu, parce qu'elle n'y était pas dérangée et qu'elle pouvait s'y tenir cachée derrière les grandes herbes folles, comme une poule d'eau dans son nid de vertes brindilles.

Sitôt qu'elle y fut, elle se mit à deux genoux pour faire une bonne prière, dont elle avait grand besoin et dont elle espérait grand confort; mais elle ne put songer à autre chose qu'au pauvre champi qu'il fallait renvoyer et qui l'aimait tant qu'il en mourrait de chagrin. Si bien qu'elle ne put rien dire au bon Dieu, sinon qu'elle était trop malheureuse de perdre son seul soutien et de se départir de l'enfant de son coeur. Et alors elle pleura tant et tant, que c'est miracle qu'elle en revint, car elle fut si suffoquée, qu'elle en chut tout de son long sur l'herbage, et y demeura privée de sens pendant plus d'une heure.

À la tombée de la nuit elle tâcha pourtant de se ravoir; et comme elle entendit Jeannie qui ramenait ses bêtes en chantant, elle se leva comme elle put et alla préparer le souper. Peu après elle entendit venir les boeufs qui rapportaient le chêne acheté par Blanchet, et Jeannie courut bien joyeux au-devant de son ami François qu'il s'ennuyait de n'avoir pas vu de la journée. Ce pauvre petit Jeannie avait eu du chagrin, dans le moment, de voir son père faire de mauvais yeux à sa chère mère, et il avait pleuré aux champs sans pouvoir comprendre ce qu'il y avait entre eux. Mais chagrin d'enfant et rosée du matin n'ont pas de durée, et déjà il ne se souvenait plus de rien. Il prit François par la main, et, sautant comme un petit perdreau, il l'amena auprès de Madeleine.

Il ne fallut pas que le champi regardât la meunière par deux fois pour aviser ses yeux rouges et sa figure toute blêmie. " Mon Dieu, se dit-il, il y a un malheur dans la maison ", et il se mit à blêmir aussi et à trembler, et à regarder Madeleine, pensant qu'elle lui parlerait. Mais elle le fit asseoir et lui servit son repas sans rien dire, et il ne put avaler une bouchée. Jeannie mangeait et devisait tout seul, et il n'avait plus de souci, parce que sa mère l'embrassait de temps en temps et l'encourageait à bien souper.

Quand il fut couché, pendant que la servante rangeait la chambre, Madeleine sortit et fit signe à François d'aller avec elle. Elle descendit le pré et marcha jusqu'à la fontaine. Là, prenant son courage à deux mains: -- Mon enfant, lui dit-elle, le malheur est sur toi et sur moi, et le bon Dieu nous frappe d'un rude coup. Tu vois comme j'en souffre; par amitié pour moi, tâche d'avoir le coeur moins faible, car si tu ne me soutiens, je ne sais ce que je deviendrai.

François ne devina rien, bien qu'il supposât tout d'abord que le mal venait de M. Blanchet.

-- Qu'est-ce que vous me dites là? dit-il à Madeleine en lui embrassant les mains tout comme si elle eût été sa mère. Comment pouvez-vous penser que je manquerai de coeur pour vous consoler et vous soutenir? Est-ce que je ne suis pas votre serviteur pour tant que j'ai à rester sur terre? Est-ce que je ne suis pas votre enfant qui travaillera pour vous, et qui a bien assez de force à cette heure pour ne vous laisser manquer de rien? Laissez faire monsieur Blanchet, laissez-le manger son fait, puisque c'est son idée. Moi je vous nourrirai, je vous habillerai, vous et notre Jeannie. S'il faut que je vous quitte pour un temps, j'irai me louer, pas loin d'ici, par exemple! afin de pouvoir vous rencontrer tous les jours et venir passer avec vous les dimanches. Mais me voilà assez fort pour labourer et pour gagner l'argent qu'il vous faudra. Vous êtes si raisonnable et vous vivez de si peu! Eh bien! vous ne vous priverez plus tant pour les autres, et vous en serez mieux. Allons, allons, madame Blanchet, ma chère mère, rapaisez-vous et ne pleurez pas, car si vous pleurez, je crois que je vas mourir de chagrin.

Madeleine ayant vu qu'il ne devinait pas et qu'il fallait lui dire tout, recommanda son âme à Dieu et se décida à la grande peine qu'elle était obligée de lui faire.

X

-- Allons, allons, François, mon fils, lui dit-elle, il ne s'agit pas de cela. Mon mari n'est pas encore ruiné, autant que je peux savoir l'état de ses affaires; et si ce n'était que la crainte de manquer, tu ne me verrais pas tant de peine. N'a point peur de la misère qui se sent courageux pour travailler. Puisqu'il faut te dire de quoi j'ai le coeur malade, apprends que monsieur Blanchet s'est monté contre toi, et qu'il ne veut plus te souffrir à la maison.

-- Eh bien! est-ce cela? dit François en se levant. Qu'il me tue donc tout de suite, puisque aussi bien je ne peux exister après un coup pareil. Oui, qu'il en finisse de moi, car il y a longtemps que je le gêne, et il en veut à mes jours, je le sais bien. Voyons, où est-il? Je veux aller le trouver, et lui dire: " Signifiez-moi pourquoi vous me chassez. Peut-être que je trouverai de quoi répondre à vos mauvaises raisons. Et si vous vous y entêtez, dites-le, afin que... afin que... " Je ne sais pas ce que je dis, Madeleine; vrai! je ne le sais pas; je ne me connais plus, et je ne vois plus clair; j'ai le coeur transi et la tête me vire; bien sûr, je vas mourir ou devenir fou.

Et le pauvre champi se jeta par terre et se frappa la tête de ses poings, comme le jour où la Zabelle avait voulu le reconduire à l'hospice.

Voyant cela, Madeleine retrouva son grand courage. Elle lui prit les mains, les bras, et le secouant bien fort, elle l'obligea de l'écouter.

-- Si vous n'avez non plus de volonté et de soumission qu'un enfant, lui dit-elle, vous ne méritez pas l'amitié que j'ai pour vous, et vous me ferez honte de vous avoir élevé comme mon fils. Levez-vous. Voilà pourtant que vous êtes en âge d'homme, et il ne convient pas à un homme de se rouler comme vous le faites. Entendez-moi, François, et dites-moi si vous m'aimez assez pour surmonter votre chagrin et passer un peu de temps sans me voir. Vois, mon enfant, c'est à propos pour ma tranquillité et pour mon honneur, puisque, sans cela, mon mari me causera des souffrances et des humiliations. Par ainsi, tu dois me quitter aujourd'hui par amitié, comme je t'ai gardé jusqu'à cette heure par amitié. Car l'amitié se prouve par des moyens différents, selon le temps et les aventures. Et tu dois me quitter tout de suite, parce que, pour empêcher monsieur Blanchet de faire un mauvais coup de sa tête, j'ai promis que tu serais parti demain matin. C'est demain la Saint-Jean, il faut que tu ailles te louer, et pas trop près d'ici, car si nous étions à même de nous revoir souvent, ce serait pire dans l'idée de monsieur Blanchet.

-- Mais quelle est donc son idée, Madeleine? Quelle plainte fait-il de moi? En quoi me suis-je mal comporté? Il croit donc toujours que vous faites du tort à la maison pour me faire du bien? Ça ne se peut pas, puisque j'en suis, à présent, de la maison! Je n'y mange pas plus que ma faim, et je n'en fais pas sortir un fétu. Peut-être qu'il croit que je touche mon gage, et qu'il le trouve de trop grande coûtance. Eh bien! laissez-moi suivre mon idée d'aller lui parler pour lui expliquer que depuis le décès de ma pauvre mère Zabelle, je n'ai jamais voulu accepter de vous un petit écu; - ou si vous ne voulez pas que je lui dise ça - et au fait, s'il le savait il voudrait vous faire rendre tout le dû de mes gages que vous avez employé en oeuvres de charité, - eh bien, je lui en ferai, pour le terme qui vient, la proposition. Je lui offrirai de rester à votre service pour rien. De cette manière-là, il ne pourra plus me trouver dommageable, et il me souffrira auprès de vous.

-- Non, non, non, François, répliqua vivement Madeleine, ça ne se peut; et si tu lui disais pareille chose, il entrerait contre toi et contre moi dans une colère qui amènerait des malheurs.

-- Mais pourquoi donc? dit François; à qui en a-t-il? C'est donc seulement pour le plaisir de nous causer de la peine qu'il fait celui qui se méfie?

-- Mon enfant, ne me demande pas la raison de son idée contre toi; je ne peux pas te la dire. J'en aurais trop de honte pour lui, et mieux vaut pour nous tous que tu n'essaies pas de te l'imaginer. Ce que je peux t'affirmer, c'est que c'est remplir ton devoir envers moi que de t'en aller. Te voilà grand et fort, tu peux te passer de moi; et mêmement tu gagneras mieux ta vie ailleurs, puisque tu ne veux rien recevoir de moi. Tous les enfants quittent leur mère pour aller travailler, et beaucoup s'en vont au loin. Tu feras donc comme les autres, et moi j'aurai du chagrin comme en ont toutes les mères, je pleurerai, je penserai à toi, je prierai Dieu matin et soir pour qu'il te préserve du mal...

-- Oui! Et vous prendrez un autre valet qui vous servira mal, et qui n'aura nul soin de votre fils et de votre bien, qui vous haïra peut-être, parce que monsieur Blanchet lui commandera de ne pas vous écouter, et qui ira lui redire tout ce que vous faites de bien en le tournant en mal. Et vous serez malheureuse; et moi je ne serai plus là pour vous défendre et vous consoler! Ah! vous croyez que je n'ai pas de courage, parce que j'ai du chagrin? Vous croyez que je ne pense qu'à moi, et vous me dites que j'aurai profit à être autre part! Moi, je ne songe pas à moi en tout ceci. Qu'est-ce que ça me fait de gagner ou de perdre? Je ne demande pas seulement comment je gouvernerai mon chagrin. Que j'en vive ou que j'en meure, c'est comme il plaira à Dieu, et ça ne m'importe pas, puisqu'on m'empêche d'employer ma vie pour vous. Ce qui m'angoisse et à quoi je ne peux pas me soumettre, c'est que je vois venir vos peines. Vous allez être foulée à votre tour, et si on m'écarte du chemin, c'est pour mieux marcher sur votre droit.

-- Quand même le bon Dieu permettrait cela, dit Madeleine, il faut savoir souffrir ce qu'on ne peut empêcher. Il faut surtout ne pas empirer son mauvais sort en regimbant contre. Imagine-toi que je suis bien malheureuse, et demande-toi combien plus je le deviendrai si j'apprends que tu es malade, dégoûté de vivre et ne voulant pas te consoler. Au lieu que si je trouve un peu de soulagement dans mes peines, ce sera de savoir que tu te comportes bien et que tu te maintiens en courage et santé pour l'amour de moi.

Cette dernière bonne raison donna gagné à Madeleine. Le champi s'y rendit, et lui promit à deux genoux, comme on promet en confession, de faire tout son possible pour porter bravement sa peine.

-- Allons, dit-il en essuyant ses yeux moites, je partirai de grand matin, et je vous dis adieu, ici, ma mère Madeleine! Adieu pour la vie, peut-être; car vous ne me dites point si je pourrai jamais vous revoir et causer avec vous. Si vous pensez que ce bonheur-là ne doive plus m'arriver, ne m'en dites rien, car je perdrais le courage de vivre. Laissez-moi garder l'espérance de vous retrouver un jour ici à cette claire fontaine, où je vous ai trouvée pour la première fois il y aura tantôt onze ans. Depuis ce jour jusqu'à celui d'aujourd'hui, je n'ai eu que du contentement: et le bonheur que Dieu et vous m'avez donné, je ne dois pas le mettre en oubli, mais en souvenance pour m'aider à prendre, à compter de demain, le temps et le sort comme ils viendront. Je m'en vais avec un coeur tout transpercé et morfondu d'angoisse, en songeant que je ne vous laisse pas heureuse, et que je vous ôte, en m'ôtant d'à côté de vous, le meilleur de vos amis; mais vous m'avez dit que si je n'essayais pas de me consoler, vous seriez plus désolée. Je me consolerai donc comme je pourrai en pensant à vous, et je suis trop ami de votre amitié pour vouloir la perdre en devenant lâche. Adieu, madame Blanchet, laissez-moi un peu ici tout seul; je serai mieux quand j'aurai pleuré tout mon soûl. S'il tombe de mes larmes dans cette fontaine, vous songerez à moi toutes les fois que vous y viendrez laver. Je veux aussi y cueillir de la menthe pour embaumer mon linge, car je vas tout à l'heure faire mon paquet; et tant que je sentirai sur moi cette odeur-là, je me figurerai que je suis ici et que je vous vois. Adieu, adieu, ma chère mère, je ne veux pas retourner à la maison. Je pourrais bien embrasser mon Jeannie sans l'éveiller, mais je ne m'en sens pas le courage. Vous l'embrasserez pour moi, je vous en prie, et pour ne pas qu'il me pleure, vous lui direz demain que je dois retourner bientôt. Comme cela, en m'attendant, il m'oubliera un peu; et, par la suite du temps, vous lui parlerez de son pauvre François, afin qu'il ne m'oublie trop. Donnez-moi votre bénédiction, Madeleine, comme vous me l'avez donnée le jour de ma première communion. Il me la faut pour avoir la grâce de Dieu.

Et le pauvre champi se mit à deux genoux en disant à Madeleine que si jamais, contre son gré, il lui avait fait quelque offense, elle eût à la lui pardonner.

Madeleine jura qu'elle n'avait rien à lui pardonner, et qu'elle lui donnait une bénédiction dont elle voudrait pouvoir rendre l'effet aussi propice que de celle de Dieu.

-- Eh bien! dit François, à présent que je vas redevenir champi et que personne ne m'aimera plus, ne voulez-vous pas m'embrasser comme vous m'avez embrassé, par faveur, le jour de ma première communion? j'aurai grand besoin de me remémorer tout cela, pour être bien sûr que vous continuez, dans votre coeur, à me servir de mère.

Madeleine embrassa le champi dans le même esprit de religion que quand il était petit enfant. Pourtant si le monde l'eût vu, on aurait donné raison à M. Blanchet de sa fâcherie, et on aurait critiqué cette honnête femme qui ne pensait point à mal, et à qui la vierge Marie ne fit poi